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29 octobre 2011 6 29 /10 /octobre /2011 06:38



    Comment saluer un écrivain, une œuvre ou l’ensemble de son œuvre? Comment une nation (ou certains de ses membres) peut-elle lui montrer sa gratitude? Le doit-elle? Le faut-il?

    Depuis plus d’un siècle, loin de la panthéonisation française, avec de grands ou petits prix, les sociétés (nations ou sociétés privées) ont surtout choisi l’argent comme récompense. Qu’y a-t-il de commun entre une œuvre et une somme d’argent - question plus fréquente dans le milieu des Beaux-Arts, et pour cause? Un roman vaut-il un prix? Qu’est-ce qui, en ce cas, s’échange? Que veut dire donner, attribuer un prix à un auteur?

    Le livre de Thomas Bernhard, publié de façon posthume et sans doute largement rédigé en 1980, permet de comprendre les enjeux de telles questions.

    Les Français  connaissent et aiment Thomas Bernhard pour ses romans et pour son théâtre et les Prix qu’il évoque ici lui ont été attribués au début de sa carrière, dans les années soixante, avant qu’il ne devienne assez vite l’objet d’un rejet radical et violent de l’establishment autrichien comme on le constate dans les dernières pages.

    Que sont ces petits textes? D’une part une brève narration pour chacun des neuf prix qu’il reçut (du prix Grillparzer au prix Büchner en passant par le prix de littérature de la chambre de .....commerce (qu’il apprécia beaucoup)) et, d’autre part, le texte des quelques beaux discours qu’il prononça (après les avoir rédigés au dernier moment) et qui lui valurent des critiques virulentes.   

 

 

    Les familiers de Thomas Bernhard trouveront ici avec plaisir quelques petits éléments biographiques (enfant, il a cotoyé Horvath!; adolescent, il a aimé ses années d’apprentissage dans le commerce qui lui permirent d’écrire LA CAVE; fâché contre la littérature, il fut un temps livreur de bière pour la célèbre brasserie Gösser;  on apprend qu’il a même appartenu au PS autrichien, peu de temps ...- on mesure l’importance extrême de sa tante dans sa vie et on est heureux de connaître en passant dans quelles circonstances certains de ses livres ont été écrits ou remaniés au dernier moment dans une chambre d’hôtel) et retrouveront quelques-unes  de ses qualités: ses évocations sont vives, précises, drôles (Bernhard s’achetant un costume chez Sir Anthony pour recevoir son premier prix et l'échangeant après la cérémonie; Bernhard attendu par des autorités culturelles qui ne le connaissent pas...); son sens de la dérision et de l’auto-dérision fait merveille (il s’avoue même...naïf; dans un des prix on le prend pour un autre). Ce n'est pas une surprise :il se montre homme des emportements pour des choses assez peu contemplatives ou franchement mal choisies: il faut lire ses aventures et mésaventures avec la Triumph Herald qu’il s’acheta sur un coup de tête à la sortie d’une remise de prix mais également  voir comment sous l’emprise d’une expression répétée à satiété par le  vendeur de biens ("excellentes proportions") et dans un brouillard qui interdisait de connaître le paysage environnant il s’acheta d’une ferme infame en Haute-Autriche.

 

    On voit se dessiner en pointillé un portrait de Thomas Bernhard : un écrivain qui a très peu pour vivre et qui, sur un coup de tête, gaspille de pauvres gains tout en sachant se contenter de peu (un pull et un pantalon depuis la guerre...); un homme qui est reconnaissant à jamais pour les gestes généreux qu’on a eu a son endroit et qui sait valoriser en un portrait pudique de nobles figures d’un monde qui n’est pas le sien mais a droit à son admiration: on n’oublie pas Monsieur Haidenthaler. On est touché par la gratitude qu’il a l’égard du délicat critique, le subtil Triestin Piero Sismondo qui fut, à une époque difficile pour Bernhard, le seul à défendre son théâtre. Un homme qui passe souvent pour nihiliste et qui sait dire simplement de grands moments de joie affirmative presque enfantine comme celle du Monte Maggiore.

