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25 mars 2012 7 25 /03 /mars /2012 07:37



          «J’essayai encore de réagir... Je luttai contre l’effraction, je serrai contre moi les lambeaux de mon extravagance, voulus obliger M. Millot à habiter, le temps. qu'il me plairait, dans la coquille, vide du petit escargot nommé "presbytère "... (...)... Et puis je cédai. Je fus lâche, et je composai avec ma déception. Rejetant le débris du petit escargot écrasé, je ramassai le beau mot, je remontai jusqu'à mon étroite terrasse ombragée de vieux lilas, décorée de cailloux polis et de verroteries comme le nid d'une pie voleuse. Je la baptisai « Presbytère», et je me fis curé sur le mur.» LA MAISON DE CLAUDINE



    Célèbre et célébrée, ayant déjà depuis longtemps derrière elle une réputation de grand écrivain et de femme audacieuse, Colette décide au milieu des années trente de rédiger (1) quelques souvenirs sur sa vie commune (assez peu commune il est vrai) avec Willy, l’héritier des maisons d’édition Gonthier-Villars qui fut à l’origine de sa «vocation « d’écrivain et, qui comme chacun sait, signait des livres qui devaient plus à des négres qu’a sa plume pourtant habile par ailleurs. Willy et Colette ont été mariés treize ans (de 1893 à 1906, dans les faits; 1907 correspond à la séparation de biens; 1910 au divorce): quand elle prend la plume pour MES APPRENTISSAGES (avec un sous-titre qui a malheureusement disparu des éditions postérieures : Ce que Claudine n'a pas dit) son premier mari est mort en 1931. Elle éprouve le besoin de raconter ce qu’elle a appris auprès de lui, à cause de lui, grâce à lui ou, surtout, malgré lui.  

 

           COMMENCER

    Feignant de ne pas piquer la curiosité, l’attaque de ce livre est passionnante en offrant d’avance ce qui fera le charme parfois aigre de l’ensemble. Tout commence par une fausse excuse : dans les souvenirs  que nous allons lire, il ne faut pas s’attendre à l’évocation de grands hommes car toute sa vie Colette a, dit-elle, préféré les «êtres obscurs, pleins d’un suc qu’ils défendaient, qu’ils refusaient aux sollicitations banales». La gourmandise (le mot suc; elle parle aussi de homard à l’américaine) pour ces «êtres sapides et obscurs» est posée d’emblée et elle engage esthétiquement la suite. Pas d’anecdotes sur les grands de la grande Histoire ou sur les écrivains majeurs de l’histoire littéraire (qu’elle a pourtant bien connus...). Peu importe si certains passants de sa vie ont joué un rôle mineur voire n’ont été que des ombres anonymes dans un tableau très varié qui pourrait devenir fresque. Ce qui compte c’est ce que chérit sa mémoire.
    Aussi, oubliant Fauré dont elle salue à la fin de ses souvenirs la grandeur simple, prend-elle le temps d’évoquer trois exemples, trois cas, trois jeux, trois «comédiens». Un jeune homme joue les faux opiomanes et les faux alcooliques pour pouvoir s’allonger et se coller à «l’amitié passagère» d’ «alliés inaccessibles» dont il effleurait «l’épaule ou le sein consentants». Une petite fille qui joue à se cacher de sa mère pour l’affoler et qui pense qu’elle trouvera pire à faire quand elle aura vingt ans. Enfin une femme devenue fatale parce qu’un ami de son amant la croit telle alors qu’elle se contentait jusqu’alors d’une liaison quiète.

 

    Jeux cruels, jeux tristes et désespérés, comédies donnant lieu à des aveux. Jeux qui vous en apprennent plus que des confidences de notables de la notoriété. 

