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6 février 2012 1 06 /02 /février /2012 09:48




    Malgré des supports variés, des commandes hétérogènes, des sollicitations fréquentes d’une actualité qui voudrait se prendre à tout coup pour l’Histoire, il est peu d’œuvres aussi cohérentes que celle de R. Debray : à partir de quelques axiomes toujours vivement rappelés avec ce ton gnomique qu'il chérit, il explore à un rythme soutenu tous les domaines qui font le vivre-ensemble auquel il donne enfin un sens après bien des décennies d’usage et d’usure qui le rendait aussi incompréhensible qu’insupportable. Rien n’est donc étranger au médiologue. Ayant cerné le FEU SACRÉ, réfléchi dernièrement à la notion de frontière et celle de fraternité (la question du sacré s’imposait dejà, nécessairement - souvenez-vous dans LE MOMENT FRATERNITÉ de ses premièrs chapitres et de «qui organise, sacralise" (p.93)-), il nous livre aujourd’hui dans une présentation soignée et subtile (1) qui rappelle son déjà ancien (et beau) livre sur la photographie (il était en noir et blanc et ne manifestait pas l’ironie bienveillante de certains montages de ce volume), cette jeunesse du sacré bien faite, comme il se doit depuis plusieurs décennies, pour irriter un grand nombre et pour en instruire plaisamment quelques-uns. Au détour des étapes de son parcours c’est toujours l’originalité républicaine française qui pointe son nez (qu’il présente ici comme une «chance difficile»(p.170). Et malgré tout ce que le soi-disant moderne (qui n’est que l’actuel) lui reproche, R. Debray ne veut pas désespérer du sapiens sapiens.  

  

     On dira qu’il se répète et on peut vérifier que bien des pistes étaient déjà dans sa CRITIQUE DE LA RAISON POLITIQUE (1981): c’est pour mieux se faire comprendre et, après tout, il est de grands auteurs de chant choral (que Debray évoque dans ces pages) qui n’ont pas hésité à se répéter. La répétition est peut-être au cœur de sa pensée et sans dout y trouve-t-elle, ici comme ailleurs, sa jouvence. En outre, ce dernier opus réserve tout de même aux esprits forts (plus forts justement en anathèmes qu'en thème), aux ébénistes de la table rase qui l'attendent pour le recaser une fois de plus dans le tiroir des réactionnaires atrabilaires, une surprise dans son exorde en forme de sacre du printemps qui pourrait les faire encore bondir.   

 

 

  L’enjeu de son enquête : le «nous»(«qui est plus qu’une addition de moi-je»), le vibrer-ensemble, le pourquoi et le comment d’une sensation de dépassement qui saisit l’individu qui devine « plus grand, de plus ancien, de plus durable que lui-même», d’un frisson qui, paradoxalement, peut durer, se répéter, s’inscrire dans la pierre ou le petit caillou, dans le chant ou la chanson, dans le petit ou le grandiose. L’image stendhalienne ne vient pas par hasard: «De même que l'on ne fait pas, si l'on tient à la qualité, un homme, un roman ou un air de musique, mais qu'ils se font, un lieu auquel les hommes se lient d'émotion fleurit comme un nénuphar entre deux roseaux, cristallise comme l'amour stendhalien ou le rameau dans une  mine de sel.» (Je souligne). Codification d’un élan, d’un enthousiasme dont il ne nie pas la dimension souvent criminogène (2).

 

   Debray nous propose en deux parties (la première (intitulée LE GÉNIE DU LIEU, par monts et par vaux), soucieuse de leçons de géographie et d’architecture ("rythmer l'espace est méritoire" écrivait-il naguère) ; la seconde attentive au TRAVAIL DU TEMPS), une enquête écrit-il («ni quête ni requête»), une sorte de phénoménologie du sacré qui se veut médiologique autrement dit matérielle: notre intériorité a des truchements éloquents qui comptent beaucoup pour lui. Entre l'âme d'un seul et l'âme d'une personnalité collective, entre métaphysique et anthropologie, son choix est fait. Il se passe aisément de l'hypothèse de l'outre-monde.


