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1 janvier 2015 4 01 /01 /janvier /2015 06:07

 

 

        « Ils entrèrent dans la maison, trouvèrent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils l'adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent des présents : de l'or, de l'encens et de la myrrhe. »


                                                                                   — Matthieu.2:11

 

        «Une fois de plus, pas moyen de comprendre de l'extérieur la singularité d'une œuvre. C'est dans le tableau que se joue l'invention du peintre.»(page 63)

 

 

________________________

 


      En 2000, Daniel Arasse publie un recueil de six analyses de tableaux célébrissimes (dont les MÉNINES), analyses qu’il nomme DESCRIPTIONS (le sous-titre de son volume). 

 

  Isolons UN ŒIL NOIR, récit qui imagine les étapes d’une méditation faite par un spécialiste de peinture renaissante:le dédoublement narrateur/ commentateur ne trompant personne.

  Son objet? Un tableau de Bruegel, resté longtemps à Vienne mais exposé depuis 1921 à la National Gallery de Londres: L’ADORATION DES MAGES (1564, huile sur bois, 112.1 x 83.9 cm).

 

 

   http://bruegel.pieter.free.fr/mages.htm

 

 

   Nous suivons alors les étapes (supposées) d’une exploration  qui réserve quelques surprises. À la fois narrateur et analyste en action, Arasse installe une petite dramaturgie de la recherche qui croiserait forcément le titre d'une de ses HISTOIRES DE PEINTURES (folio essais):la peinture comme pensée non verbale....


   La première surprise? Elle est due à la trivialité d’un grand nombre de personnages au sein d’une scène qui ressemble plus à une grossière fête villageoise qu’au spectacle grandiose de l’adoration de celui qui est désigné comme le Sauveur. Celui que nous accompagnons (nommons-le parfois contemplacteur) dans ses observations constate qu’au milieu de trognes étonnantes (dont deux Rois Mages («avec leurs cheveux longs, sales, mal peignés, ils ont l’air de vieux hippies avachis, de babas édentés. Ils paraissent ce qu’ils sont:des vieillards gâteux.»), seuls Marie et Jésus sont épargnés. Mais il est un autre personnage (en fait, deux, mais soyons patients) qui ne prête pas à sourire. Ce n’est pas juste derrière Marie le gros et peu distingué Joseph, non. Là, regardez mieux à droite, au bord de la scène, une grande silhouette, voici le troisième roi, vêtu comme un vrai roi et tenant un magnifique cadeau. Gaspard, le roi noir. Et pourtant, on ne le remarque pas à première vue. La couleur noire ne se détache pas dans ce cas et, de plus, le visage de petite taille est écrasé par l’arrondi disproportionné des épaules: seule la noblesse de Gaspard tranche sur les figures comiques placées derrière lui.


 Un constat s’impose:ce roi noir crève les yeux (c’est le sujet du livre:que voit-on (ou pas, ou pas tout de suite) dans les tableaux?) et, c’est pourquoi notre contemplacteur (pourtant érudit) a failli ne rien voir.


 Intrigué, le chercheur se renseigne:il existe trois Adorations de Bruegel, une seule à l’attribution incontestée, celle de Londres (1564) que vous venez de voir et revoir grâce à Arasse.


 Il y a aussi la version conservée aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique (1555), deux fois plus grande et gravement endommagée

 

  link

 

et l'Adoration des mages dans un paysage d'hiver (Oskar Reinhart Collection à Winterthur de 1567 (ou 1564 si l’on suit Tolnay.)) où les personnages majeurs, perdus sous la neige, sont à peine visibles:link

 

Un point frappe alors: celles de Bruxelles et de Winterthur sont bien dans la manière bruegelienne de présenter une scène, autrement dit horizontalement avec beaucoup de personnages dispersés. Rien à voir avec la verticale de la version londonienne qui concentre la contemplation active.


 

     Ce roi noir est-il une représentation originale? Il semble que non depuis un peu moins d’un siècle, surtout depuis la reviviscence du mythique Prêtre Jean dont le royaume chrétien se situait en Éthiopie. On peut même parler d’un succès du roi noir au point que le premier Gaspard en Italie apparaît chez Mantegna.

 

L’exégète fait alors un bilan intermédiaire sur ce Roi noir:il est de belle et élégante apparence (ce que ne sont pas ses deux compagnons); il est jeune (les autres sont très vieux); il se tient nettement à l’écart (les autres sont aux pieds de Marie). À bien le comparer avec beaucoup d’autres représentations de l’Épiphanie, on peut dire que Bruegel n’invente rien mais que le cas de son Gaspard est tout de même singulier dans un environnement où tous les personnages (hormis Marie et Jésus) sont caricaturaux.


  L’étape suivante est capitale et elle justifie l’appartenance de cette étude à un livre intitulé ON N’Y VOIT RIEN: le regard de Gaspard  intrigue. On le voit à peine et il ne s’intéresse pas à ce qui retient les autres mages qui se tiennent très près de l’enfant (chacun tendant son cadeau). L’observateur «a alors le sentiment que ce motif du regard est au centre de l’élaboration du thème par Bruegel.»

 Naturellement les Rois Mages sont venus pour voir, pour saluer, honorer le Sauveur de l’humanité. Mais alors pourquoi Balthazar et Melchior ont-ils la vue si faible? Et, en dehors d'un geste d' admiration,  que cherchent-ils à voir de si près?