 

 

     MEMOIRE


    Certains souvenirs ont presque quarante ans : Colette sait qu’on peut douter de l’exactitude de sa mémoire. Et elle avoue avec malice et coquetterie certaines de ses hésitations. D’un prénom de femme (S'appelait-elle Sylvie, Stella ou Sabine?), il ne lui reste qu’«un grand S révolté[qui] s'attache au souvenir de cette passante, solidement, inutilement peinte sur un panneau de ma mémoire.» Elle affiche bien souvent ses incertitudes sur les dates «(en 1895? 94?)», «(1896?1897?)», multiplie les «si je ne fais erreur», les «je crois», «je ne suis sûre que de...». Elle aime étayer ses souvenirs sur des repères flous comme ceux de la mode (pas uniquement vestimentaire - mais telle femme dépend, sans le savoir, de Rops) dominante à l’époque ou sur des certitudes sensibles (les couleurs des saisons). La précision n’est pas son obsession et elle joue avec plaisir du paradoxe en parlant de "l'œil infaillible de la mémoire superflue":  il faut des biographes méthodiques et zélés pour situer quand « sonna pour [elle] l'heure de renâcler - bon mot qui rend bien le sursaut animal, le refus total et buté -(...)».
    Elle regarde et écoute son passé comme Montaigne suit ses pensées. Elle parle de «souvenirs qui ne mènent à rien», ce qui est peu sûr, et de «pages sans ordre réfléchi», ce qui l’est encore moins... La réception de Gide est précieuse : «Quel choix, quelle ordonnance, quelles heureuses proportions, dans un récit en apparence si débridé! Quel tact parfait, quelle courtoise discrétion dans la confidence (dans les portraits de Polaire, de Jean Lorrain, de Willy surtout, de «Monsieur Willy») ; pas un trait qui ne porte et qui ne se retienne, tracé comme au hasard, comme en se jouant mais avec un art subtil, accompli    

 

   Sa mémoire jouée comme un caprice musical possède tout de même de solides points d’ancrage : aussi puissant que le souvenir des toilettes (une fête pour l'œil mental du lecteur), des matières, des couleurs (Colette dit sensuellement la sensualité d'un velours, l'originalité d'une couleur), il faut compter avec celui des lieux .
    On s’émerveille devant la mémoire vive des endroits plus ou moins longtemps fréquentés ou simplement aperçus (chez la belle Otero, chez Charlotte Kinceler, chez l'inoubliableu Polaire ), des cafés fréquentés dans Paris (la brasserie Gambrinus, le D’Harcourt, le Vachette), les salles de rédaction qu’elle restitue d’un coup de plume qui vaut plus que le coup d’œil.
    Loin dans le temps et l’espace mais tellement proche dans le souvenir, nous retrouvons l’inaltérable source de la Puisaye natale:

 

         «Mon bouquet de Puisaye, c'est du jonc grainé, de grands butomes à fleurs roses plantés tout droits dans l'eau sur leur reflet inversé ; l'alise et la corme et la nèfle, roussottes que le soleil ne mûrit pas, mais que novembre attendrit; c'est la châtaigne d'eau à quatre cornes, sa farine à goût de lentille et de tanche ; c'est la bruyère rouge, rose, blanche, qui croît dans une terre aussi légère que la cendre du bouleau. C'est la massette du marais à fourrure de rat grondin et, pour lier le tout, la couleuvre qui traverse à la nage les étangs, son petit menton au ras de l'eau. Ni pied, ni main, ni bourrasque n'ont détruit en moi le fertile marécage natal, réparti autour des étangs. Sa moisson de hauts roseaux, fauchés chaque année, ne séchait jamais tout à fait avant qu’on la tressât grossièrement en tapis. Ma chambre d'adolescente n'avait pas, sur son froid  carreau rouge, d'autre confort, ni d'autre parfum que cette natte de roseaux. Verte odeur paludéenne, fièvre des étangs admise à nos foyers comme une douce bête à l’haleine sauvage, je vous tiens embrassée encore, entre ma couche et ma joue, et vous respirez en même temps que moi


