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12 novembre 2012 1 12 /11 /novembre /2012 09:08

 

"Le solipsisme nous lie les uns aux autres."

 

"Pourtant même un novice verrait bien vite tout seul qu'une vie menée, temporairement ou non, comme un simple renoncement à des valeurs devient au mieux quelque chose de percé et au pire quelque chose de vide : une vie à attendre le jamais."

                  LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES

 

 

 

   Quelques toutes petites propositions sur l'univers de LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES de David Foster Wallace.

 


• Il écrit : "décabiner", "disclore". Dans ces nouvelles, l’enclos est une angoisse affrontée de toutes les façons. L'enclos du corps, en particulier. Il écrit: "Il se sent trop enclos pour pouvoir le supporter."Il écrit encore :"la pluie menace d'enclore la voiture[maison] calée." Il écrit aussi :"(...) pare-brises accouplés comme deux hypoténuses assemblées pour faire éclore un carré de châssis et de roues en rotation folle."Roues, Goodyear sans moyeu, cibles, cercles, œil du cyclone, axe de rotations, rotation contre rotation, zéro...


••La phobie, les phobies travaillent les personnages - jusqu'à la panique. La peur (y compris de sa propre voix, comme Bruce), le désir, l'ennui, l'exploitation qu'on peut en faire.

  Il écrit : "Tenter de digérer la peur dans le désir, c'est faire marche arrière. Peur et désir sont déjà mariés. Librement. L'un empale l'autre depuis avant J.C. Ce dont vous avez toujours  peur a toujours été ce qui vous fait avancer. Et vous avez toujours filé vers votre vraie fin, votre Désir."

 Corollaire : la passion fixe (une flèche par exemple), la spécialité (mentale? La théorie, la therrorie, enclos protecteur ambrosien).

 

 

 

•••Partout, la fiction, sa vérité, le mensonge comme vérité, la vérité comme mensonge. La réalité dans le roman, chez Ambrose-Barth, dans la thérapie psy. Partout.

Un pli, sa crête de vérité et de mensonge.

 

•••• Voilà quelqu’un qui voulait travailler la forme et en voulait à la forme, la grande comme la petite. Ici, disons, la nouvelle, brève (trois pages) ou immense (près de quatre cents). Qui avait beaucoup lu Joyce comme Beckett ou Barth (la "métafiction ambrosienne"), qui introduit toujours de façon ironique des problèmes post-modernes qui faisaient encore fureur mais qui avait son univers bien à lui. Clos, disclos. Avec une obsession de plus : le centre.

 

Un labyrinthe qui donnerait l'illusion d'un centre. Wallace ne donne pas par hasard la figure (usée) du labyrinthe. Ne la maltraite pas non plus par hasard.

 

Univers construit, déconstruit, monté, démonté, remonté. Avec des ratages comme cette vieille cuisinière achetée du temps de J. Kennedy.

 

  Nouvelles parodiques, auto-parodiques, interdisant souvent de faire  le partage entre le parodique et ce qui ne l'est pas.


•••• Ce qu’on peut en dire pour commencer et n’en jamais finir. Vous êtes jeté dans une langue, immergé dans des récits qui donnent l’impression de tourner en rond. Les répétitions en sont l’E P O (mêmes mots, mêmes formules, mêmes situations : par exemple l’expert-comptable et le vice-président ou “ je vis Lyndon” ou le mug ou “elle pleure comme un pays” ou QUI DONC  (ambrosien ou pas) ou etc.). La répétion rentrée dans le crâne. Ça revient toujours.

 

  Un écrivain de l'hypnose. Des états limites.


 Très vite la figure de l’ellipse s’impose à vous, prolongée par l’effet le plus sidérant : l’impression d’un effet de boule de neige qui grossit et vous balaie comme avalanche. Voilà le cœur du style, son battement au rythme arythmé tantôt lent, tantôt survolté, surwatté.


Corollaire : derrière beaucoup de phénomènes wallaciens, la figure d’un essaim spontané qui grossit, grossit, grossit. Volontairement ou pas. Une question apparaît, un champ de maïs dans l’Illinois est en vue, les insectes pullulent, attaquent frénétiquement. Parmi les humains, ce sera la file, l’embouteillage comme devant la location Avis ou encore l’entassement dans ce qui ne peut être une Datsun...Ou le RASSEMBLEMENT à Collision, "inverse de la chute de Saïgon". Ou le succès d'un marchandage qui fait le succès de toute une région.

L'invasion vécue par le paranoïde peut s'imposer. Ce qui n’exclut pas le vide, le désert. La solitude.

Corollaire: l’esthétique wallacienne repose sur la tension, le crescendo, l’attente crispée, exaspérante. Quand Julie sera-t-elle battue dans Jeopardy? Que va faire David Lettermann contre  la femme de Rudy dans MON IMAGE : la coincera-t-il sur sa publicité  de saucisses de Francfort? On arrive quand à Collision? 

 

Tension tenue pour elle-même. Qui n'a qu'elle comme objet.

