Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 10:49



    On ne lit plus guère Caldwell et si un de ses romans demeure encore un peu dans les mémoires, c’est, avec LE PETIT ARPENT DU BON DIEU, une œuvre de ses débuts, TOBACCO ROAD. Elle le mérite pour bien des raisons mais avant tout pour un registre assez indéfinissable et dont l’originalité fait penser (de façon anachronique) à la meilleure comédie italienne du cinéma d’après-guerre: un regard sur une misère endémique (assez peu naturelle toutefois) qui n’interdit pas un sourire fréquent mis peut-être au service d’une prise de conscience critique cernant au mieux l’exploitation et son complément, le fatalisme..

 

 

    Nous sommes en Géorgie dans le première tiers du vingtième siècle, sur la route au tabac, non loin de Fuller et d’Augusta, proche de la rivière Savanah. Un univers poussiéreux avec des dunes et des plantations de coton abandonnées à cause de la crise et de la fragilité des sols. On vivote, on dépend pour manger de la vente bien aléatoire de bois. Pour vaincre la faim, on mâche du tabac.
    Une ferme branlante : une famille de «petits blancs», les Lester, qui a encore avec elle deux enfants des dix-sept engendrés (certains prénoms ont même été oubliés du père...; cinq morts ont été enterres près de la ferme mais les tombes ont été labourées depuis...). Les autres sont loin et ne donnent plus signes de vie depuis longtemps. Les Lester meurent de faim et le père Jeeter a un poil dans la main. Son gendre Lov (le mal nommé) Bensey apparaît avec des navets, se fait séduire par l’une des sœurs de sa jeune épouse de douze ans qui le refuse sexuellement alors qu'elle a de si belles boucles blondes : pendant ce temps, caché dans les fourrés, le père Jeeter peut consommer du navet volé sans se soucier de partager son plaisir avec le reste de la famille. Quelques heures plus tard, Bessie Rice, 42 ans, entre en scène : veuve sensuelle et sœur évangéliste qui sait tous les désirs du Bon Dieu jette son dévolu sur Dude, le dernier fils des Lester, malgré les 25 ans qui les séparent: un jeune homme assez peu futé, guère amoureux mais ravi d’épouser une femme qui lui permet de conduire une Torpédo et de corner dans toute la campagne.

    Nous allons vivre quelques jours de février en compagnie des Lester et du couple qui sillonne (pour bientôt prêcher la bonne Parole) la campagne avec une voiture achetée 800 dollars.

    RÉPÉTITION 

 

    Dude, le fils qui, à force de lancer une balle de base-ball contre la maison la fait vaciller, n’a qu’un plaisir dans la vie : jouer de la corne de sa (nouvelle) voiture. Il ne s’en prive surtout pas tout le long de l’aventure parce qu'elle a la fréquence qu'il veut, à la différence du sifflement du train, trop rare à son goût. Mais c’est dès l’ouverture du roman que la répétition s’installe: le père, Jeeter, tient des discours interminables fondés sur des variations de jérémiades et d’invocations au Bon Dieu. En bonne prêcheuse, sœur Bessie sait tout le pouvoir hypnotique de la redite. Plus tard, la voiture neuve et pourtant bénite connaîtra des pannes à répétition.

    Bien des éléments comiques sont portés par la répétition: Jeeter ne cesse de se plaindre de sa femme Ada (elle ne fait jamais rien, selon lui, un expert) et propose ses services amoureux à sa dernière bru ; le physique de Bessie, ses narines font (lourdement) s’esclaffer tous ceux qu’elle rencontre. La scène la plus drôle du roman a lieu dans un hôtel d’Augusta bondé et riche en jolies filles : on invite très régulièrement sœur Bessie à changer de chambre. À chaque fois, elle tombe sur un homme déjà couché....
    Le leitmotiv du roman est lié au travail: Jeeter ne veut rien faire, c’est un  fainéant vélléitaire, il est l’homme des plans et des SI: si on lui achetait du bois, il aurait de quoi acquérir graines et guano pour planter du coton dans ses terres en friche. Et tout repartirait comme avant. Cette affirmation revient au moins cinquante fois dans le récit. Seulement Jeeter ne va jamais au bout du premier mouvement, il remet toujours au lendemain ou a l’année prochaine....
    Une forme de répétition structure le roman:le jour où Jeeter est allé à la ville vendre du bois et que personne ne lui a acheté, il décide de le brûler. À la fin du livre, il met le feu aux mauvaises herbes mais pendant la nuit le vent tourne et se rabat sur la maison...

     Dans l'enfer de ce sud stagnant, la répétition comme la nouveauté sont mortelles.

