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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 07:36

 

 

  Moins connu que L'homme en suspens (1944), que Les aventures d'Augie March et surtout que le chef-d'œuvre Herzog, la très dense nouvelle qui donne son titre au recueil AU JOUR LE JOUR (SEIZE THE DAY, traduit tout bonnement en espagnol par CARPE DIEM) doit aussi retenir l'attention de tout lecteur du grand écrivain américain Saul Bellow (1915/2005) qui fut accessoirement couronné d'un prix Nobel, le vrai et non celui que reçoit Bech, le héros de John Updike.

 

 

  Sans le clamer avec emphase, sans jamais songer à disserter, sans donner d’exemples qui seraient exemplaires, Bellow a l’art de croiser des enjeux philosophiques fondamentaux: dans SEIZE THE DAY comme dans d’autres romans, sourdent, entre autres, les questions de la responsabilité, de l’autonomie, de la décision, de la conscience divisée et passive, des limites entre folie et raison.
     Mais c’est le sinueux du récit, sa tension extrême qui vous y mènent. Ici, il a choisi, avec une nouvelle, la petite forme insinuante, étouffante. Un lierre qui écrirait. Comme Tamkin? N’allons pas trop vite.

 

     Saisir le jour. Le capter, le capturer, le trancher. Dans ce récit, allons-nous vers le lieu devenu commun, le carpe diem horacien? Vers la célébration du hic et nunc, au jour le jour, comme rempart contre le passé aboli et l’avenir incertain? Il est vrai que le carpe diem en une forme originale, curieuse, intriguante sera proposée au héros. Mais c’est la fin de la nouvelle qui révélera une autre sensation de la saisie océanique du jour. La saisie du jour, la déssaisie tout aussi bien, vient tardivement.

   Un jour entier ou presque. L’histoire de cette saisie du jour se déroule du lever à l’après-midi d’une journée de soleil à New York. Un jour tout de même pas tout à fait comme les autres, celui de Yom Kippour. Jour du jeûne de la parole-entre autres....

 

 

   Un hôtel, quelques rues le long de Broadway, une salle de Bourse tel sera le décor de l’histoire où tout ce qui concerne l'eau, la noyade apparaît peu innocemment.
    Haut de plusieurs dizaines d’étages, l’hôtel Gloriana (aux pâtisseries austro-hongroises délicieuses mais surtout au nom puissamment symbolique) accueille des personnes en retraite qui vivent ainsi dans un quartier fréquenté par de nombreux vieillards. Empruntant l’ascenseur comme chaque matin, un gros homme proche de la cinquantaine (un hippopotame au poil blond ("hummuspotamus" dit son fils cadet), non, plutôt un ours, une sorte de bouddha au «corps trop bien nourri, énorme, indécent» mais non dépourvu de charme) qui lors d’un lointain passage manqué à Hollywood (dans cette nouvelle dramatique, l'audition du héros par l'escroc Venice est du plus cruel comique) avait choisi alors de renoncer au nom d’Adler pour faire de son prénom Wilhelm(1) un nom précédé du très américain et moderne Tommy, descend faire quelques pas dans le hall avant de prendre son petit déjeuner. Frère de Catherine qui se prend pour un peintre, il est sans travail, en conflit avec son ancien employeur (la Rojax Corporation- fabriquant d'objets et mobilier pour enfants, ce qui n'est sans doute pas un hasard), et vit séparé de ses fils et de sa femme Margaret à laquelle il a tout donné depuis quatre ans mais qui veut, pense-t-il, tout lui prendre (y compris le priver de Ciseaux, son berger australien: Wilhelm est persuadé qu’elle ne vit que pour le punir). L’argent lui manque, il joue et perd beaucoup. Il a besoin de calmant et de croire qu’il lui est «possible de découvrir pourquoi il existe». Sans avoir «jamais sérieusement essayé de le faire».


    Il prend le petit déjeuner avec son père (lequel l'appelle toujours, comme depuis sa naissance, Wilky et non Tommy), le vieux docteur Adler connu et adoré de tous et détenteur d’une fortune considérable mais bien décidé à ne jamais donner ou même prêter un cent à ce fils dans une mauvaise passe. Une grande partie de la nouvelle rapporte le détail d’une conversation conflictuelle entre le père et le fils, l’homme «qui garde la tradition», et le fils qui «est pour la nouveauté».