    Grâce à une insinuation adressée à Willy, elle obtint qu’il lui achetât (avant de lui reprendre sèchement au bout de cinq ans et non de trois comme elle dit) le domaine bisontin des Monts-Boucons qu’elle fréquenta chaque année de juin à novembre et qui la poussa à devenir meilleure «c'est-à-dire  capable de vivre sur moi-même, et ponctuelle  comme si j’eusse déjà su que la règle guérit de tout.» C’est là que se dessina pour de vrai sa carrière d’écrivain: elle se détachait de Willy tout en caressant encore un peu la chimère de vivre en couple à la campagne. Parce qu’à Paris, elle se terrait : elle restitue à merveille ses logis étroits, sombres et froids, en particulier celui de la rue Jacob (l’ancien locataire avait une occupation qui aurait plu à Perec) qui avait au moins le mérite de se distinguer de l’affreuse garçonnière de Willy où elle séjourna peu. Pour leur dernière résidence commune, Colette sait faire imaginer l’atelier («flanqué d’une chambrette") de leur appartement de la rue de Courcelles où des amis la rejoignaient et où - point significatif - elle entretenait son corps....
    Peu d’écrivains ont à ce point la remémoration spatiale et la conscience de l’enveloppement et du développement que les lieux ont sur eux - pour le pire et, chez elle, très souvent pour le meilleur: révélateur est son séjour de convalescence à Belle-île-en-Mer, son premier contact avec l’océan (elle recopie partiellement ces pages dans sa RETRAITE SENTIMENTALE...).

 

 

    TITRE

   Dans les romans comme dans l’autobiographie, la notion d’apprentissage  est commune et vient fréquemment sous la plume des auteurs. Avec cet art que Gide vantait, Colette s’emploie à en offrir des aspects sans en faire une thématique lourdement démonstrative.
    Qu’aura-t-elle appris entre vingt et trente ans, au cours de «dix ans d’école» et que Claudine ne pouvait dire exactement?


    La souffrance : celle qui naît des différences : «(...) j’ai eu beaucoup de peine à accepter qu'il existât autant de différence entre l'état de fille et  l'état de femme, entre la vie de la campagne et la vie à Paris, entre la présence - tout au moins l'illusion - du bonheur et son absence, entre l'amour et le laborieux, l'épuisant divertissement sensuel...». Souffrance du doute, humiliation des certitudes.
    Douleur de la tromperie (Charlotte Kinceler, pour commencer) qui l’abat pour des mois (elle restera couchée 60 jours), du désamour qu’elle voudrait refuser, de la désillusion. Souffrance de la jalousie finalement peu évoquée sinon, paradoxalement, à l’aide d’un souvenir concernant Polaire et son amant qui la bat...Souffrance d’«une jeunesse vacante, d’une gaieté inhumée», même si Colette noircit beaucoup une vie qui fut, aux dires des biographes (2), moins dure qu’elle ne la reconstruit à plus de trente ans de distance. Malaise de l’éloignement de Sido et de tout ce qui lui parlait d’hier, de l’enfance, de la Puisaye.
    Elle aura des compensations : des amitiés masculines (plutôt des camaraderies pour certains qui aurait pu être parfois des amours) admirablement évoquées en des portraits esquissés et graphités d’un geste net, rapide, délicat (Veber, Masson («mon premier ami, le premier ami de mon âge de femme»), Courteline, Mendes, le «gars» Lorrain), quelques plus rares relations féminines («non que je me sentisse particulièrement misogyne, mais j'étais garçonnière, assurée dans la compagnie des hommes, et je redoutais la fréquentation des femmes comme j'eusse été hostile à un luxe qui demandait ensemble des ménagements et une certaine méfiance...»), plus nombreuses en réalité comme le prouvent son œuvre romanesque d’alors (songeons simplement à "Rézi irisée"...) et les biographes......