 

   MISÈRE


    Malgré une fin tragique, le comique n’est donc jamais loin et les meilleures scènes prêtent à rire. Cependant on doit bien admettre qu’il s’agit aussi et surtout d’un regard jeté sur un monde réduit à pleurer famine. Personne n’oublie la grande scène d’ouverture avec Lov et la danse de la famille autour des navets salvateurs. La grand-mère Lester en devient presque folle.
     On retrouve en effet des éléments qui pourraient relever de  l’esthétique naturaliste, sans la dimension et le souffle mythiques ni la «philosophie» et la volonté «scientifique» d’un Zola par exemple. La saleté, la privation, la lésine forcée, l’étroitesse (trois lits pour toute la famille...), l’isolement (la ville est loin, les visites sont rares, quelques noirs passent, la voiture de Jeeter est dans un triste état), l’inactivité forcée ou admise, le désir débridé (Jeeter a frôlé l’inceste et pour l’éviter a «vendu» sa fille en mariage à Lov.., la fille au bec de lièvre Ellie May se pâme de désir dès qu'un homme paraît ; le seul à ne pas se préoccuper de sexualité étant....Dude, le jeune marié...), la dépendance, la dureté des rapports humains (et ce, à l’intérieur même de la famille: la jeune Pearl abandonnée au plus proche par intérêt, la grand-mère mourant écrasée et longtemps oubliée sur le sol par les siens...), la pellagre, rien ne manque. On a même des analepses typiquement naturalistes : les ancêtres, la vie d’autrefois tellement plus facile, centrée sur le tabac ( «c’était la partie la plus fertile de tout l’ouest de la Géorgie») mais aussi, le coton ayant pris la place, les dettes, les hypothèques qui commencèrent à s’imposer. Jeeter dut devenir métayer et l’engrenage fut inarrêtable. Le rôle des banques, l’absence de crédit ne sont pas négligés.

    Cependant chez Caldwell, c’est le conteur (héritier d'une longue tradition sudiste) qui s’impose toujours : veut-il parler de la saleté? Il place dans la bouche de la mère Ada, des recommandations à Bessie à propos des pieds toujours sales de Dude, son nouvel époux...("Des fois, il reste tout l'hiver sans se laver (...). Si vous saviez ce que j'ai dû batailler pour lui faire prendre l'habitude de garder ses chaussettes dans le lit, parce qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'avoir des couvertures propres.")....En outre avec les répétitions abondantes du narrateur, on se dit qu’il n’est question que de la ferme, des ajoncs, des chênes nains, des bosquets, de l'azédarac. Nous sommes plus au théâtre que dans l’épaisseur d’un roman.



    QUEL REFLET?  POUR QUELLE PRISE DE CONSCIENCE?

    La marge dit-elle quelque chose du reste de la page? L’anomalie est-elle porteuse de sens? De quel Sud s’agit-il dans ces lignes? Ce sont les questions que se pose le lecteur devant pareil livre.

 

 

 

    Politiquement et socialement, on ne voit pas d’autre solution pour les misérables planteurs du comté que la ville ou la mort lente par la faim. La ville c’est-à-dire la filature et donc l’industrie.

    On constate aussi que chez ce fils de révérend que fut Caldwell, la religion a droit à une  critique sarcastique: elle sert d’alibi à Jeeter (qui voit son destin comme voulu par Dieu et ne sait que se plaindre)  et de leurre pour Bessie qui enseigne la Bible qu’elle ne peut avoir lue en raison de son illettrisme. Avec ruse et intuition (par exemple, elle a bien compris la tentation incestueuse du père), cette "sœur" parle pour Dieu, se met à sa place et lui fait dire ce qui l’arrange dans sa vie. Elle a une réelle emprise sur les autres et pourra rebondir partout avec l’aide de l’innocent Dude (qui est malgré tout tenté, dans la scène finale, de reprendre le chemin paternel de la route du tabac et de la mort annoncée). Quand elle reprend les autres pour leurs jurons c’est pour jurer la seconde d’après....Bessie est l'adaptation même - aux hommes surtout. Elle ne devrait pas laisser pourrir les chambres à air des pneus de sa voiture comme Jeeter le fait pour la sienne au long des saisons. Seulement cette belle voiture neuve prend en peu d'heures bien des coups...
    Face à la paresse de Jeeter qui s’abrite derrière une malédiction divine, il semble ne rester comme solution que l’enfermement en usine et en ville ou la débrouille et l’escroquerie où Bessie va exceller en se frottant, s'il le faut, aux hommes.
    Dans l’incendie final (véritable acte manqué et reussi) qui fait disparaître la partie de la famille Lester qui restait sur la route du tabac il y a comme la fin d’un mode d’être condamné de toute façon....Et sûrement pas par diable ou dieu.

    LA ROUTE AU TABAC : le symbole d’une époque prospère devenu le symbole d’une voie qu’on n’emprunte plus et qui a laissé sur son bord bien des destins misérables : Jeeter et Ada pensaient plus à l’après-vie qu’à leur propre vie. Mais aussi le symbole d'un bonheur que rien ni personne (sinon la mort) ne pouvait détruire, celui de l’odeur «de la terre fraîchement remuée, l’odeur de fumée de pin et des mauvaises herbes».


Rossini

 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans roman américain
commenter cet article

commentaires