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3 novembre 2011 4 03 /11 /novembre /2011 11:09




    Pour qui a lu, entre autres, Pascal, le Tourgueniev de l'HOMME DE TROP,, le Dostoïevski des NOTES DU SOUTERRAIN, Kafka, LA NAUSÉE et L’ÉTRANGER, pour qui a déjà lu SEIZE THE DAY et sa thématique aquatique, L’HOMME EN SUSPENS (traduit primitivement par l’HOMME DE BURIDAN) ne devrait pas représenter un univers inabordable. Cependant sa proximité apparente avec certains écrivains qu’on qualifia un peu facilement d’existentialistes ne doit pas masquer son originalité vers laquelle nous guide déjà un titre polysémique annonçant une lecture elle aussi en suspens, ballante.
      C’est le premier livre d’une grande œuvre qui aura mené Saul Bellow vers la notoriété et, accessoirement, vers le Nobel.

 

 

       Dans le rude hiver des années 1942 / 1943 à Chicago, Joseph, 27 ans, qui attend son intégration dans l’armée (elle est retardée parce qu’il est Canadien) tient son journal intime, journal de dépression, de décrochage, d’étrangeté, on voudrait dire d’«étrangement»... Il a démissionné de son emploi et depuis juin vit aux crochets de sa femme et passe ses journées à peu agir, à aller voir des parents, à recevoir des visites qui souvent l’assomment ou l’énervent, à sortir puis rentrer aussi vite, à ne rien faire, à paresser tout en prétendant ne pas être paresseux...Les États-Unis viennent d'entrer en guerre. En aucun cas il n’accepte d’être aidé financièrement, que ce soit par des membres de sa famille ou par des amis. Même encaisser un chèque au nom de sa femme fait problème...


     Joseph est un homme cultivé, licencié d’histoire qui cite souvent des expressions françaises, qui conseille comme lecture DUBLINERS à son épouse, évoque Shaw, Gœthe, Spinoza, cite MESURE POUR MESURE, Baudelaire et pense au NEVEU DE RAMEAU quand il rencontre un de ses amis, Steidler. Il s'est intéressé à la philosophie des Lumières, a étudié les premiers ascètes et a fait un essai sur le Romantisme et l'enfant prodige. Il a entrepris (mais abandonné) des travaux biographiques, notamment sur Diderot. Il aime la musique classique, en particulier un concerto de Haydn pour violoncelle qu’il ressent profondément. Il a eu, un temps, un engagement communiste. Il est capable de penser l'histoire des hommes en des aperçus synthétiques étonnants mais stimulants (il suffit de lire les notes du 6 janvier consacrée à la nouvelle scène de l'homme moderne qui doit répondre à l'Histoire).


    Nous nous habituons à son environnement immédiat (sans grand relief), faisons progressivement la connaissance de ses voisins récents puisqu’il a emménagé en février 1942: son ancien propriétaire Gesell, Mme Kiefer qui mourra au printemps, Mme Briggs qui la veillera dans son agonie, Vinaker l’alcoolique kleptomane, Marie la femme de ménage....Nous lui découvrons une maîtresse occasionnelle, Kitty. Ses notations sont souvent prosaïques (vols de chausettes, ses repas (il s'impose des privations mais a des crises de faim), ses problèmes récurrents de chauffage), ses nausées (le poulet évidé dans la cuisine de ses beaux-parents); ses journées sont d’une grande monotonie (il ne distingue pas toujours les jours; un incendie provoqué par Vinaker est presque un divertissement) mais quelques scènes tendues (où Bellow excelle) retiennent notre attention : son irritation au restaurant Arrow (un ancien ami politique fait semblant de ne pas le voir), son évocation d’une réunion (avec hypnose) entre amis qui dégénère et va disperser leur groupe, le scandale avec sa nièce qui le traite de façon odieuse....On doit aussi faire bien attention à ses regards sur le quartier, la nature, la ville. Sur ce qui traîne,l'abandonné, le rebut. Naturellement l'écriture du diariste plonge dans des souvenirs plus ou moins lointains qui ne doivent rien au hasard. Ils cachent, colmatent, ils avivent la souffrance.

 

 

   Dès les premières pages de ce journal nous prenons la mesure de ses décrochages : en un an, beaucoup de choses en lui et autour de lui ont été affectées. Il se pense, se voit de l’intérieur et de l’extérieur tout en pensant l’un et l’autre dans leurs relations. Son étrangeté lui apparaît toujours plus fortement.

