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10 décembre 2012 1 10 /12 /décembre /2012 06:11



   

 

             "Je ne cherche pas à soulager ma conscience comme on soulage ses intestins ou sa vessie, je ne me dore pas la pillule, je pète le moins possible plus haut que mon cul, alors, alors si vous vous attendiez à des gémissements de ma part, à des élucubrations infantiles sur mon peuple et notre Moyen Âge, hâtez-vous de me fourguer à votre receleur habituel et n'en parlons plus."

 

                                                L'HÔPITAL (page 22)

 


  Ahmed Bouanani (1938/2011) était un écrivain et cinéaste d’importance dont une partie de l’œuvre reste inédite. Rédigé en 1987/89, L’HÔPITAL est à nouveau publié par les éditions Verdier avec une présentation très précieuse de David Ruffel.

 


    Le narrateur est entré dans cet hôpital pour soigner une tuberculose.  Nous saurons peu de choses sur sa localisation : au milieu d’une forêt, non loin d’une ville, l’air et la  rumeur de l'océan s'y font sentir, les saisons passent, l’hiver est terrible. Même le proche est lointain. Des klaxons d’ambulance, parfois. Un hôpital "puant la poubelle et le dégueulis.” Surnommé Grosse Tête par ses camarades d’infortune, il raconte ce qu’il voit (son premier mort, la réaction des copains, leurs vols), ce qu’il entend, ce que sa froide mémoire d’amnésique charrie, ce qu’il invente, ce qu'il soliloque, ce qu’il vit - si c’est bien le mot qui convient.

 

  À l’entrée, dans la grande allée, il ne se retourna pas pour saluer la vie.

 

    Il est pensionnaire du Pavillon C (le nombre des pavillons est sujet à caution), lit n°17, et se demande  régulièrement ce qu’il fout  dans cet univers qu'il croit en  trompe-l’œil. Il est souvent couché, ramenant toujours le drap sur lui, entendant le grincement du chariot de 8 h dans le couloir.  On comprend peu à peu qu’il est en train de rédiger ce que nous lisons sur ce peuple de fantômes “résignés jusqu’à la vomissure”....En de brefs chapitres, nous faisons la connaissance de ses compagnons de pavillon, souvent jeunes “spectres diurnes” formant “une fratrie mélancolique et joyeuse”. Litron, cracheur imbattable, Corsaire (qui n’a jamais mangé à sa faim, qui  “emplit le silence pour ne pas sentir s’écouler le temps”, qui a besoin de l’oxygène du mensonge), Argane, OK, le Frère qui remercie Dieu pour tout, Tête d’instituteur arabe, l’escogriffe à la hache, Pet qui ne veut pas paraître dans les lignes de Grosse Tête. Personnages le plus souvent analphabètes, délaissés, internés, rabotés par le destin, réduits au mensonge, à l’invention. Corps crasseux, malmenés, mal soignés, oubliés, corps plaqués sur un radeau dérivant sur place. 

 

 

 Sans qu'il le souligne, un peu de l’histoire du Maroc traverse en profondeur de nombreuses lignes. Dans ce monde de la dislocation, tout se tient. Tel est l'art de Bouanani.


  Nous lisons la prison du quotidien, son "
atmosphère meurtrière" avec son lot de saleté, d’insalubrité, d’imbécillité: le “seul enfer“ selon Litron. La survie des cloportes entre eux, des” déchets à crédit” qui font des concours de crachat. Quelques fêtes auxquelles on fait semblant de croire : celle du déguisement en femme, celle qui lutte contre la pluie, le ramadan qui divise, la comédie improvisée de l’alcool. Nous découvrons des bribes de destins réels ou inventés par les personnages ou par le narrateur: le père “Al-Hadj” par exemple, ou la mère du Corsaire.

   C’est l’une des grandes forces du livre : le témoignage du narrateur n’a rien de naturaliste et son emprise tient avant tout à la dimension hallucinée et virulente de ses affirmations.
    Il dit quelques bouts d’enfance à Casa, de la rue de Monastir “où jadis les chiffonniers côtoyaient les lépreuses”. Il rapporte les hauts faits des bas-fonds cachés aux touristes. Il récite son cerveau mangé d’imaginations terrorisantes, il évoque tous les animaux qui viennent peupler ses cauchemars. Il parle de ses visions. La résurrection des batards avec l'entrain d'une danse macabre, sa vision en cyclamen, sa vision de l’araignée de l’enfance dont "la mémoire excrémentielle empoisonne ses nuits." L’hallucination a la force de la vérité, le réel n’est jamais trahi par des effets littéraires.

    Cet HÔPITAL exprime comme peu la mort à l’œuvre dans  l
’espace indéfini, dans le temps vide, dans les temps mêlés qui se dévorent. C’est un grand livre de l’enlisement, de la noyade boueuse, de la pétrification, de la distorsion et de la dissolution à l'affût.


  Il est impossible d’oublier la  phrase de Bouanani, tranchante, densément intense, subtilement impitoyable.

  "Un grand échalas de l'hôpital s'humecte le pouce et l'index, lentement, afin de feuilleter avec aisance, jusqu'à la prochaine éternité, des cahiers entassés sur des kilomètres de ciel, et de prendre connaissance de nos infamies, de nos révoltes ou de notre soumission, et peut-être aussi, incertain, incroyable, d'un quelconque témoignage de notre humanité."

 

  En tout cas, pour le lecteur, ce "témoignage" "en noir et blanc", nullement manichéen, est réussi parce qu'il a la vérité d'une grande œuvre.

 

 

   Rossini le 10 décembre 2012

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Published by calmeblog - dans récit
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