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25 avril 2013 4 25 /04 /avril /2013 05:46


  "Un aveugle  avance  la main  dans  la nuit

 

  Les jours passent  et je m'illusionne d'attraper, d'arrêter ce qui fuit."

        

                              Alberto Giacometti

 

 

  "Le projet de cet art est de transmettre précisément pourquoi nos sensations de la réalité ne peuvent pas être transmises précisément."

 

                              David Sylvester   

 

 

        Comprenant tôt qu’il ne serait jamais un bon peintre, David Sylvester (1924 /2001) se tourna vers l’écriture et la critique d’art. Certains de ses textes furent appréciés et, à partir de la fin des années quarante, il fréquenta de nombreux artistes en Angleterre comme en France. Il rendit souvent visite à Giacometti dans son atelier, posa pour lui, prépara de son vivant une grande exposition à la Tate Gallery. Il est encore plus célèbre pour son travail auprès de Bacon.


  Un peu avant de disparaître Sylvester acheva LOOKING FOR GIACOMETTI, œuvre qu’il avait en tête depuis très longtemps.

  Au seuil du volume:deux photos. Giacometti peignant un portrait (page de gauche); à droite, ce portrait seul, celui de David Sylvester, sans doute un des meilleurs du peintre pour une raison étonnante:le modèle est pris légèrement de côté parce que Sylvester ne pouvait fixer longtemps quelqu’un comme le voulait génénéralement Giacometti lors d'une pose.


 Disons en quelques mots ce qui fait l’importance de ce livre aux chapitres de longueurs très inégales et dont la composition n'est pas chronologique.


 1.) Ce volume richement illustré est une chance, profitons-en: pour une fois Giacometti échappe
(presque) à la psychanalyse (il donne tout de même un large écho aux ÉCRITS de Giacometti et ne néglige pas des sculptures qui tentent de parler d'elles-mêmes) et aux phénoménologues qui ont toujours été ses commentateurs patentés. Voilà un texte nourri par une longue fréquentation du sculpteur. On devine la richesses des entretiens informels fréquents à la lecture du précieux entretien que nous avons à la fin du volume.

 

 2.) Une précaution : peut-être faut-il commencer par le chapitre IX le plus biographique (un ancrage étonnant dans Stampa, son décor-il va bien plus loin que Ponge) qui fixe les grandes arêtes de la vie et de l’œuvre ainsi que les dettes artistiques majeures (Égypte, Sumer, les Cyclades, Byzance) sur lesquelles Sylvester médite auparavant mais de façon plus éclatée et thématique. Des éléments majeurs dans l'"évolution" de l'artiste sont précisément datés (par exemple, parmi cent:en sculpture, le passage (avec réticence) à la couleur, l'obsession de la tête encore très tard, son changement dans la question du détail par rapport au tout). Les repères sont solides et éclairants.

 

 

  3.) Venant pourtant après bien d’autres (Sartre, Genet, Lord etc.), dans son chapitre intitulé PERDRE ET TROUVER, Sylvester enrichit encore notre connaissance de Giacometti à l’œuvre.

 

  Sur les horaires il est encore plus précis que Lord (la durée des poses, les pauses) et parle bien du travail de nuit. Il avance de fines remarques sur la conversation avec Giacometti (mise judicieusement en parallèle avec l’évolution d’une œuvre), sur sa technique de construction-déconstruction-reconstruction d’un portrait. Il distingue bien Giacometti devant le tableau et Giacometti pendant le modelage en opposant encore le travail d'après nature et avec celui de mémoire (là encore, les dates sont capitales car nous aurons une surprise). Il s’attache à situer dans le temps et à expliquer les sculptures faites alla prima. Il nous éclaire en opposant le travail précédé d’une idée précise (LA MAIN etc..) et le travail qui "trouve" (si on peut dire) en cherchant. Sylvester énumère tous les possibles d’une œuvre se trouvant dans l'atelier de la rue Hippolite-Maindron:être fondue (par Diego), être détruite ou remisée (en restance pour toujours ou pour quelques années). À l'inverse, Giacometti est montré aussi comme étant capable de créer (et de détruire) dans l’urgence pour une exposition imminente. Son travail sur plusieurs œuvres à la fois est fréquent. Enfin Sylvester précise un point essentiel : selon lui Giacometti n’est pas un perfectionniste en quête d’absolu chef-d’œuvre: “Il ne cherchait pas à produire le meilleur dont il était capable, mais à mettre sans fin ses capacités à l’épreuve.” La quête primait en tout et sur tout.

 

4.) Sylvester est soucieux de situer Giacometti dans l’histoire de l’art:il a des réflexions profondes sur la répétition chez lui (la nécessité intérieure, la tension entre spontanéité et répétition, la seconde facilitant la première) et sur le non finito chez des prédécesseurs  comme dans sa pratique quotidienne.
    Quand il le faut, le critique prend en compte Cézanne, Picasso, Matisse, Dada et sait à merveille dégager l’originalité de Giacometti: il a des objectifs plutôt traditionnels et une claire conscience des limites de son art. Placé parmi de grands auteurs du XXème siècle dont il se rapprocherait sur un point (Strauss, Pirandello, Gide, Nabokov, Mann, Rilke), Giacometti est présenté ainsi:”Son art est auto-référentiel, c’est une critique de l’art, une mise à nu de certains paradoxes de l’art, une analyse du processus qui fait qu’une œuvre est achevée, une mise en cause de la validité du type d’art que l’on reconnaît dans l’iconographie de ses peintures.” On n'ignore rien des civilisations  lointaines (dans le temps ou l'espace) qui ont inspiré Giacometti et  qu’il rencontra parfois tôt.
   Répétons-le :pour une fois ce n’est pas à la phénoménologie (ou l'un de ses avatars) que renvoie Sylvester mais à Wittgenstein (dans ses refus comme dans certaines de ses affirmations limitées en nombre mais radicales).