 

 

     Naturellement on retrouve aussi ses mépris (on peut trouver injuste celui qui vise son ancien ami Gerhard Fritsch dont le suicide ne l’émeut guère), ses mécontentements (il n’épargne pas une troupe qui joua mal une de ses pièces), ses dégoûts violents (à peine arrivé dans une ville, il sait qu’il la déteste (Augsburg, Ratisbonne, Wurtzburg, Salzburg...quitte à finir par y vivre...); il exècre les artistes prétentieux et théoriciens de leur propre nullité qui le mettent en rage (ainsi ce Saiko insupportable)). On n’est évidemment pas surpris par son indignation devant l’anti-sémitisme qui règne encore en Autriche (on refuse à Canetti un prix parce qu’il est juif ...et, sans le savoir, on le donne à un autre écrivain juif...) et face à tout ce qui n’a pas encore été liquidé dans l’après-guerre en particulier une idée de la culture et des arts (« Oui(...) au Sénat des Arts ne siègent que des trous du cul catholiques et nationaux-socialistes, flanqués de quelques Juifs-alibis»), ce qui lui vaudra tellement de haine orchestrée politiquement et médiatiquement.

    On voit progresser dans ses pages, au fil des années et des prix, une clairvoyance qui aura de rudes conséquences pour lui: le comble de la violence apparaissant lors de la cérémonie du PRIX D’ÉTAT AUTRICHIEN DE LA LITTÉRATURE pour lequel il n’avait d’ailleurs pas postulé...C'est le nœud de ce petit livre.

    Que son minotier examinateur d’apprentissage, Monsieur Haidenthaler, n’ait lu qu’une œuvre de lui ne le choque pas et ils passent ensemble un merveilleux moment : ce qui le scandalise c’est que des domaines (l’Industrie) qui n’ont rien à voir avec les arts se fassent de la promotion sur le dos d’artistes qu’ils ne connaissent pas et surtout que l’État se fasse dictateur du goût. S'il s'amuse au début d'
une ministre qui, ne le sachant pas près d'elle, le traita d'"écrivaillon", il dit pis que pendre de l’écrivain Wildgans qui symbolisent la vision étroite qu’ont, selon lui, les Autrichiens de la culture. Il raille l’exercice de ventriloquerie des ministres qui lisent des mémentos erronés de leurs conseillers et vantent une œuvre qu’ils n’ont pas lue. C’est le provincialisme arrogant du ministre Piffl-Percevic qui le hérisse. Les exercices de fureur qu'on connaît dans ses romans affleurent particulièrement à ce moment.

   Mais il faut lire ses deux discours sur le froid et sur l’État pour comprendre combien l’artiste solitaire, forcément solitaire ne peut que déranger, irriter, mettre en colère un ministre étranger à la culture dont il se dit et se croit pourtant le promoteur.

 

    Qu’est-ce que MES PRIX ? Un recueil d’anecdotes qui prouvent l’état de la littérature dans un grand petit pays européen: une activité qui donne lieu à des rites vides de sens mais pas vides de récupérations médiocres. Une prise de conscience de la vanité des prix littéraires puis peu à peu de leur nocivité. L’argent est la seule raison de les accepter et, dans le cas de Thomas Bernhard, selon lui, la preuve d’une grande lâcheté sur laquelle il insiste beaucoup. Plus sa célébrité grandit, plus les prix augmentent et plus Bernhard devient acerbe - le prix a au moins la vertu d'éclairer les malentendus. L’évidence s’impose radicalement dans sa lettre de démission de l’Académie de Darmstadt: «Si l'on songe à quel point, peu importent les circonstances, un seul poète ou écrivain est déjà ridicule et difficilement supportable à la communauté des hommes, on voit bien combien plus ridicule et intolérable encore est un troupeau entier d'écrivains et de poètes, sans compter ceux qui sont persuadés d'en être, entassés en un seul endroit ! Au fond tous ces dignitaires ayant rallié Darmstadt aux frais de l’Etat ne 'y réunissent que dans le but, après une année stérile passée à se haïr à distance, de se raser mutuellement durant une semaine supplémentaire. Le verbiage des écrivains dans les halls d'hôtel de la petite Allemagne est probablement ce qu'on peut imaginer de plus répugnant. Ça empeste plus encore lorsque c'est subventionné par l'État, à l'image de tout ce nuage actuel de subventions qui empeste et empuantit tout. Les poètes et les écrivains ne doivent pas être subventionnés, encore moins par une Académie elle-même subventionnée, ils doivent être livrés à eux-mêmes».

    Artiste ou non, «créature d’agonie», chacun est livré à soi-même et doit interroger sa détresse quotidienne. Dans une société à la fois archaïque et du spectacle, le prix vient rassurer, conformer, apprivoiser, éliminer. Il rend décoratif. Le prix introduit de l’interchangeable dans une pratique qui cherche un échange sans équivalent d’aucune sorte. Une œuvre est un pari incalculable et aucun prix ne doit le réduire.

 

J.-M.Rossini

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