    Epreuves et compensations qui font une expérience et menèrent à la lente résistance en elle contre la peur qu’elle avait de Willy, contre sa propre couardise, quand bien même la tentation de la fuite ne lui vint pas parce qu’elle était "lourde à remuer". Sans jamais songer au suicide alors que beaucoup de gens autour d’elle faisaient ce choix, une carapace lui vint, une certitude prit corps : elle n’aurait plus jamais de lâche complaisance, plus jamais de grande maladie. Ne plus souffrir d’amour : on connaît ses grandes pages de LA VAGABONDE, si puissamment lucides. La réclusion  a donné à Colette le goût de durer et de se défendre. Elle a appris à vivre:


      «Le goût de toutes mes heures franc-comtoises n'est resté si vif qu'en dépit des années je n'ai rien perdu de tant d'images, de tant d'étude, de tant le mélancolie. En somme, j'apprenais à vivre. On apprend donc à vivre ? Oui, si c'est sans bonheur. La  béatitude n’enseigne rien. Vivre sans bonheur, et n’en point dépérir, voilà une occupation, presque une profession


     Plus que tous ces éléments pourtant importants une expérience fondamentale révèle les plus significatifs de ses apprentissages.
    Tout d’abord, au contact de Willy, face à ses mensonges, ses supercheries, ses escroqueries ((il fit "semblant toute sa vie d'être pauvre"), au contact des amis de passage qu’elle silhouette magistralement, elle a appris l’art de la dissimulation, la comédie, l’empire  de  l’artifice, du  factice (3): elle a acquis "un caractère de raccommodeuse de porcelaines", son art le plus certain, écrit-elle "l'art domestique de savoir attendre, dissimuler, de ramasser des miettes, reconstruire, coller, redorer, changer en mieux-aller le pis-aller, perdre et regagner dans le même instant le goût frivole de vivre"; sans jamais tomber dans la désolation mélancolique (qu’elle traversa sûrement) et la réplique par la farce comme faisait l’étonnant Masson (inventeur de textes à la Nationale) qui ne l’oublions pas mourut dans «un pied d’eau  au bord du Rhin, après avoir appliqué «contre ses narines un tampon imbibé d’éther, jusqu’à perdre l’équilibre.»

   Sur ce terrain la première révélation de son infortune fut décisive: «On comprendra que je m'attarde au souvenir de Lotte Kinceler. Cette jeune femme, qui eut une vie brève, m’apprit beaucoup. D’elle datent mes doutes sur l'homme à qui je m'étais fiée, et la fin de mon caractère de jeune fille, intransigeant, beau, absurde; d'elle me viennent l'idée de tolérance et de dissimulation, le consentement aux pactes avec une ennemie. Période instructive, application, humilité...»(Je souligne).


    Dans le sillage de cet apprentissage se situe la découverte de l’écriture. On sait qu’au sortir «d’une longue, d’une grave maladie», son premier essai fut mal jugé par Willy et que Colette a ensuite fourni les bases de ce qui allait devenir la série des Claudine, en participant à l’atelier des «nègres» de son mari. Elle est sévère pour tous les romans mais surtout pour CLAUDINE à PARIS et CLAUDINE S’EN VA et s’en explique très bien. Il reste que malgré tous les défauts qui reviennent à Willy selon elle, elle a trouvé peu à peu une voix qui serait assez vite la sienne.
    Dès les MONTS-BOUCONS, elle "exsuda" les DIALOGUES DE BËTES et elle en ramena LA RETRAITE SENTIMENTALE qui se passe dans ce décor sous le nom de Casamène, sans oublier les Minne qu’il lui fallut modifier à contre-cœur sous les adjurations de Willy.
    Elle a appris le travail (point capital souvent sous-estimé quand on parle de Colette et qui paraît bien dans LA VAGABONDE), la régularité, la règle, elle a pu apprendre la contrainte pour s'en défaire, elle a su dépasser les acquis qu’elle devait à l’époque, au milieu décadentiste et à Willy. En écrivant, elle a su retrouver l’estime de soi et une jouissance que tout manifeste et qui s'enrichit de toutes les autres.

 

    «Monsieur Willy», «le bon Willy»:APPRENTISSAGES OU  REGLEMENT DE COMPTES?

     L’apprentissage «amoureux» n’est guère évoqué qu’en filigrane. Colette écrira plus précisément ailleurs : «Le lendemain, mille lieues, des abîmes, des découvertes, des métamorphoses sans remède me séparaient de la veille». La trahison de l’amour comptant peut-être finalement moins que son immédiat remplacement par le libertinage codifié et récité qu’elle rejettera assez vite finalement pour un autre plus riche en aventures voluptueuses (quelques passages de la RETRAITE SENTIMENTALE sont des aveux à peine camouflés).
 