  Dans UN DISQUE D’ESPACE-TEMPS, partant d'un célèbre texte de Giacometti, Sylvester complète son observation : “De la même façon, les sculptures de Giacometti sont des objets qui ne font pas que cristalliser des sensations éphémères mais qui montrent les conditions dans lesquelles les sensations éphémères surviennent....Leur contenu n’est pas seulement le quoi mais aussi le comment de l’expérience visuelle: leur sujet n’est pas seulement ce qui a été vu mais aussi l’acte de voir. En représentant ce qu’il a vu, G rend visibles les conditions dans lesquelles il l’a vu-le fait que cela a été vu dans l’espace, le fait que la limité entre les formes pleines et l’espace est incertaine, le fait qu’aussitôt vu cela devient un souvenir, le fait que c’est vu à une certaine distance.

 

5.) Jamais personne avant Sylvester n’a autant cherché à penser ni aussi bien décrit le mouvement des œuvres de Giacometti (leur mouvement interne, leurs mouvements dans l'espace). À ce titre il faut lire et relire le chapitre LE RÉSIDU D’UNE VISION qui traite en même temps de l’épineuse question de la ressemblance pour Giacometti en faisant un détour par ses préoccupations apparues dans la sculpture, la peinture, le dessin. 
  Dans les peintures, selon Sylvester, une masse centrale possédant une énergie est tournée vers l’intérieur;l’espace autour est tourné vers l’extérieur, explosif souvent mais comme attiré par la masse centrale. La frontière entre eux n’est pas précise. Il n’y a pas de contour ou des contours multiples.
 Dans les dessins le contour est lui aussi multiple mais Giacometti fait tout pour ne pas le fixer.
 Les sculptures postérieures à 1935 semble inachevées: les limites actuelles sont comme provisoires. En fait il n’est pas question pour lui de fixer un contour. La colonne centrale commande tout et l’entour a été rongé ou comprimé par l’espace. Avec une grande perspicacité, Sylvester note un double mouvement: :”Si dans un sens , l’espace a réduit la masse, dans un autre sens la masse ne cesse d’empiéter sur l’espace, de là l’impression qu’elle donne d’occuper plus d’espace qu’on ne l’aurait cru.” Le critique observe qu’il n’y a  rien d’assuré dans la relation masse-espace. Le contour est mouvant, les formes semblent se contracter, se dilater. On se délectera de l’analyse des STÈLES (1,2 & 3) et de leurs échappées hors de la forme.
 Sylvester dégage la loi de Giacometti à l'aide de sa déclaration: “plus j’en enlève, plus ça grandit”. Bizarrement la matière comprimée donne à la statue plus de présence et la fait agir sur l’espace. Toujours attentif à l’espace, le critique insiste beaucoup sur ce qui frappe tous les amateurs:le cadre dans la peinture. Il y a  nécessairement un espace concret dans sa peinture et le corps n’est pas flottant dans un espace vide (1).
    C’est chez le critique anglais qu’on trouvera l’explication la plus judicieuse de la “sensation hallucinée de proximité et d’éloignement qui est probablement le trait le plus caractéristique de l’œuvre de Giacometti.” en même temps que des propositions solides sur le socle giacomettien comme sur son jeu avec les plans, ou encore sur l’importance du regard et son attente des déplacements du spectateur.
    On verra aussi que Sylvester en contemplant et en fréquentant Giacometti abolit
finalement la distinction travail d’après nature et travailler de mémoire tout en valorisant le mot giacomettien de résidu, noyau dur de tout ce qui a été vu et qui “peut être fixé, sauvé, restitué comme s’il était indestructible."

 

6.) EN REGARDANT GIACOMETTI... le titre est plus qu’approprié. D.Sylvester a regardé les œuvres sous tous les angles et dans beaucoup de lieux. Le chapitre PIÈGES le prouve abondamment. La description de chaque œuvre est précise et donne lieu à des classements rigoureux et très didactiques selon les formes et les jeux du regard ou du corps par rapport à elle. Il suffit de comparer avec les analyses de Bonnefoy (qui ont d'autres mérites, évidemment):nulle métaphysique ici, aucune volonté d’appliquer une (tentante) grille psychanalytique. Quelque chose de pragmatique dans l’examen des composantes de chaque pièce ce qui n’exclut pas des commentaires pertinents et suggestifs.
    On retiendra aussi ce qu’apporta Giacometti à la sculpture surréaliste et ce qu’il en fit:un moyen de travailler à partir de tensions intimes incontestables et de penser le rapport du spectateur à l’œuvre. Mais déjà dans ce cas le ludique n'est chez lui qu’un appât. Et c’est sans doute pour cette dimension ludique que plus tard il tint des propos injustes sur ses créations de cette époque.


7.) Le livre est visiblement rédigé selon des strates temporelles très différentes. Au moment de conclure, il y a du tranchant chez Sylvester:dans UNE ESPÈCE DE SILENCE, il a des jugements qui tiennent compte du temps écoulé depuis la mort du sculpteur (il évoque les grandes rétrospectives de 1978 et 1992) et on comprend que son admiration pour Giacometti ne le poussa jamais à céder à la moindre vénération aveugle. Raison de plus pour dialoguer avec lui.

 

 

        Le SYLVESTER? Indispensable.

 

 

Rossini le 25 avril 2013

 

 

 

  NOTE:


(1) On regrettera que Sylvester ne tienne aucun compte des lithographies car vers la fin de son livre il a de belles phrases sur la liberté du dessin de Giacometti.

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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