    Son rapport aux autres est devenu ou s’est lentement révélé problématique : que ce soit avec sa famille (son frère Amos a réussi, lui) ou celle de sa femme, avec ses amis d’enfance et du groupe  (trop prévisible à cause de ses codes, ses rites, sa langue de bois), groupe communiste (qu’il a pris en horreur), amis qui s’éloignent parce qu’ils ont une activité ou des ambitions (il tarde à lire un pamphlet de son ami Abt) ou simplement avec Ida son épouse dont (en bon misogyne qu’il est incontestablement) il ne supporte pas l’esquisse d’indépendance qui éclaire en retour sa dépendance pécuniaire à lui..

    Plus globalement il se sent étranger à la société: il cherche l’humanité des hommes, ce qu’ils ont en commun de généreux, de positif...Il ne trouve que l’avidité, que l’indifférence malgré quelques  beaux contre-exemples.
     Il mesure l’emprise de la logique du marché: Franzel, le tailleur alsacien augmente les prix et suit la logique du «pense à toi et le monde ira bien»: sa bonne conscience n’est pas pour Joseph qui en même temps il ne peut prétendre à l’innocence qu’il croyait sienne. En militant il a cru pouvoir limiter l’engrenage fou qui entraîne les hommes sans pour autant adhérer encore à l’utopie sanglante de son ancien compagnon Jimmy Burns qui rêve de devenir un Robespierre américain assuré d’avoir avec lui l’in-ex-or-able logique de l’histoire.

     Mais c’est l’étrangeté à lui-même qui frappe le plus. Une question le hante : que faire, comment faire pour être un homme ? Assez vite les réponses qui étaient les siennes s’effondrèrent. Il l’écrit: "je ne me sentais plus moi-même depuis quelque temps" et il est convaincu d'être tombé dans les cratères de l’esprit. Dans l’écriture, dans la réflexion il se dédouble, parle de lui à la troisième personne et s’en prend à son ancien moi dont il rit même. Mais dans la même phrase IL (
l’homme d’avant) et JE  se cotoient... Il y a en lui une fausseté qu’il relève dans tous ses faits, gestes et pensées. Cette fausseté fut longtemps masquée par l’apparence qu’il se donnait : un homme (celui d'avant la crise) qui a tout planifié et a voulu garder une maitrise des fins et des moyens. Un homme qui ne croyait pas à la sauvagerie hobbesienne de l’homme et qui voulait croire en «une colonie spirituelle» qui défendrait les hommes contre cette sauvagerie. Dans le chaos du monde il pensait trouver la solution. Il dut en rabattre : il y avait bien corruptibilité de l’homme et même en lui quelque chose s’insinuait qui corrompait ses vœux : comme lui dit Brill il s’est bati des barrières, il a longtemps fermé les yeux sur ses limites, ses fautes, ses erreurs et surtout sur la ruse qui est en lui et la ruse profonde qui se joue même de ses ruses. Il a longtemps rusé avec la vérité. Mais peu à peu le sentiment d’étrangeté s’est installé et il a compris qu'il se mentait à lui-même. Tout s'est défait. Il emploie le mot:  je dérive. Il parle de solitude, de panique, d’émotion désespérée. Il ne veut pas d’expédients (comme Dieu, comme la Christian Science défendue par une pauvre femme dont Bellow donne un portrait tragique) pour vivre en vérité. Il ne veut pas se rendre. Mais le vernis s’est peu à peu craquelé...Il a bien conscience que sa pureté, son authenticité d'homme innocent, doux, d'homme qui récuse tout freudisme ne résistent pas à l'analyse. Et Bellow lui fait décrire des scènes ou des rêves qui en disent long sur les métamorphoses du désir, incestueux par exemple.

 

    On comprend mieux alors le suspens de cet homme et le désordre de son esprit et de ses pages : tout (les doutes, les interrogations, l’examen critique aigu, l’abandon des fins, les humeurs) jouant à la fois le rôle de cause et d’effet pour prolonger et aggraver son état. Tout est alternative : que faire, comment faire pour choisir? Comment se tenir à un choix? Fondamentalement bellowien: quelle est notre liberté? Quel est son contenu?