   L’interprète juge nécessaire un détour par une thèse (qui fit scandale) lue autrefois et qu’il semble adopter, celle de Léo Steinberg qui dans son livre LA SEXUALITÉ DE JÉSUS étudia abondamment tous les tableaux de l’Adoration. Tout simplement, les mages cherchent à voir le sexe de Jésus comme on peut le vérifier dans de nombreuses peintures de la Renaissance (Pontormo, Mantegna, Marco Pino). Mais ici, justement, le sexe du Sauveur (caché du spectateur par un mouvement de l’enfant) ne retient pas l’attention de Gaspard qui nous regarde presque. Dans son coin, en lisière du tableau, Gaspard relèverait de la catégorie proposée par Louis Marin  “figures de bord” «dont la fonction n’était pas de montrer ce qu’il fallait voir mais de suggérer comment regarder ce qui était donné à voir.» Bruegel «fait en sorte que la haute silhouette de Gaspard équilibre à elle seule, l’ensemble de la composition en opposant son contrepoids tranquille, dans une zone de calme, à la pression agitée qu’exerce, de l’autre côté, la masse des figures accumulées.» Il ajoute: « ce rôle n’est pas seulement formel, il est tout autant spirituel.» Pourquoi? Par un paradoxe étonnant, Gaspard qui est le seul à avoir de bons yeux ne cherche pas à voir de cette façon obsédante la réalité de l’Incarnation divine. Il croit. Un point c'est tout. Retournement surprenant dans ce cas: la peinture qui fait voir montre «que la foi n’a pas besoin de preuves, visuelles ou tangibles


  À ce moment de l'examen, une question s’impose : que sait-on de la foi de Bruegel et peut-elle aider au commentaire? Les avis convergent pour dire (pour faire très vite) qu’elle a pu être proche de celle de quelques libertins disons tolérants et qu’on pourrait plutôt  placer parmi les érasmiens.


  Mais fidèle à sa thèse sur l’exégèse des tableaux (la pensée d’un tableau n’est pas à chercher uniquement et unilatéralement dans des documents extérieurs-dont il serait sot, à l'inverse, de se priver), il décide de regarder encore mieux l’œuvre, de loin surtout. Qu’en est-il de l’«italianisme» du tableau constaté par tous ? Pourquoi  Bruegel se souviendrait-il de l’art italien, dix ans après son voyage dans cet autre pays de la Peinture? Des faits d’actualité sont peut-être plus justes. Alors qu’aux Pays-Bas sévit une forte poussée iconoclaste, en 1563, le concile de Trente réaffirme contre tout le protestantisme (dont le calvinisme) «la légitimité du culte rendu aux images et aux reliques.»

 

  Toutefois le double (transparent) d’Arasse n’est pas plus convaincu que cela. Alors il s'attache encore à la question concernant la prééminence du Roi noir que personne n’avait remarquée avant lui. Théologiquement, ce Roi, venu de loin, confirme que l’épiphanie “a constitué une révélation universelle, adressée à tous les peuples  de la terre”. Mais ceci vaut pour beaucoup de représentations. Et il s’aperçoit que le lien symbolique entre Gaspard et Cham, le fils de Noé qui montra le sexe de son père à ses deux frères ne tient pas forcément. On voit donc Arasse résister à la tentation de la virtuosité qui était la sienne: Cham montra le sexe du père et, son lointain descendant ne cherche pas à voir le sexe du fils divin….


  Le savant chercheur préfère s’en remettre à une autre œuvre, bien antérieure. L’Adoration de Bosch qui n’était pas encore au Prado mais vers Bruxelles:


http://link

 Dans une mise en scène qui traite très différemment l’espace, son Gaspard avait déjà “une dignité rare, très éloignée de l’exotisme élégant qui va peu à peu caractériser sa représentation.» En outre, le cadeau du Mage breugelien est plus boschien que chez Bosch lui-même. Hommage ? En tout cas, la signature de Bruegel est proche du personnage noir, comme chez Bosch. Pourquoi ? Probablement pour faire entendre la perte d’universalité du message que seul un humanisme exigeant peut encore sauver.


  La conclusion de cette étude est précédée d’une explication ayant trait à un personnage remarquable mais dont le contemplacteur ne savait que faire. À gauche, parmi le groupe des soldats et des «grotesques», très proche d’un poteau de l’abri (et peut-être d’un aveugle...armé….(1) un barbu très digne attire l’attention. Son regard ne se dirige pas vers l’enfant mais plutôt vers le Mage noir. Et il aurait quelques ressemblances avec un auto-portrait (voisin de celui du REPAS DE NOCES): il serait l’équivalent d’une “signature figurée». L’investissement personnel de Bruegel serait alors patent.(2)



      En quelques pages, tous les talents, toute l’érudition de D. Arasse transparaissent. On rechigne parfois mais, comme toujours, on a appris à voir: il y a tout à voir.(3)


 

 

 Rossini, le premier janvier 2015

 


 

NOTES

 

(1)Bruegel étant (faut-il le rappeler?) un immense peintre des aveugles.

 

(2)Arasse rappelant opportunément la présence d’un Noir dans  TRIOMPHE DE LA MORT. Un Noir qui, pris dans un vaste filet tendu par des squelettes, nous regarde presque et nous fait signe... .link

 

(3)Sur le site suivant on peut faire une promenade parmi les Épiphanies.
link

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Published by calmeblog - dans essai - art
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