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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 05:50

"L'art doit poursuivre l'œuvre de la vie:produire, expérimenter des formes pour l'existence."

                                     Choulet & Nancy (page 201) 

 

"L'art et rien que l'art ! Il est la grande possibilité de la vie, la grande tentation de la vie, le grand stimulant de la vie."

                                      F. Nietzsche



     Si vous voulez lire Nietzsche autrement ou mieux, si vous ne craignez pas de reconnaître des propositions dont on a oublié l’auteur, si vous souhaitez comprendre le XXème siècle artistique (et pas seulement artistique), si vous pensez pouvoir échapper à l'homme moderne, si vous ne voulez pas d’un Nietzsche aseptisé, consensuel (un comble!) ni d’un Nietzsche stéréotypé, vilipendé à tort (son “nazisme”), réduit à la somme des contre-sens (le surhomme par exemple ou la cruauté), si vous êtes prêt à faire une expérience de pensée, vive, aiguë, choquante, âpre, alors  tournez-vous vers ce recueil anthologique paru en 1996 et négligé par la critique comme il arrive toujours à ceux qui comptent et travaillent sans faire de bruit immédiat.


    Une préface coupante (il faut vivre la tension nietzschéenne, se refuser aux résolutions des contradictions); un plan judicieux qui fixe les grands moments de pensée nietzschéenne (Aurore/Midi/ Crépuscule); un choix sûr dans le découpage et l’opportunité des extraits (souvent retraduits, avec talent); des notes d’introduction d’une rare pertinence (on songe à la Tragédie, aux Grecs, à Apollon et Dionysos (indispensable), au grand style, au rejet de l’art pour l’art, au cas Wagner - mais toutes méritent mention et louanges); une attention au jeu des textes, aux ruses, aux perfidies, aux fulgurations du moustachu de Sils-Maria; un style vigoureux, assuré, avec des rafales de synonymes qui n’en sont pas mais témoignent plutôt d'un travail soucieux de respecter les nuances;une réflexion qui prend Nietzsche dans sa vigueur polémique et en préserve (voire renforce) son aiguisement (le nihilisme, la grande politique, la guerre, le travail, les Allemands) et qui refuse de fermer les yeux sur “des textes difficiles et inquiétants pour nous”(races et peuples), voilà, pour le résumer hâtivement, ce qui vous attend. Un Nietzsche où rien ne reste dans l'ombre, où aucune proposition majeure n'est mise en avant pour en cacher quelques autres qui seraient gênantes.

 

     L’angle de lecture (l’art et la vie) est convaincant surtout si on comprend que le sous-titre (comme on parle de sous-conversation) pourrait être VIE, ART ET VIE, tellement la vie (ici pas de vitalisme, pas plus que d’esthétisme) est au cœur de la pensée de Nietzsche comme le prouve abondamment la lecture de cette anthologie. Un seul enjeu derrière toutes les questions : la vie et “la valeur de la vie forte, puissante, synthétique”. On imagine la méfiance devant ces seuls mots de force, de puissance (le grand tabou) mais, avec minutie et science, les deux guides expliquent les subtilités trop largement négligées ou faussées habituellement.


    La vie d’abord, la vie enfin. Le devenir innocent, dans sa cruelle nécessité. La vie dans “son jaillissement spontané des formes, jouissance de soi-même dans le spectacle de sa propre puissance, c’est-à-dire de sa propre dépense”; la vie, sa puissance différenciée et différenciante, dans sa force formatrice, déformante (la vie s’est niée elle-même ! comme on sait, c’est l’idéal ascétique), transformatrice, étant entendu que la vie est puissance mais qu’elle doit être puissance affirmative, critère majeur pour railler le romantisme et son culte de la maladie par exemple (il n’est pas le seul) et célébrer sans réserve le tragique grec.
    Fort d’une meilleure connaissance des valeurs qui président à l’estimation de la vie et donc de l’art (le principe généalogiste nietzschéen:qu’en est-il de la vie dans cette forme? Tonique? Morbide?), le lecteur trouvera ou retrouvera les préférences (et, partant, les rejets, les dégoûts) de Nietzsche, ses lumineuses propositions sur la musique, la danse, la tragédie, le grand rire du corps, du gai savoir, sur le génie, sur la puissance qu’a l’art de mener vers “l’imprésentable qu’est la vérité”.

   Avec cette anthologie, si c'est encore nécessaire, on ne peut que se convaincre de la grande cohérence d’une pensée qui ne se voulut jamais système et qui avait trouvé ses formes de présentation avec ce qu’il faut bien appeler un style de la plus grande audace.

 
    Enfin parmi les nombreux mérites de ce magnifique Choulet & Nancy, n’oublions pas la place accordée dès la préface à la lecture de Nietzsche (aussi bien son mode de lecture que les modes de lecture qu'il exige de nous). Ils ont pris eux aussi des risques, ont suivi sa pente (ascendante) et, avec distance, ont évité, comme lui devant l'art, complaisance et consolation (1).

 

 


Rossini, le 6 novembre 2012



NOTE

 

(1) De Choulet on lira aussi  son indispensable présentation de LA GÉNÉALOGIE DE LA MORALE chez Garnier Flammarion.

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Published by calmeblog - dans philosophie
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