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23 janvier 2012 1 23 /01 /janvier /2012 05:59





        En 1978, quand il publie cette biographie d’un lieu, Harry Crews a déjà un certain nombre d’œuvres à son actif (dont THE GOSPEL SINGER et THE FEAST OF SNAKES, entre autres) et sa réputation est déjà grande, même si sa publication en France dans la collection Noire a pu limiter son audience tout en lui trouvant un public. Il y raconte une petite partie de son enfance passée en Géorgie, dans la région de Bacon County, au moment de la Grande Dépression.

 

     Sauf recherches formelles (et encore), l’autobiographie est un genre balisé par sa tradition et ses visées presque inévitables : bien des données proposées au lecteur sont attendues ou prévisibles. Le portrait des parents (parfois leurs secrets), l’importance d’un(e) proche, les jeux, les découvertes, les lectures, les lieux aimés, les premières impressions, les sensations durables, les maladies ou accidents fondateurs, les scènes mémorables, les traumatismes. De ce point de vue, rien ne manque dans ce texte de H. Crews, pas même le regard sur de vieilles photos de famille gardées dans un carton à chaussures....

    En effet des figures passent, des personnages s’imposent : le «père» courageux, se tuant au travail et à l’alcool, la mère à la langue bien pendue, travailleuse, impatiente, volontaire, tenant à bout de bras une maisonnée vite itinérante, l’oncle Antie, initiateur sur bien des plans, la dévouée et généreuse Tatie (grand-mère de son copain) aux nombreuses terreurs, l’ami Willalee, l’homme de peine Willis réglé comme du papier à musique et d’un stoicisme sidérant. Bien d’autres encore.
   De belles scènes marquent notre mémoire: la visite du rebouteux, l’opossum cuisiné, la vache malade, le prêche improvisé du jeune héros, le jeu du claque-le-fouet, les serpents de Tatie, le rite du cochon, Willis arrachant à la tenaille une de ses dents, le poussin et l’épervier, la soirée avec Gandma, la pêche à la tâte, le coq au jabot bouché....

   Les jeux de l’imagination enfantine, créatrice avec des bouts de rien, sont magnifiquement célébrés avec le très symbolique catalogue Sears, Roebuck qui sert de support aux rêves inaccessibles aux parents et pour les petits à inventer des histoires et, en filigrane, à comprendre un monde lointain...sans oublier la réécriture des destins par Tatie qui devine combien sont efficaces les jeteurs de sort dans ce monde luxueux et qui veut se croire parfait. Sachez-le : un écrivain peut naître dans le CHASSEUR FRANçAIS ou dans le catalogue de LA REDOUTE....
    Les animaux peuplent toutes les pages (Daisy, la jument, le chien Sam qu’il faut tuer, les mulets qui donnent le titre français, une histoire d’amour (pourtant impossible) entre mule et mulet, les courses de chenilles) et, indirectement, en disent beaucoup sur cet univers misérable.
    Comme il se doit, le récit des premières fois est riche: le premier pamplemousse, le premier écureuil chassé, la première maison avec wc à l’intérieur et avec eau chaude, la première utilisation de électricité ; la première expérience sexuelle (avec bassine), la deuxième après un sermon de prêcheur maboule; l’initiation au vol (d’enjoliveurs). Plus profondément, à l’occasion de la venue de celui qu’on ne connaît que comme Le Juif, la prise de conscience, certes approximative, de l’antisémitisme et dans une réflexion d’une parente  l’apparition de ce qui n’avait jamais frappé l’enfant : des gens comme son meilleur copain sont noirs.  On ne dit pas "Mister Jones" mais "nigger Jones"....  

  D’autres douloureuses étapes sont racontées : il connaît pendant plusieurs semaines une paralysie des jambes; plus tard, il est ébouillanté à un très grand degré et perd sa peau par petites plaques. La scène du guérisseur qui ne parle qu’au feu est une grande réussite car elle condense bien des éléments de l’art de Crews. Plus loin, quand, au lieu de voler, il veut travailler chez un boucher il tombe sur un suicidaire qui se saisit d’un couteau: cet épisode joue un grand rôle dans sa formation.


        Comme de nombreux autobiographes, dans une interrogation devenue classique, Crews se pose la question de la vérité de ses souvenirs : c’est même l’objet de l’ouverture de son récit qui cite curieusement Sartre et LES MOTS. Et c’est là que se place l’originalité du livre que trahit le titre français: A CHILDHOOD: THE BIOGRAPHY OF A PLACE situe le véritable enjeu du texte. Certes il est question d’une enfance mais sur très peu d’années et c’est d’un lieu surtout dont il s’agit. Un lieu, une terre, des liens, des échanges.


        Par bien des aspects on serait tenté de parler d’ethnographie: on y voit les manières de travailler (la dureté, l’emprise des éléments (le soleil qu’on ne saurait maudire comme le fait Crews de retour des Marines), les risques de l’introduction du tabac), d’aimer (les mariages, les familles (le seul moyen d’avoir quelque chose...), les querelles intra-familiales, les groupes d’hommes et les groupes de femmes) et de haïr (un monde qui ne connaît que la violence), d’échanger (l’économie de la rareté, la location des hommes, le troc, la place de la charité, l’immense différence entre la vie à la ferme et la petite ville industrielle (Jacksonville)), de croire (la place de la Foi, des Évangélistes, des terreurs nées de la Bible). Nous sommes dans un monde clos, dur, triste, sans horizon, soumis à tous les aléas, à tous les revers, à toutes les infortunes : "Comme on vivait dans un endroit presque hermétiquement clos, coupés de tout et de tout le monde, l'invention nous faisait comme un mode de vie."

     Mais cette dimension qui pourrait décourager le lecteur ne vaut que par la façon qu’a Crews de la restituer en la transfigurant de façon originale: on retrouve dans sa langue (impossible à rendre, la traduction n’est pas en cause), une vérité qui ne doit rien au romanesque (cocasse ou épique) d’une certaine tradition ni au naturalisme qui veut faire «penser» et réagir. Crews vient bien après d’autres témoignages et surtout il réussit à rendre dans son phrasé ce qui passait dans les témoignages des hommes qui lui ont parlé de son père. Crews écrit à l'oreille. L’odieux de ces vies est là avec un style qui refuse l’effet hormis quelques formules qui font d'autant plus mouche (comme l’attaque du chapitre 4: «J’ai toujours eu l’impression de n’avoir pas tant été mis au monde que de m’être réveillé dedans»)....

    Non pas DES MULES ET DES HOMMES, titre facilement racoleur, mais UNE ENFANCE, UN LIEU et surtout, liant les deux, une voix sombre, rayée, balafrée, incicatrisable, une voix qui dit l’empire de la terre sur les sans terre qui, sans le savoir, sont des résistants à «l’état pas joli de la condition humaine»....(1)


Rossini.

 

  (1) Pour des raisons géographiques évidentes, la Georgie, grande  est la tentation de comparer Crews à Caldwell par exemple, même si les enjeux et surtout les registres sont éloignés : sans favoriser l'un au détriment de l'autre, chacun peut éclairer l'autre, c'est ce qu'on désignera comme le rôle (infini) d'une bibliothèque. Crews est bien moins visuel et sa phrase n'a rien à voir avec celle, circulaire, serpentine, d'un Jeeter Lester ou d'une Bessie Rice par exemple. Voyez notre petit commentaire sur LA ROUTE AU TABAC.

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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