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9 novembre 2011 3 09 /11 /novembre /2011 09:20



   


     À l’écart des sentiers battus ou battant autrement des sentiers trop fréquentés, loin des hiérarchies et normes du voyage dit moderne, négligeant les marches forcées, la littérature de tourisme ou le tourisme littéraire, empruntons un peu le chemin de l’écrivain cosmopolite Cingria (1883-1954) qu’en sa belle postface Anne Marie Jaton définit comme «Constantinopolitain, Italo-franc levantin nanti d’une grand-mère maternelle helvétique»...Ouvrons un livre en apparence minuscule, PENDELOQUES ALPESTRES (paru chez Mermod à Lausanne en 1929) qui vous élève en racontant une ascension et une descente. 

 

 

      Prenons son pas. Il pourrait s’agir d’un récit mais non, il corrige: «il n’est rien arrivé». Il veut seulement décrire un spectacle, «mais de quelle rareté et de quelle splendeur!» Quel spectacle? N’allons pas trop vite. Marcher est un art. Il faut accompagner la marche de Cingria, suivre son rythme..Dans son chemin empierré, «graveleux» et souvent désert, il va vous parler du fantastique, de l’art baroque, de ce qu’il appelle la cantine (pension située au sommet) avant même qu’il n’y soit arrivé....Comme le touriste détesté amicalement "consterne" l’altitude, le lecteur doit «apprendre le sérieux de la vie». Apprendre à voir l’essentiel et à ne pas sentir l’insignifiante noise comme, d’instinct, les pèlerins ne voient ni n’entendent les voyageurs encombrants et bruyants. Il y a sous nos yeux une poétique de l’effacement et de l’apparition. De l’éternité comme on devinera. De ce qui arrive quand il n'arrive rien. 

 

 

   Dans PENDELOQUES, vêtu de façon intrigante pour l’un des marcheurs rencontrés, Cingra grimpe en direction de Heiligkreuz, «lieu de pèlèrinage célèbre, situé près des neiges dans un renfoncement inaccessible» et qui attire des pèlerins traversant «cols, gorges, alpages, glaciers dans des voyages qui peuvent durer de six à huit jours».... Nous n’en saurons guère plus. Pèlerin lui-même parti de la plaine, après une halte dans le village de U. où la langue a soudain changé, il chemine dans un froid défilé, non pas dans une voiture comme on le fait encore selon lui avec un joueur de trompette derrière et un chasseur d’aigles à l’avant mais avec un jeune porteur silencieux possesseur de six doigts (croit-on) et qui redescendra le jour même dans la vallée. Ce porteur de balluchon muet  respecte toujours la même distance entre eux (quatre mètres) et ne se retourne jamais (au contraire de Cingria à son retour - mais n'anticipons pas). Le lieu devient au fur et à mesure «toujours plus humide et plus escarpé et plus sauvage». Cingria avance en dissertant avec lui-même. ll est dépassé par quelques autres marcheurs, étudié de façon insupportable par un fâcheux qui heureusement disparaît vite. Entouré soudain de moustiques, il est arrivé pour faire une halte de huit pours à la "cantine" tenue par un vieillard poète et son saint-bernard.. Il dit peu sur le sanctuaire, note tout de même que le lieu naturel a l’apparence d’une disposition rituelle. Il y retrouve son ami B. géologue ainsi que son fils Conrad. Surviennent d’autres pélerins, modestes. Il est là pour les voir, de loin puis de près comme lui conseille l'aubergiste. Pourquoi cet ardent désir non pour le sanctuaire mais pour ceux qui s'y rendent avec efforts et fatigues?

 

   La réponse n'est pas aisée mais on peut en trouver une esquisse. Le sacré cingrien émerge où il veut.

  Dans le groupe qui survient se détachent soudain deux personnages «tout à fait extraordinaires» et point vus tout d’abord : en premier, une jeune femme qui leur rappelle l’Espagne, suavement austère, et qui, digne d’être une princesse, «semblait appartenir à quelque tableau d'un grand genre, à quelque grand drame d’une littérature propre et haute, où le paroxysme est la réserve, une lassitude, comme maintenant, au milieu des rochers sur un fauteuil, l’immolation jusqu’à la lie. Toute jeune elle était et toute gracieuse, et encore plus belle ainsi, toute meurtrie de fatigue acceptée, nulle sans doute pour les autres, réelle pour une princesse. Car elle était une princesse ou, plutôt, je veux dire ceci que tout ce qui se déplaçait silencieusement actif autour d’elle en conférait le sentiment».»

Elle n’est pas seule : non loin il y avait, «dans la même nuance, le même dosage de surrection citadine dans le rocher, il y avait, dis -je, auprès d'elle, un homme qu'il fallait deviner tellement son empressement sans effort, sans paroles, sans gestes apparents allait de soi, laissant agir la race, race principalement de l'âme que par une abnégation continuelle il avait très haute, et qui lui commandait cet effacement».

