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1 août 2013 4 01 /08 /août /2013 05:22

 

 

   " Elle est pour nous ZÉROPOLIS, la non-ville qui est la toute première ville, comme le zéro est le tout premier des nombres. Le nul qui compte, le néant du néon. Ville du degré zéro de l'urbanité, de l'architecture et de la culture, ville du degré zéro de la sociabilité, de l'art et de la pensée. Ville quelconque où tout recommence à zéro, toucher le fond et remonter à la surface, en accumulant les zéros sur un écran. Ville du vacant, du rien et de l'absence qui fait pourtant ville. Ville du trop qui devient sans, de l'excès qui se mue en défaut, de la profusion qui tourne en privation."  (page 23)

 

 
    Vous rentrez de Las Vegas, vous projetez d’y aller, vous refusez d’y mettre jamais les pieds, ce livre déjà ancien (2002) est pour vous. Aussi bien écrit qu’une MYTHOLOGIE de R. Barthes, aussi percutant qu’un texte de Baudrillard, il est encore temps de lire ce beau petit livre (bravo aussi aux éditions ALLIA) pour savoir où en est la planète devenue satellite d'un champignon du désert.


   Avec patience, finesse et autorité, Bégout cerne au plus près la ville-spectacle qui explosa au moment où le nucléaire s’imposait dans les parages.  Il prend au sérieux la ville d'où le sérieux est banni.


  Il justifie à plusieurs reprises son titre ZÉROPOLIS pour rejeter les autres propositions des urbanistes et pour “affirmer par là où se situe l’essence même de l’urbanité à venir qui s’élabore à Las Vegas: la nullité qui fait nombre.

  Descriptif et analytique, Bégout sait nous convaincre que cette ville est quasiment sans dehors (auto-référencée) et qu’elle impose un monde unidimensionnel, plat, superficiel, en nous plongeant dans la pure manifestation sans substance. Un monstre vide qui fait la chasse au vide. Ville du jeu, du conditionnement pour le jeu (il retrouve des propositions d’autres chercheurs ou écrivains sur le  désir de perte qui hante le joueur), elle est la ville de l’argent omniprésent comme signe mais absent comme réalité.

 

  Parlant de techno-démocratie végassienne, Bégout nous convainc qu’il y a à Vegas une évidente politique à l'œuvre. Une politique du fun, du vide, du refus de la distance critique, de la dépendance satisfaite, de l’aliénation heureuse qui se fonde sur une utopie accomplie (éliminant les contradictions sous le jeu des apparences) selon les deux faces de tout système utopique: “Las Vegas figure ainsi l’utopie sous ses deux formes essentielles: la ralisation du désir personnel par la rationalisation des relations sociales. Elle est, à la fois, la ville où tous les désirs peuvent s’accomplir et celle où une stricte réglementation de l’espace confère à cette satisfaction une totale assurance de ne pas être dérangée ni interrompue.”

  Au cœur de cette utopie réalisée, Bégout place donc le fun (1) comme principe et alibi d’une société du contrôle permanent des moindres faits et gestes. Las Vegas est l'espace de la libération simulée, de la fantaisie mise en formules, où le moindre écart est interdit, où tout est observé, contrôlé, codifié “en dépit de l’apparence folle d’une Babylone sans règle ni convention.”(2)
  Circulant fluidemment, le citoyen végassien est infantilisé, placé en pleine régression puérile, se vouant au plaisir conventionnel, aliéné et voyant “son désir originel domestiqué par le ludique coercitif”. En termes qui se souviennent de Bataille:”Il n’est donc pas point surprenant de constater qu’évasion et réclusion s’y combinent en un espace où le désir se mystifie lui-même en abandonnant la part maudite du risque qui le constitue, pour passer aussitôt un contrat bon marché avec les standards des envies calibrées et du bonheur sous protection militaire. Las Vegas associe en somme, avec un talent consommé pour les faux plaisirs, passion et régulation, opulence et normalisation, pays de cocagne et univers totalitaire.”

 

La politique de Las Vegas est indissociable d’une esthétique.

 

 Prenant appui sur de grandes thèses philosophiques qu'on n'attend pas forcément dans ces parages et, avançant quelques rapprochements audacieux (avec le gothique et le baroque), Bégout montre comment la ville s’attaque radicalement à la perception: son étude de la sensation au Cæsar's Palace donne tout leur relief aux notions de désorientation, de continuum égarant, de surexcitation, de saturation par des "formes grossies, exagérées, surlignées". Au bout, l’effet est flagrant: une exténuation qui vous soumet toujours plus, une soumission à l’impulsion qui abolit le sens de la durée.


  Dans son chapitre urbanité psychotrope, Bégout va plus loin encore en posant que Las Vegas réussit où la génération hippie a échoué:elle offre une puissance hallucinatrice sans équivalent, elle jette dans des sensations extrêmes mais obtenues par des moyens légaux, sûrs et inoffensifs. À l’aide de “sa continuelle drogue électrochimique”, Las Vegas vous aide à franchir les portes de la perception mais les transgressions à la Leary sont proprement recyclées par l’entertainement, confirmant encore la politique de surintégration au détriment de la contestation risquée.

  Ce n’est pas tout:Bégout voit dans Las Vegas un champ d’expérimentation culturelle et civilisationnelle.
 Toujours au plan de l’esthétique, il affirme que la ville non seulement condamne bien des aspects encore vivants comme le show mais qu’elle se situe et nous mène au-delà du beau et du laid, du goût, et qu’abolissant l’idée ancienne de divertissement qui n’est plus une échappatoire, un détournement, plaçant le ludique partout (au travail comme dans la consommation), elle révolutionne la culture en sapant les bases de l'ancienne et en nous soumettant à la seule logique manichéenne fondée sur l’alternative du boring ou du fun....



 

  On l'a compris:le livre de Bégout est riche et nous rend sensibles à des aspects omniprésents dans notre quotidien pourtant bien éloigné du Nevada. Quelques citations l'ont fait deviner:ce livre est bien écrit avec des formules tranchantes qui marquent durablement ("atome de ville et ville atomique"; "à Las Vegas "il faut en être plutôt qu'être"; "l'expérience des limites dans les limites de l'expérience, voilà la combinaison subtile concoctée par l'industrie du spectacle";"Las Vegas a traduit les paradis artificiels en éden de l'artifice" etc.). Son ironie, ses propositions sur le style googie, ses remarques sur la nausée végassienne, la péroraison VEGAS VICKIE prouvent que nous avons affaire à un écrivain.

 

 

  Comme ses prédictions provocatrices abondent (la muséification de Las Vegas serait bien en route) et qu'il peut sembler que la "végassisation" fatale du monde soit en chemin, il convient de relire Bégout au moins chaque décennie: pour le plaisir et pour savoir si le modèle de la ville du Nevada reste unique et offensif ou s'il a été rattrapé voire dépassé par d'autres monstres comme Dubaï.





  Rossini, le 2 août 2013

 

 

 

 

 

 NOTES

 

(1) Bien que Bégout prétende que ce mot soit  indéfinissable, parler "d'exagération hystérique et de mollesse affective", "d'exaltation soudaine et de passivité qui ne porte pas à conséquence" ou encore mieux "d'investissement total qui ne laisse aucun souvenir" est amplement suffisant.


(2) Sans paradoxe aucun, Bégout insiste, ici et là, sur la violence diffuse de cette ville: il parle de "sauvagerie".

 

 

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