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4 janvier 2014 6 04 /01 /janvier /2014 04:52

  "Il faut produire un récit."(page 147)

 

 

 

 

   Depuis TESTAMENT À L'ANGLAISE, l'œuvre de Jonathan Coe est désormais bien connue et appréciée en France. Avec LA VIE TRÈS PRIVÉE DE Mr SIM (1), le lecteur est invité à parcourir une chronique autobiographique dans laquelle, en apparence, monsieur Sim (2) s'adresse directement à nous. L'attaque de son histoire est plaisante et comme joueuse. Elle  réserve bien des surprises.

 

   Tout commence (et finira) en Australie:Sim est venu rendre visite à son père et, comme toujours, se disputer avec lui. Le soir de la Saint-Valentin, veille de son retour en Angleterre, il est seul dans un restaurant et s'émerveille devant le spectacle d'une mère chinoise et de sa fille. Leur complicité le laisse pantois. L'union fascinante de deux personnes : telle est la cellule (3) qui engendre la quête de Maxwell Sim, employé honorable à Londres et dont tout prouvera qu'il peut-être tenu pour un loser de premier ordre, si dans ce domaine, une hiérarchie existe. À partir de là, en effet, nous allons beaucoup circuler dans l'espace et dans le temps de la vie assez commune de notre "héros" (4) et constater combien le destin complote contre l'union (rêvée) pourtant si proche. Dans cette odyssée picaresque (où les dégringolades sont plus nombreuses que les ascensions heureuses), les rebondissements sont à peine croyables : ainsi sur le seul chemin du retour vers Londres, Sim va se trouver à côté d'un passager qui mourra soudainement; en escale à Singapour, il fera la connaissance de la délicieuse Poppy, "capteuse de son" qui travaille pour une boîte qui permet aux (hommes et femmes) infidèles de donner des (faux) gages de leur présence dans des villes éloignées.

 

   Un fond sonore d'aéroport suffit. L'empire du faux, du factice, du fallacieux nous alerte déjà.


  De façon allègre et spirituelle, Sim nous propose une remémoration "générationnelle" ("je vous parle d'un temps ...") articulée sur une double remontée dans le temps. Vers son passé personnel et vers celui de la Grande-Bretagne. Pendant les trois-quarts du roman on apprécie la vitalité du récit, la finesse de sa composition (qui allie les éléments (eau,air,terre,feu) et les récits écrits par des proches (un texte de son ex-femme Caroline, apprentie nouvelliste; le devoir de fac d'Alison (dont il aurait pu être l'amant (adolescent ou plus tard), les confidences de son père) qui tombent sous ses yeux et éclairent (parfois crûment) son passé et même sa naissance. On sourit aux traits d'humour:son éloge (paradoxal) de Watford nous ferait (presque) tomber sous le charme de la ville. Techniquement, on est sidéré par les emboîtements, les effets de miroir et la multiplication des hasards féconds. De beaux personnages inconnus ou célèbres (Chichester, Moitessier, Crowhurst) traversent la narration qui conjoint la lucidité de Max à un réel sens du comique (il excelle dans la satire sociale (les nantis, Cristin Lambert, la petite-bourgeoisie ikeaisée)) et économique (la mondialisation vue depuis le commerce de la brosse à dents est une réussite) et dans les dialogues à double ressort). La solitude de Sim est touchante (5) et si profonde qu'on croit à ses échanges avec Emma (la voix de son GPS) et à son identification avec Crowhurst, le navigateur falsificateur qui devint fou. Son interrogation sur lui-même, sur le hasard qui le créa, son désespoir devant sa médiocrité, ses bassesses, rien ne laisse indifférent.

 

 Seulement, à un moment donné, l'artifice et le sentiment de l'artifice l'emportent. Les calculs du romancier sont trop visibles et prévisibles. L'opposition de l'Écosse et de l'Australie semble un peu facile tout comme, au bout du tunnel, le Rising Sun trop aveuglant comme la plage de FAIRLIGHT. Sim fait même des erreurs pour nous flatter (on avait saisi le vrai sens de la chute dans les orties). Trop manifestes sont ses réussites dans les témoignages de l'échec. Le grand voyage n'était qu'un jeu de pistes. Dans le finale, soudain, le narrateur apparaît embarqué dans un roman dont il n'était qu'un pion (il avait lui aussi tenté de s'immiscer dans la vie de son ex- avec des mails sous pseudo...). Les derniers chapitres cèdent à la facilité et tout devient hélas! sentimental:le factice annule les émotions et, avec le happy end, transforme la recherche de l'identité en propositions de gourou new age. On croit même à un fake, c'est dire.

 

 On peut certes se convaincre que Coe nous dit aussi beaucoup sur lui dans ce récit de récits autobiographiques (tout le monde écrit dans ce roman). Il faut alors comprendre que la pirouette finale (façon Sterne, si on veut), dans son ratage même, est ce qu'il y a de plus douloureux.

 

  

 

 

Rossini, le 4 décembre 2014

 

 

NOTES 

 

 

(1) Prix du meilleur livre étranger de la revue LIRE. "Très privée" réduit la portée de "terrible privacy" qui appartient aussi au dernier exergue du roman.

 

(2) On le comprendra vite : le roman propose aussi une réflexion sur les réseaux sociaux. Sim comme la carte du même nom...un passe-partout qui permet les rapprochements tout autant qu'il éloigne. Chez Coe, les calculs de cet ordre sont innombrables. Pensez aussi à la Saint-Valentin. La machine fonctionne à plein ou à vide - comme on voudra.

 

(3) Le duo, heureux ou (le plus souvent) malheureux- tout ce qui fait ou pourrait faire deux (y compris les rendez-vous manqués dans des endroits de même nom...), voilà ce qui anime ce roman assez structural.

 

(4) Sim n'est ni héros, ni anti-héros. Sim n'est pas loin de mis- comme dans misunderstanding.....

 

 (5) Au second degré, sa lecture de spams un soir de solitude extrême est vaiment hilarante.

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Published by calmeblog - dans roman
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