 

•••••Dans cet univers où le vocabulaire des sciences est largement présent, tout va souvent par deux + 1+n('importe quoi).
Ainsi,
soignés en même temps par le même psy, les deux claustrophobes  dans l’ascenseur...Dans un couple le +1 peut très bien être une flèche ou un carquois...N'importe quoi qui n'est jamais n'importe quoi.

 

•••••• Une dominante: la manipulation du désir et de la peur.

 

Dans la culture-inculture de masse. "La culture populaire, la grande berceuse lallatée des É-U d'A". Avec comme drapeau, HAWAÏ POLICE D'ÉTAT (John Lord, politique ou pas?). Dans la publicité (inoubliables les passages sur les pubards!). Dans la musique répétitive.

Dans le Spectacle. Avec le rêve d'une "vie devenue sa propre réclame."...Étourdissant discours de JD dans la bagnole vers Collision. Tout est construit, fabriqué. On conditionne nos peurs.

   

Toujours le pli : la crête qui voit se rencontrer la manipulation de masse et la recherche littéraire la plus pointue du post-modernisme.


••••••• le corps. Comme rarement dans la littérature même s’il y a de grands prédécesseurs. Cubiste, diffracté?Si on veut. Mais c’est trop peu dire.

Un corps souvent étrange (l’œil qui regarde révulsé à l’envers;œil éjecté au milieu du sang dans l'accident en Oklaoma), informe, difforme, handicapé, qui se fait dessus dans un aéroport, corps malade (oncle à l’emphysème, "aux yeux vides, absents, ailleurs”, corps de Lyndon Johnson)), corps blessé, accidenté, comateux-té (JOHN BILLY), allergique, vieilli, tué par flèche, repoussant(“abject, flasque, blanc vomi, mégarachnéen, flatulent, kystique et phénolique”), corps difficile à embrasser, “corps débloqué comme un différentiel”), cauchemardé. Corps qui cherche la bonne distance (ici/là) en amour. et qu'on entend se dire chez le psy. Corps exécré parfois par celui qui doit le vivre. L’un des personnages appelant châtiment corporel le fait d’avoir un corps. Corps martyrisé dans le roman de Mark. Corps-prison. Prison-corps. Voiture-prison-corps.

Un corps qui a besoin de tranquillisants, de calmants (valium) dans nombre de nouvelles.


Un corps avec un crâne attaqué, perforé comme celui de Bruce (“je me sens comme si on m’avait tiré une balle dans le crâne”) où l’intérieur et l’extérieur se mœbiusent de façon radicale ("Je commence à avoir l'impression que mes pensées et ma voix sont d'une certaine manière les produits de quelque chose d'extérieur à moi, hors de mon emprise, et pourtant que cette influence hors de moi, façonnante, déterminante, est toujours moi. Je ressens une division que la voix extérieure établit comme les douleurs de l'accouchement d'une conscience émotionnelle naissante."). Bruce prend par exemple “un méchant coup dans les parties psychiques”. Sa copine, “c’est tout juste si elle n’avait pas un avant-bras sur le front”.

Corollaire :  vous tenez là Le recueil de l’incarnation problématique et des variations vertigineuses sur le  solipsisme. 

 

Corollaire esthétique: un art du portrait sidérant même si la littérature nous a déjà donné des milliers d'exemples surprenants, dérangeants. Éclats de corps.

 

•••••••• comment (le) dire?


Autre approche: vous êtes branché sur une bande FM et avec le relief, les obstacles, les mouvements de la route, vous entendez une station soudain une autre une troisième et la première revient avant un saut vers d’autres.
Telles sont les ondes wallaciennes. Ruptures, discontinuité, mélange, rebonds, avancée, retour, bruit, rétro-sons, répétitions, sac et ressac, retournements, perte, parasites, superpositions,  fulgurances de la langue, dans la langue.


On le voit fasciné par la ponctuation. Une de ses héroïnes (poète) rêve de n’écrire qu’avec une ponctuation et Bruce le scientifique  annonce une langue pure de tout discours, une langue-équation.. ..Lui-même franchit peu souvent le cap de Finnegan mais sa syntaxe, son lexique, ses registres, ses genres hybridés mènent à des passages d’une densité étourdissante et destabilisante : lisez et relisez la lettre de Len Tagus défendant son adultère.


   Des paragraphes immenses ou réduits, condensant de façon explosive des effets inouis.

 Corollaire : une esthétique au fait de tout ce qui s’est fait jusqu'à lui.  Qui prend Barth (ou Robbe-Grillet ou Mc Elroy ou Barthelme) ou bien d'autres, mais Barth surtout, le triture, le pousse à l’explosion, le démolit, le célèbre, le coince, le hausse sur ses épaules.

 

Une esthétique qui rêve de sortie, qui multiplie les surprises comme autant d’échappées. Une nouveauté, vraiment, à chaque page. Qui ne vous laisse pas tranquille.


 

 

         Un univers fracturé, divisé où le rire est présent sous de multiples formes (la satire, l’absurde, la parodie, l’humour noir) mais c’est un rire où se conjoignent rage et pitié.

 

 

 

"Plus grande peur de Mark Nechtr: le solipsisme soliptique: le silence." LA FILLE AUX CHEVEUX ÉTRANGES (page 444)

 

 

 Rossini, le 18 novembre 2012.

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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