     En bon analyste des frontières, il délimite en ouverture ce qui définit à ses yeux le sacré: il n’est pas divin, il peut être d’ordre ou de communion, il n’est pas inactuel, ce serait confondre «l’immémorial et l’anachronique», il n’est pas exotique, pas uniquement bon pour les autres, les agités du bocage ou les lointains qu’on ne fréquente qu’en touriste : il est certes dans des lieux consacrés mais Debray le voit aussi émerger dans «une mise en bière, une prestation de serment, voire un accouchement» sans oublier des acquis (songeons aux délibérations du CNE) et des textes finalement récents (à l’échelle humaine) promouvant la dignité humaine (René Cassin).
     Il veut arracher le sacré au religieux et au transcendant et le rendre à l’immanence que ce sacré ne quitte jamais, malgré l’apparence des récupérations religieuses qui tirent leur force de l'empire de leur administration.
    Debray décline classiquement les attributs du sacral en leur donnant de nombreuses références et illustrations, même dans le domaine de la République laïque qu’on attend moins quand il est question de sacré: la clôture, la hauteur, la force incluante et excluante de l’interdit qui dit l’inviolable, l’inaliénable, le prospectif («le futur du passé compte plus que le passé; où le devoir de mémoire s’efface sous la mémoire d’un devoir à accomplir, d’une dérive à corriger, d’une route à poursuivre», «parce que l’entreprise d’hier est inachevée , comme l’humanité elle-même»).  

 

    Dans une distribution qui touche toutes les latitudes Debray tient un universel qui n’est ni une abstraction, ni une essence ni une substance au point qu’il se plaît à en détailler les manifestations singulières, incroyablement variées, hétérogènes mais toutes dépendantes d’un temps, d’un moment (qui peut parfois sembler une éternité) et de causes précises: il distingue le sacré politique («à combustion rapide» comme le sacré médiatique), le sacré religieux («mèche lente qui met des siècles à s’éteindre»), son revival (en Russie depuis la fin du communisme), ses résurgences New Age cleaniques. Il dégage aussi des manifestations récentes qui sacralisent des éléments inédits et pour des raisons nouvelles (les victimes plutôt que les héros, le corps que la loi défend contre le manipulation et la marchandisation). Du recul, du fourmillement qui interdit les réductions faciles et simplistes: le pain quotidien du médiologue.

    Dans ces conditions, on comprend mieux sa proposition majeure : «le sacré est un rapport instauré entre un objet et des sujets, qui relève d’une anthropologie et non d’une ontologie, et se passe fort bien des secours de la religion. Notre choix du terre à terre n’obéit pas qu’au souci de ne pas perdre la boule. Il s’agit au fond de se  réapproprier ce qui nous revient de droit. Le sacré n’est pas un petit signe que nous fait en passant «l’autre monde». C’est nous les passants de ce monde-ci, qui le chargeons de signes plus. Sacral est une qualité que nous ajoutons - dans un moment de détresse et par instinct de conservation - à tels ou tels lieu, objet ou personne, mais qui peut aussi, à tout moment, s’en retirer sans altérer la chose même

 

 

       On retrouve dans cet essai tout ce qui fait l’originalité de R. Debray : à l’époque de la mondialisation serinée ou matraquée, un parcours géographique et historique du monde qui donne le tournis tout en rassurant avec de larges repères et un savoir né du miroitement du sacré (tel que Debray l’entend) que chacun méconnaît à force d’avoir la tête dans le guidon, autre forme d'aveuglement qui fait suivre les guides d'un jour; un art de la démonstration fondé souvent sur la comparaison qui fait mouche (son recours ici au musée ou au saint comme opposés explicatifs) et sur la variation des angles de vue et le jeu des échelles d’appréciation ; une langue attentive à la bourse des mots, aux krachs langagiers ; un style qui mêle pour les bousculer, le concret et l’abstrait, le malicieux et le fraternel, le sophistiqué et le familier, le sarcastique et l’émouvant, le solennel et le risible (et même, cette fois-ci, l’humour noir); un sens de la formule qui vient, c’est bien le moins, du cœur d’une langue aimée et respectée («Toute sacralité est post- ou antidatée» ; «un rite est une machine à remonter le temps et à refaire le plein» ; «quelle épine dorsale proposer à soixante millions de nombril?» et ce bijou : «l’épithète a roqué»).

