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4 août 2012 6 04 /08 /août /2012 08:00

 


 
      "M. Manet appartient à la race des révolutionnaires corrects, bien élevés, gens du monde qui se lavent la figure, ayant horreur des barbes mal peignées et des souliers crottés.[...]Il met des gants et il habite une maison où le concierge ferait passer par l'escalier de service le personnage qui a servi de modèle au BON BOCK."

 

 

    Manet attire toujours plus d’expositions, de recherches, de cours, d’articles, de gloses, en particulier aux États-Unis. Il eut très tôt un biographe, Bazire. Publié en 1996, nous arrive seulement en 2011 le travail ambitieux, très documenté, souvent audacieux parfois partial de Beth Archer Brombert.

        UN SOUS-TITRE


 Un rebelle en redingote. Cette alliance de mots exprime bien ce qui a été vite repéré par les contemporains de Manet comme le prouve notre exergue pris dans un journal de l'époque. Archer Brombert nous aide ainsi à bien situer l'homme autant que le peintre.

    MANET connaît les thèses de Baudelaire sur le dandy, il aime soigner son apparence, se montrer discrètement à son avantage : rien à voir avec Cézanne. Bourgeois, fils de bourgeois, mondain spirituel, il a le souci de la reconnaissance, veut toute sa vie des récompenses aux Salons (qui ne viendront pas vraiment), néglige de rejoindre les expositions des impressionnistes qui sont ses amis et attend avec avidité la Légion d’honneur, ce qui consterne Degas. Il court longtemps vainement après les lauriers décernés par le puissant critique Wolf qui ne comprend pas grand-chose à la peinture.
    En quoi est-il rebelle ce peintre qui choisit d’apprendre pendant cinq ans auprès de Couture? Politiquement, il est très hostile à Badinguet ; il hait Thiers sans être communard actif et on peut dire de lui qu'il fut un républicain très modéré aimant se proclamer aristocrate.

  On sait que Bataille (après bien d’autres et après Malraux mais pour d’autres raisons) voyait en lui l’agent de la transformation radicale de la peinture. La vie racontée par Archer Brombert montre à quel point l’incompréhension dont il fut victime (surtout dans les années 60) a été vécue comme un calvaire. Ses petits succès de vente ne compensant jamais ce durable chagrin. Sa rébellion s'inscrivit dans une œuvre qu'il voulait voir aimée. 


 

          UN TRAVAIL RICHE ET PRÉCIS       

     Beth Archer Brombert a un réel souci du détail et il est peu de questions auxquelles elle ne répond pas. Elle a lu tout ce qui a été écrit avant elle (la veille ou cent ans avant), a vu les radiographies des tableaux, a lu les actes notariés du mariage avec Suzanne en Hollande, a dépouillé de très près les correspondances (notamment celle des Morisot, malheureusement largement détruite), compulsé les articles qui accompagnèrent (souvent peu favorablement) la carrière de Manet. Elle vous dira comment se passa le voyage au Brésil, d’où a été peint PORT DE BORDEAUX, d’où vient la psyché qui se trouve dans la toile NANA, combien de lignes ou de caractères contient tel article de Duranty; elle vous décrira comme si elle y était l’un des ateliers de Manet, racontera par le menu la journée type du peintre ; elle donnera le nombre exact (souvent élevé, sauf pour G. Moore) de poses, récapitulera pour chaque année le nombre de tableaux accomplis (en 1879, vingt-huit huiles et treize pastels). Elle livrera avec précision le prix des tableaux quand Manet commencera enfin à vendre, les achats de Paul Durand-Ruel ayant un rôle libérateur. 

 


    Soucieuse de son lectorat américain, la biographe a le souci pédagogique de restituer les dimensions historiques de chaque point ou phénomène évoqué mais quand on sait le sabotage de l’enseignement de l’Histoire dans les lycées aujourd’hui le lecteur français ne peut que lui être reconnaissant de sa présentation: nous apprenons ce qu’est alors exactement un chiffonnier; nous découvrons à l’occasion d’UN BON BOCK l’importance sociologique de la bière, et, pour d'autres œuvres,  des  bals, de l’Opéra, des Folies bergère; forts de la sociologie des «filles», nous savons distinguer une grisette, une lorette, nous apprenons tout des grands salons des mondaines et demi-mondaines; nous n’ignorons rien de la mode de l’Espagne ni de celle de l’éclectisme en art ou de ce que représente le fameux Salon; de larges rappels nous situent la place de la nature morte et du nu dans l’art français. Nous avons un peu plus que de précieuses fiches sur les proches, les familiers, tous les amis, (Baudelaire, Zola, Fantin, Mallarmé et combien d'autres) ou ennemis du peintre. Chaque tableau reçoit son contexte : pensons par exemple à l’affaire Maximilien au Mexique, précisément restituée. Pour la fin de la vie du peintre nous devenons savants dans les maladies qui le firent souffrir et l’emportèrent.
    Tant de recherches n’interdisent pas la modestie de fréquents et bienvenus PEUT-ÊTRE. D'humbles aveux d'ignorance apparaissent même ça et là.
      