    Les monologues se poursuivent, deviennent dialogue de soi avec soi : le doux Joe est devenu agressif, infidèle, inamical mais en même temps il a parfois l’illusion d’ "un monde heureux possible sans difformité, sans menace de désastres...Mon plaisir à constater ce temps n’en était que plus grand parce qu’il ne tenait sa beauté de rien, et n’engageait à rien. La lumière donnait un air d’innocence à quelques-uns des objets ordinaires qui meublent la pièce, les libérant de leur laideur». Il fréquente des êtres qui ont choisi en apparence (le système des personnages est de la plus haute importance chez Bellow) : Vinaker a "choisi" l’errance sur place de l’alcoolique ; son ami Steidler a choisi de jouer les parasites opportunistes; Pearl a choisi d’être artiste et il le fascine :« Mais John s'en tire certainement mieux. Il est là, dans New-York, en train de peindre; et en dépit des calamités, des mensonges et du parasitisme moral, de la haine, des miasmes d’injustice et de chagrin qui envahissent le cœur de chacun, en dépit de tout cela, il peut se réserver une marge de propreté et le liberté. En outre, ces appels à l'imagination ne sont même pas personnels, au sens le plus strict du mot. Par eux, il est relié au meilleur de l'espèce humaine. Il le sent et ne sera jamais isolé, laissé de côté. II appartient à une communauté...J‘ai ce cercueil.»(1)( j'ai souligné)


  Lui, Joseph, balle en envoyant baller les autres. Il balle de sensations en souvenirs (terribles, fondateurs, à Saint-Dominique à Montréal) ou de rêves éloquents  en  thèses qui se sabotent d’elles-mêmes. Tout est ambivalent. Tout s’annule. Il passe son temps à se contredire et à s’approuver. Les dates, sa façon de parler du quotidien est une barrage contre l’éclat de la pensée en mille morceaux. L’écriture ravaude à peine les lambeaux. Nous découvrons alors une des propriétés souveraines et dérangeantes des héros bellowiens (ce sera encore plus frappant dans Herzog):
dans leurs énoncés ambivalents, lucides ("Je connais l'espèce de terreur qu'il ressent, et le danger qu'il perçoit de cette absence d'humanité dans le trop humain") et insanes (on ne reconnaît pas toujours la pensée des philosophes qu'il cite et commente de façon très appropriative), ils mettent le lecteur en suspens lui aussi. Nous sommes à l’arrêt : nous relisons, relisons la phrase, les dialogues avec l’Esprit des Alternatives. Notre logique en est bouleversée. Blessée. Bellow est torturant.

    S’il était moins obstiné, il reconnaîtrait son échec. Il le reconnaît. Un jour de pluie, longeant symboliquement une école, il se rend. Il se soumet. Sans souffrance. En murmurant «la laisse». Il a trouvé un collier. Il décide de devancer son appel dans l’armée, «il fallait abandonner» : «libre à n’importe quel moment», il se choisit un maître, il s’en remet à l’extérieur, au chaos du monde dominé par la mort, le sacrifice, l’oubli (tel celui de Jefferson Forman - évoqué les 3/4/5 janvier). Choix dérisoire, choix qui peut représenter la mort de la conscience (c’est l’accomplissement oublieux de soi qui le saisissait quand, enfant, il cirait ses chaussures ou quand il aide à déménager un petit lit pour Mme Bartlett; c’est le hourrah final :
    «Je  ne suis plus responsable de moi et j’en suis reconnaissant. Je suis dans d'autres mains, délivré de mes propres déterminations, débarrassé de ma liberté !
Hurrah pour les heures régulières !
Et pour la supervision  de l’esprit ! 
Vive le régiment ! ») ou la chance de la mort. Sûrement pas une réponse à l’Histoire comme le croyait le premier Joseph(2)....

    Ce roman est capital à tout point de vue (3): il vous engage  à lire tout Bellow et surtout son opus magnum, HERZOG.

 

 

Rossini

 

 

(1)Il apparaît plus loin dans le journal que Pearl n'est pas aussi libre que Joe le croyait. Évidemment.
 (2) Comment ne pas songer à ce personnage dans HERZOG "qui s'apprête à servir le Léviathan de l'organisation avec une dévotion plus grande encore"?

 

 (3)Pour  une juste compréhension de son inscription dans l’Histoire américaine et dans l’histoire du roman américain (la présence décisive de Hegel, le rejet d’Hemingway, l’entrée de Whitman et d’Emerson), il faut lire, COMME TOUJOURS, le PÉTILLON aux éditions Fayard!

 

 


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Published by calmeblog - dans roman américain
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