    Le portrait physique de cet «homme pire que mûr» n’est pas tendre ni dans la prose romanesque sous le nom de Maugis, ni dans ces souvenirs :

 

         « M. Willy n'était pas énorme, nais bombé. Le puissant crâne, l'œil à fleur de front , un nez bref, sans arête dure, entre les joues basses, tous ses traits se ralliaient à la courbe. La bouche étroite, mignarde, agréable, sous les très frortes moustaches d'un blond-gris qu'il teignit longtemps, avait je ne sais quoi d'anglais dans le sourire. Quant au menton frappé d'une fossette, il valait mieux - faible, petit et même délicat - le cacher. Aussi M. Willy garda-t-il une sorte d'impériale élargie, puis une courte barbe. On a dit de lui qu’il ressemblait à Edouard VII. Pour rendre hommage à une vérité moins flatteuse, sinon moins auguste, je dirai qu'il ressemblait surtout à la reine Victoria.
    Rondeurs, suavités, calvitie qui concentrait la  lumière et les regards, voix  et contours adoucis...»

 

    Le portrait est rude mais cherche à confirmer chez cet homme devenu avec le temps repoussoir toute l’emprise de la comédie dans sa vie quotidienne ! Cette rondeur qui cachait tout, faisait peur à l’épouse et à quelques autres..

 
    On le comprend très vite avec la page des listes de courses, d’économies et de remboursements où suintent la lésine et que Colette restitue avec une froide perfidie, le compte, le décompte, le chiffre c’est bien ce qui faisait courir Willy. «Questions de chiffres, questions de chiffres...» . «Au chiffre il dut ses jeux, ses joies, ses culpabilités principales. Compter, acquérir, thésauriser, voilà ce qui, même dans la correspondance torrentielle qui lui survit, prend la première place.»
   Toujours en mouvement, il pressait, il oppressait, il pressurait Colette comme tous les autres «nègres» de ses ateliers au nom du sacro-saint «les fonds sont bas», «leitmotiv quotidien, varié pendant treize années, avec une inépuisable fantaisie». Le chiffre des maîtresses quant à lui ne connaissant pas la crise pendant longtemps.
     Outre le geôlier que nous connaissons et qui rendit malade sa femme, il nous est présenté comme un calculateur qui vit au rythme des additions et des soustractions, des lettres et des pneumatiques innombrables, comme un exploiteur de talents, un homme de réseau dirait-on aujourd’hui. Plus médiateur que créateur, il donne une idée, multiplie les rédacteurs (elle se plaît à donner les noms, Veber, Tinan, Curnonsky, Boulestin etc., etc.), corrige, fait réécrire avec un certain goût, forcément daté pour nous. La technique? Il confie une idée, un canevas, par exemple à Curnonski qui doit développer cinquante pages. Le texte revient à Willy qui le fait dactylographier puis l'envoie à un deuxième "nègre" dont l'apport sera  évidemment dactylographié et confié à un troisième auquel il fait croire qu'il a rédigé ce qu'il lui adresse...

     Willy qui "avait plus de talent que ceux qui écrivaient en son lieu et place" était un orchestrateur virtuose toujours en quête d’un spectacle ou d’un roman qui pourrait lui rapporter : avec ou sans twins, il aura tiré sur la corde à sauter de Claudine en créant une mode si durable qu’elle en étonnait Colette elle-même bien des décennies après. Les actrices interprétant ce personnage n’ayant entre elles aucune ressemblance pas plus qu’elles n’en avaient avec Colette..