   Une connaissance documentée, exigeante, précise : ce n’est heureusement pas seulement de la compilation comme dans certaines biographies même si elle cite abondamment de puissants travaux qui l’ont précédée que ce soit sur chaque tableau (par exemple les recherches de P.Mainardi pour LA VUE DE L’EXPOSITION UNIVERSELLE) ou sur les femmes qui ont fréquenté Manet (avec une nette préférence, bien compréhensible, pour Berthe).

    On appréciera aussi sa grande capacité à percevoir et à mettre en valeur les oppositions significatives entre des personnes (Suzanne/ Victorine, Manet / Degas, Manet / Monet, Manet / Zola) et surtout entre certains tableaux de Manet lui-même (OLYMPIA / NANA, le tableau de L’ACTEUR TRAGIQUE / le tableau de l’ARTISTE).

    On aura l’occasion d’y revenir : elle regarde de très près la plupart des tableaux, rafraîchit notre regard, l’oriente différemment et lui apprend la liberté. Chaque toile fait l’objet d’analyses et de synthèses, complétant, quand nécessaire, l’immense et subtil travail de F. Cachin (en son catalogue de l’exposition de 1983) : par exemple on se reportera au passage consacré au DÉJEUNER SUR L’HERBE où les raisons du scandale (moral et pictural) sont bien examinées.


   On saluera encore l'attention prêtée à ce qu'elle appelle des tournants dans la vie et l'œuvre : elle force le trait parfois et l'on sait qu'il est des cheminements inconscients bien difficiles à dégager mais dans l'ensemble elle apporte des repères précieux à l'amateur de Manet qui n'a pas accès à l'immense littérature américaine qu'il inspire depuis des décennies. En outre, même moins profondément de M. Fried (et pour cause!) elle donne un très large écho aux commentaires très éclairants des contemporains.

    Mais il y a de l’ambition dans cette biographie et de l’audace.

 

     UNE THÈSE   

 

  Même nourri du CONTRE SAINTE-BEUVE, tout biographe croit découvrir dans la vie de son auteur des faits qui convergent et permettent de comprendre son être et, avant tout, sa personnalité de créateur. Personnalité consciente et inconsciente. On ne peut que suivre Archer Bombert sur ce point : «aucun artiste ne peut être absorbé par sa démarche artistique au point de faire taire son psychisme». Mais la suivre jusqu'où?


    Ici c’est la rencontre avec Suzanne Leenhoff qui va être le fil rouge de toutes les propositions majeures de notre auteur.  Très vite tout est dit:

       «Ce qui commence peut-être comme une sympathie amicale entre Suzanne et Édouard se transforme vers 1851 en une relation plus charnelle qui renforce - ou peut-être fait émerger - un aspect d'Édouard qui, jusqu'ici, n'était pas apparu au grand jour. Extérieurement, Édouard reste affable, ouvert et généreux, comme il l’a été depuis son enfance. Intérieurement, il recèle, à la façon des poupées russes, une personnalité complexe qui, par nécessité plus que par amoralité, apprend à se protéger par tous les moyens possibles, y compris en donnant le change. Il y a désormais deux pôles dans son univers, et une géographie intérieure dont il ne partage les cheminements qu'avec quelques rares privilégiés. C'est sur ces sentiers secrets qu’Édouard va construire sa vie d’ homme et d’artiste.»
   

   Manet en société, Manet intime, Manet et le masque, le déguisement, le théâtre, Manet et «le camouflage, la tromperie, le faux semblant, la dissimulation» : tout se jouerait là, dans la vie comme dans l’œuvre. Le biographe aime et traque le secret. Il nomme le secret.
    L’axe biographique principal du livre sera donc Suzanne et leur fils Léon. On peut faire confiance à l’évocation de l’opposition paternelle, du baptême, du mariage, plus tard, de la succession, des mensonges faits à Léon mais plus intéressante est l’explication globale qui sera donnée aux différents tournants dans l’œuvre du Maître. Ainsi, selon notre auteur, tant que la régularisation avec Suzanne n’aura pas eu lieu certains motifs seront présents dans l’œuvre. Ensuite d’autres apparaîtront en particulier grâce à la présence de quelques femmes. Archer Brombert tient à découvrir dans les premières tableaux ce qu’elle appelle des "allégories personnelles". Dans L’ENFANT À L’ÉPÉE, elle voit l’aveu crypté de la paternité. On la suivra facilement dans son étude de LA NYMPHE SURPRISE (le premier nu de Manet). Dès LA PÊCHE, qu’elle nomme tableau «confessionnel», on voit poindre sa grille de lecture : sous les citations de Rubens, ce tableau se lirait comme autobiographique et relèverait du processus de  compensation / réparation..Seule œuvre où Manet est en compagnie de sa femme...