    La réaction de Cingria et de son ami B est extrême: ils parlent, ils ont envie d’écrire un dialogue austère, ils rêvent de connaître leur lieu d’habitation qu’ils imaginent «sur le flanc de ces montagnes terriglement arides, autrefois - avant le déluge-toutes entières tombées». Ils la voit «entre des maïs ou ces vignes verticales où se bleuit l’abricot fier».

    Guidé par une attente sans objet, Cingria connaît une sorte d’épiphanie qui dit beaucoup sur lui, sur sa foi, son esthétique. Sur ce qu'il entend par grand, haut, noble. Dans une
humble cabane de montagne, non loin d'un saint-bernard bavant et présidant à des délurement absolus,   apparaissent des personnages de Velasquez ou de Calderon qui sans rien  rompre de l’harmonie qu'ils installent, se détachent, prennent une distance qui est comme la manifestation en eux d’un élan en suspens, d’une grâce gagnée sur l’épuisement, d’un sacrifice qui illumine et embellit. D'une gravitation qui vient, qui presse  d’en-haut.
     Cingria redescendra dans la plaine, un jour de fête dans la ville où il reprit le train. Un travail littéraire l’attend, un éditeur le presse. Le chien le suivra longtemps pour de vrai et durablement par la sensation de sa présence. Inutile pour lui de se retourner.

 

 

    Voilà le pas de Cingria. D’une sensibilité difficilement définissable, il capte, accueille tout ce qui élève, trouve le prix et les mots de tout instant qui pèse du poids de la grâce : un doigt surnuméraire qui inquiète; la musique d’un torrent bien vivant mais mortel à «l’énorme voix pantelante» ou encore cette « énorme voix d’en bas», «ce son ultra-grave et frais, sévèrement maternel, impossible à entendre ailleurs, et qui apprend des choses impossibles avec tant d’horrible précision tendre ailleurs ; qu’on a peut-être entendue quand elle était un être , et qui est peut-être ici, rien qu’ici, encore un être»;  des cascades arrachées au pittoresque; un saint-bernard qui joue et paroxyse ou entrave un couloir; des compagnons anonymes de cantine qui passent pour dire simplement le passage...

   Avec ses digressions, ses tours et détours, Cingria nous tend un art poétique (1) indissocié d’un art et d’une géographie de la vie. On peut vivre en plaine, c’est son cas. Mais il n’est pas souhaitable d’oublier la montagne, il n’est pas question de garder l’esprit de la plaine qui «unifie et départicularise l’esprit, rend aimable, disert, facile, inventif mais, dans le même temps que tout cela, rend idiot" : sans la montagne, «on ne comprend rien à l’épître de saint Jude, rien à l’Enfer de Dante, rien au Festin de Pierre: rien aux verticalités sévères de la grande histoire et de la vie».

    Chez Cingria il y a de l’effort, de l’oubli, du souvenir, de la légèreté, de la surprise: en hauteur vous pouvez vous trouver face à la noblesse d’un tableau espagnol ; d’en bas montent des voix lourdes. Une seule certitude, qui agite: «La race de l’homme n'est pas de la plaine. Il n'y a point de race. C'est à savoir qu’il n’y en a qu’une: bouger, errer, ne se fixer jamais. Le lieu enseigne: alors quitter l'autre lieu, maudire sa ville. Étant de la plaine, allez sur la mer; étant de la vallée, allez dans la plaine, enrichissez-vous et revenez dans la montagne. La mer est plaine ou montagne à la fois selon le vent; et l'homme ne doit pas ignorer l'Esprit qui souffle où Il veut


    Telles sont les pendeloques alpestres qu’évoque Cingria : «Sur la mousse étaient déposés comme intentionnellement, comme en  l’honneur d’un génie, des minerais aux feux splendides. On aurait dit des pendeloques. Il n'y avait dans l'air pas une libellule, pas un moucheron, pas un oiseau. Le petit lac était parfaitement calme. Le soleil allait se coucher et, déjà en juillet, il faisait froid. J'ai appris par la suite que ces pierres ainsi que cette disposition et cette taille - les unes étaient en forme de cœur, d'autres en forme de trapèze ou de  pentagone - n'étaient qu'un accident naturel.»  

 

 

 

 

  Sans le vouloir quérir et encore moins conquérir, Cingria, découvre en tout, selon des dispositions heureusement imprévisibles, l’accident naturel. Quand il a une forme détachée, rigoureuse (voire acérée), cristalline, miroitée, scintillante qui fixe provisoirement l’attention, la dépouille de l’anecdotique, et, comme le dit une merveilleuse méditation entre crochets, quand il nous mène à comprendre que  «tout le possible existe sans qu’il soit besoin qu’il se réalise» mais surtout que « le possible qui,ne se réalise pas n’est que suspendu».

 

   Pour Cingria la limite de l’humain est le vrai surnaturel. Pour nous, dans l'effacement même d'un texte ténu, demeurera, sans qu'il soit besoin de se retourner la pendeloque sertie de grâce.
 

 

Rossini

 

(1) Sur ce point il est inutile de répéter les beaux passages de la postface d 'Anne Marie Jaton.

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