 

    Plus profondément et en parlant d'intoxication, Colette pense en terme de pathologie:  c’est la mégalomanie qui la frappe  (ou qu’elle veut nous imposer) avec l’invention du personnage de Maugis, "« ce Maugis, tout allumé de vice paternel», amateur de femmes, d'alcools étrangers et de jeux de mots, musicographe, hellénisant, lettré, bretteur, sensible, dénué de scrupules, qui gouaille en cachant une larme, bombe un ventre de bouvreuil, nomme (mon bébé» les petites femmes en chemise, préfere le déshabillé au nu et la chaussette au bas de soie (...)» ce Maugis qui n’est pas d’elle selon ses dires mais qui sonne tellement juste(4). Willy n’aimait que se voir, se mirer, se multiplier en tableaux, en photographies, en affiches,  en héros de romans et de théâtre. Il fuyait. Se fuyait. Il avait la suractivité des paresseux angoissés. Il refusait d'écrire en passant son temps (en le perdant) à écrire dans les marges de ce qui s'écrivait pour lui. Plus tard, au moment où Colette sera devenue la dame du Palais-Royal, les philosophes et les psychologues parleront d'une conduite d'échec....
    Quand le livre MES APPRENTISSAGES est sorti ceux qui avaient connu Willy et les biographes qui en remontant le temps ont regardé vivre le couple avant sa séparation ont pu crier à l’injustice, aux oublis vengeurs, au règlement de compte. A l'acharnement. Par avance Colette s’était défendue de «malveillance», «de passion fielleuse et rancie» 

 

           «Chez une femme qui fut conduite à renaître plus d'une fois de ses cendres, ou simplement à émerger sans aide des tuiles, planchers et plâtres qui lui churent sur la tête, il n'y a, après  trente ans et plus, ni passion ni fiel, mais une sorte  pitié froide et un rire, sans bonté je l’accorde, qui résonne à mes propres dépens aussi bien qu’à ceux de mon personnage de premier plan.»
    La méchanceté n’est pas discutable et dans l’art de Colette il est rare qu’un portrait soit uniment favorable:la comparaison avec la reine Victoria en dit assez et certains portraits féminins pourtant décemment équilibrés font de l’assassinat un grand art. Cependant tout en soulignant (avec une petite complaisance) sa propre responsabilité et ses propres torts (elle fut lente à réagir et à agir) et  sans tromper les lecteurs sur l’importance de Willy qui n’est qu’ «un contrebandier de la petite histoire littéraire», elle  le définit par le mot de " mystère". Elle a eu souvent la preuve que Willie avait du talent, qu’il savait écrire sur la musique et qu’il aurait pu devenir un bon écrivain :et pourtant il se déchargeait sur son équipe de "coloured- secrétaires" de l’aspect créatif dès que l’idée lui venait : comme un élève passe des heures à fabriquer des anti-sèches pour un examen facile qui ne nécessite que quelques petits efforts de mémoire, Willy préférait se pencher pendant des heures à corriger manuscrits, à écrire à ses rédacteurs, à les couvrir de pneumatiques, à courir les escaliers pour vérifier un point plutôt que d’écrire par lui-même et pour lui-même. Certes il écrivait partout sur touts les supports, « sa correspondance hante de préférence les pneumatiques, les cartes, les demis et les quarts de feuillets, les abattants d'enveloppes, détachés en forme de triangles, même les bandes de journaux.  Encore, sur ces bribes, son écriture se réfugie-t-elle dans les angles. Il écrit souvent dans les marges des lettres qu'il a reçues, et le tout retourne à la poste

    En récusant une quelconque addiction, en s’appuyant cruellement sur un vieux mot retrouvé par Balzac (le défloquement), elle cherche dans ses pages à cerner "ces syncopes de la volonté" qui, selon elle, renvoient à l’impuissance devant la feuille blanche.  C’est à ce niveau qu’est la confidence la plus indiscrète, l’apurement des comptes le plus froid et la leçon d’écriture et d’art qu’elle en a tirée pour elle.


              «J'imagine qu'il mesura, trop souvent en proie à ses défaillances pathologiques, le courage, la grave constance qu’il faut pour s’asseoir sans écœurement au bord du champ immaculé, du papier veuf encore d’arabesques, de jalons et de ratures, de blanc irresponsable, cru, aveuglant, affamé et ingrat... Peut-être s’ennuyait-il, au travail, d’un ennui si cuisant- cela s’est vu, cela se voit, il n'y a de mortel que l'ennui - qu'il préféra échanger cet ennui contre des combinaisons et des risques de manager, au nombre desquels la question de qualité devenait, hélas, le plus léger de tous.»