    À la mort du père, après le mariage, une libération aurait lieu : la biographe considère que LE VIEUX MUSICIEN est une étape  importante dans la création de Manet dans la mesure où, dès après, l’allégorie personnelle (omniprésente encore, si on suit notre auteur, jusque dans le chardon situé à gauche...)) sera en recul. Victorine puis d’autres l’écarteront de sa «mauvaise conscience» et, surtout l’écarteront peu à peu de...Suzanne, même si le respect, le tact, la prévenance ne seront jamais absents de leur relation....

 

    Ce qui la mène très loin. Quand elle évoque avec précision l’"obsession thématique" que serait Léon, sa solitude, sa présence dans l’œuvre de son père jusqu’à l’âge de dix-neuf ans et souvent sous une forme déguisée ou représentative d’un type générique. Elle pense que même lorsque le costume est bien réel comme dans LE DÉJEUNER DANS L’ATELIER, «[il] perd de sa réalité du fait de l’étrangeté du cadre». On lira avec admiration et réserve ses autres hypothèses sur ce même tableau comme  son étude des BULLES DE SAVON et celle de l’ajout à LA LECTURE considéré comme «besoin irrépressible de confesser sa culpabilité»....

    
Archer Brombert va encore plus loin au sujet de Suzanne et de sa présence dans l’œuvre picturale de son mari. Elle a des pages étonnantes sur la figure de Polichinelle/Manet dont elle pense percer le secret. Il est vrai que cette épouse n’est guère flattée dans la représentation qu’en donne l’artiste mais on se demande tout de même si MADAME MANET SUR UN CANAPÉ BLEU est vraiment «la caricature délibérée» d’OLYMPIA.... En dehors du fait que Suzanne était presque exclue de l’atelier de son mari, la biographe interroge aussi beaucoup et longuement INTÉRIEUR À ARCACHON considéré, avec le plus tardif (1879) MADAME MANET DANS LA SERRE, comme le signe d’un rejet «maîtrisé mais profond de sa femme». Dans l’ensemble, tentation fatale des biographes, notre critique a tendance à déterminer avec (trop de) certitude des projections de Manet sur nombre de tableaux où il n’est pas : pensons à sa lecture de LA SERRE.

    AUDACES

   
    Pourtant même si on s’agace parfois devant certaines hypothèses réductrices ou quelques surinterprétations (par exemple au sujet de  VASE DE PIVOINES SUR PIÉDOUCHE ou avec le supposé dandysme de Suzon dans LE BAR DES FOLIES BERGÈRE ou encore avec  l’étonnante interprétation du BALCON), l’un des prix de cette biographie est justement dans ses audaces toujours stimulantes et qu’on est toujours libre de récuser ou d'atténuer. On adhère à son analyse des rapports de Manet et Renan et à sa lecture de l’hallucination de Madeleine ; on admire la finesse de son observation sur la blessure dans le CHRIST AUX ANGES.
    On lui est redevable de certains rapprochements comme celui entre Courbet et Manet dans LE DÉJEUNER; on apprécie son commentaire sur LE CHEMIN DE FER, sa virtuosité dans l’approche de quelques éventails. On relira mieux désormais les échanges qui eurent lieu entre Baudelaire et Manet.
    Sa partialité n’est pas toujours gênante : elle a pour Manet les yeux de Chimène : tous ses amis ont des défauts (ils sont pingres, opportunistes) tandis que Manet sort grandi de ce récit mais elle a l’honnêteté de glisser ça et là des éléments d’information qui indiquent des fissures dans la parfaite statue. Ainsi quand il avait besoin de Zola, Manet savait le trouver.

    On n’est pas sûr de la suivre dans son analyse (sévère) de Zola et du portrait qu’en fit Manet et surtout, comme pour beaucoup de critiques, on regrette que, malgré les dizaines de pages consacrées à Berthe Morizot, elle n’aille pas plus loin dans l’observation de BERTHE MORISOT AU CHAPEAU DE DEUIL (1874) et surtout de BERTHE MORISOT À LA VOILETTE (1872) ou BERTHE MORISOT À L’ÉVENTAIL (1872) qui en disent tellement plus que des lettres pourtant traquées avec perspicacité.

 

   Si on dépasse  provisoirement les légitimes réticences qu'inspire le genre biographique, voilà une recherche riche, fourmillante et rigoureuse qu'on consulte encore après sa lecture et dont on ne regrette pas les paris interprétatifs.

 

 

Rossini.

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Published by calmeblog - dans critique d'art
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