    Mais on trouve aussi quelque chose de neuf à propos, paradoxalement, d’un «revenez-y sans fin» et qu’une formule scande : «immémoriale, universelle et prévoyante est la symbolique de...» dans sa coda intitulée LE SACRE DU PRINTEMPS, célébration des éléments naturels porteurs d’amples symboles (arbre, eau, feu) avec une relecture de Bachelard et un renvoi à Bergson. Certes on y retrouve de vieilles intuitions de Debray sur les limites de la raison raisonnante, sur «l’intelligence non intellectuelle» qu’il appelle ici «la sagesse des corps collectifs» mais son lyrisme surprend (ainsi que certaines illustrations - la dernière photo en particulier), de même que le pas qu’il franchit hardiment dans ce finale.

    En effet il naturalise, il biologise ses propositions majeures  sur un ton rare chez lui, ce qui renforcera la colère des modernistes et grossira encore - si c’est possible - leurs troupes toujours prêtes au combat. Souvent sacré varie mais il y a de l'invariant, à commencer par l'éternel retour. Une formule de lui qui comme toujours dit tout : «Il y a du biotope dans le haut lieu». Toutes les catégories du sacré qu’il a inventoriées, il les repère dans la cellule, unité de base de tout organisme (retranchement, isolement, membrane, indivision). Il aggrave même son cas : «le sacral serait le nom de baptême du vital, sa lettre de noblesse». Le sacré serait «un déni biologique à la loi biologique.» Il parle même de «programme» quand il affirme que «tous les corps ont une tête, toutes les nations, une capitale (de caput, la tête) et toutes les capitales un terre-plein central, avec emmarchement et petite grille, où le président, le roi, le télécrate ou le businessman couronnés viennent une fois l’an prononcer une harangue et déposer une gerbe.»(3)

    En cherchant le sacré et en l'identifiant, Debray pense avoir trouvé ce qui soude les corps collectifs pour le plus et le moins (une double page de photographies (ex-voto privés) illustre plaisamment cette opposition), le pire et, le plus souvent, le meilleur. Qu’il entend dans le chant choral: «Cette charge émotive, c’est l’intérieur d’une communauté qui lui revient en âme sonore, et lui fait résonner son passé au présent». Dans LE MOMENT FRATERNITÉ il voulait que le citoyen blasé et revenu de tout reconnaisse qu'il lève les yeux de temps à autre. Ici dans LA JEUNESSE DU SACRÉ il se contentera de les ouvrir. Selon Debray, pour l’être comme l’être collectif, il s’agit, par instinct de conservation, de persévérer dans l’être. Monisme intégral? Spinozisme  minimal qui ferait frémir les gardiens du culte?


    «-Debray, combien de divisions?
    -Une seule, hélas, celle de l’intelligence qui (en dépit de son lyrisme récent) justement divise.»

  Rossini


(1) Ce volume dans son agencement visuel mériterait à lui seul une étude particulière.
(2) Déjà, dans LE MOMENT FRATERNITÉ, on pouvait lire :"«C’est fait dans ce but, le sacré: pour raccrocher l'atome à la molécule et l'éphémère au durable; pour donner le souffle long à une fraternité; pour  la prolongation de  soi via l'affiliation à un nous qui me précède et me survivra»(p.34)

(3) Éternel retour :pour juger la cohérence et la perséverance dans la pensée de R. Debray on devrait relire bien des pages de LA CRITIQUE DE LA RAISON POLITIQUE : au hasard, la page 259: «Prendre corps, s'enclore. L'organique se distingue de l’inerte en ce qu'il est doté d'une écorce, membrane, épiderme, couche cytoplasmique, enveloppe tissulaire délimitant un milieu intérieur d'un milieu extérieur. Condition minimale». Non loin, on rencontrera aussi, dans le langage de l'époque, la biologie sociale et l'idéologie....

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Published by calmeblog - dans essai
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