        Entendons: il s’activait, vibrionnait, se fabriquait une parole -masque, se cachait derrière le choc des niveaux de langue, le bruit des mots  tarabiscotés, les fusées de  les traits d’esprit, se multipliait au lieu de se trouver dans une œuvre personnelle tandis que l’écriture pour Colette fut, dès la geôle et malgré les corrections et les ordres indésirables, patience, travail mais aussi et surtout jouissance. Entre l'écriture naissante qui prolongeait l'apprentissage scolaire

 

           («Mais, ayant retrouvé chez un papetier et racheté des cahiers semblables à mes cahiers d'école, leurs  feuillets vergés, rayés de gris, à barre marginale rouge, leur dos de toile noire, la couverture à médaillon et titre orné  LE CALLIGRAPHE me remirent aux doigts une sorte de prurit du pensum, la passivité d’accomplir un travail commandé. Un certain filigrane, au travers du papier vergé, me rajeunissait de six ans. Sur un bout de bureau, la fenêtre derrière moi, l’épaule de biais et les genoux tors, j’écrivis avec application et indifférence...») 

et la lutte avec la rivale, la musique,

 

           ("Le dessin musical et la phrase naissent du même couple évasif et immortel: la note, le rythme. Ecrire au lieu de composer, c'est connaître la même recherche, mais avec une transe moins illuminée, et une récompense plus petite.")

 

le véritable apprentissage eut lieu. Le frayage de l'écriture....

 

 

 

            SORTIR, FINIR

 

 

         Comment finir des mémoires aussi évanescents et commencés par un éloge des silhouettes anonymes?
      On sait que le goût de la scène, du mime, du théâtre vint très tôt à Colette et qu’il fut un des moyens de se défaire de sa prison. MES APPRENTISSAGES s’achève sur des scènes jouées dans des rencontres privées, notamment chez Natalie Clifford-Barney en présence de Pierre Louÿs. Le goût des femmes est suggéré, ce qui ne pouvait surprendre en 1936 ceux qui connaissaient les aventures sentimentales de Colette ou qui, simplement, l’avait lue.
         Willy qui l’avait encouragée pour la fréquentation des femmes et de la scène trouva l’occasion d’une sortie assez vaudevillesque : de façon trop neutre, il lui conseilla de prendre un appartement mieux à même de convenir à une carrière de vedette des théâtres.... Il lui «donna son congé».
     A sa façon, elliptique comme jamais, Colette évoque les problèmes du divorce qui prirent en réalité plusieurs années...Avec l'image du versant du cep pourrait commencer d'autres mémoires. Colette n'en a jamais fini avec le temps de l'écriture.


    Dans LA MAISON DE CLAUDINE, quand elle découvrait le sens du mot presbytère, elle prenait du temps pour admettre la vérité. ELLE COMPOSAIT AVEC SA DECEPTION. Ce qu’elle fit pendant treize ans auprès de Willy. Moment où naquit l’écrivain Colette, qui,
finalement, comme elle le dit dans ces mémoires, n'avait pas perdu son temps.

 

 

ROSSINI

 

 

(1)Publication dans l’hebdomadaire Marianne, du 16 octobre au 18 décembre 1935, puis en volume chez Ferenczi en janvier 1936.

(2)On songe évidemment au travail de Pichois et Brunet chez de Fallois (1999). Il faut ajouter que FEU WILLY (1984 chez CARRERE/PAUVERT) de F. Caradec offre un autre regard sur Willy et jette une lumière bien différente sur nombre des anecdotes rapportées par Colette dans son livre...

(3)sur ce point comme sur tous les autres, on ne peut que lire et relire le grand livre de Julia Kristeva, LE GENIE FEMININ, Colette (page149 et passim)

(4)Il apparaît, magnifiquement croqué, dans CLAUDINE à PARIS.
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Published by calmeblog - dans autobiographie
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