 

 

    Le père de Wilkie lui reproche implicitement ou explicitement son changement de nom, son absence d’études, son attitude envers Margeret sa femme, son manque de propreté (attesté par une visite dans sa chambre et par l’état de l’intérieur de sa vieille Pontiac). Il met en cause sa conduite, son infantilisme, sa complaisance dans le malheur, sa fuite devant les responsabilités. En gros et plus prosaïquement, il veut une vieillesse paisible après avoir passé une vie de luttes où gaspiller ses chances n’était pas permis.

    De son côté Wilky est aux abois (beaucoup de traites à payer) et trouve que son père est d’un égoïsme cruel : il souffre de son indifférence entêtée. Il revient régulièrement à la charge comme en ce jour qui nous occupe en lui demandant de l’argent: cet argent à ses yeux représente bien plus qu’une somme matérielle mais il bute comme toujours  sur l’intransigeance du docteur Adler.


   Entre les deux hommes rôde un personnage fascinant, très bellowien lui aussi: un homme au visage inexpressif mais au regard hardi, habillé richement mais avec mauvais goût, qui parle sans cesse, argumente de façon étonnante, raconte, analyse, interroge : le docteur (titre que met en doute le docteur Adler) Tamkin. Ce bavard, ce thérapeute, ce conseiller, ce lecteur de Korzybski (bien oublié aujourd'hui), Aristote, Freud, Sheldon, des grands poètes ..a tout fait ou presque, y compris des poèmes. Ainsi lit-on:

«Quelques jours avant, Tamkin avait laissé entendre qu'il avait été, dans les bas-fonds, membre du Detroit Purple Gang, directeur d'un hôpital psychiatrique à Toledo, collaborateur d'un inventeur polonais sur un bateau impossible à couler. Il était aussi conseiller technique à la Télévision.» Ce ne sont que quelques épisodes de sa vie. Il a soigné en Egypte, il s’occupe d’une épileptique et de son frère ...

     Ce joueur en bourse, en plaçant l’argent Wilhelm sur le saindoux et le seigle et en dialoguant avec lui,  semble tenter de le libérer :  il est une autre figure paternelle, celle d’un père qui parle, qui jongle, calcule, invente quand le vrai père semble crispé sur une position intangible. Wilkie est ainsi entre le sévère et le mobile. Entre le rigide et l'ondoyant. Entre l’homme qui veut le calme du silence et le volubile C’est Tamkin qui fait en partie résonner le titre : en effet il demande à Wilky de se concentrer sur un objet présent, hic et nunc et de s'arracher au passé comme au futur.«Mon efficacité s'accroît lorsque je n'ai pas besoin de l'argent. Quand je fais cela par amour. Sans récompense financière. Je me dérobe ainsi à l'influence de la société. Surtout à celle de l'argent. Ce que je recherche c'est la récompense spirituelle. Amener les gens à vivre dans l'ici et le maintenant.  L’univers réel. C'est-à-dire la minute présente. Le passé ne vaut rien pour nous. Le futur est plein d'angoisses. Seul le présent est réel... l'ici et le maintenant. Il faut le saisir.»

  Une des beautés du livre tient dans ce personnage de Tamkin. Qui est-il ? Bellow multiplie les pistes et entretient à plaisir toutes nos questions, tous nos doutes : est-il un génie guérisseur aux théories mirobolantes fondées sur le couple conceptuel de la destruction et de la construction qu’il défend avec une subtilité sidérante? Est-il un  poète de la psychologie comme il le proclame? Penseur de l'âme fausse, est-il son plus grand acteur? Est-il un mythomane, un risque-tout, un escroc hypnotiseur ? Est-il le grand mystificateur, celui qui saisit chaque jour la chance de faire une victime et de prouver emprise et empire? En la question de la culpabilité innocente et imposée, tient-il la vérité ? Est-il diabolique ou faiseur de bien? Théoricien de la parasitologie, en est-il aussi et surtout le premier paraticien? Est-il fou ou n'est-il au fond qu'un simple et pitoyable charlatan qui trompe des êtres fragiles? Heureusement, la fin n'abolit aucune de ces questions.

 

   La beauté sombre de Tamkin dépend aussi du personnage de Wilky et Bellow est à son meilleur quand il s’agit de descendre dans le psychisme torturé des êtres.

     Tout Bellow est dans la mobilité et Herzog le prouvera bientôt dans son œuvre. La conversation houleuse entre père et fils, les dialogue entre Wilhelm et Tamkin sont fondés sur cette instabilité, ces mouvements infimes de torsion, de contorsion, de rétorsion qui dominent conversation et sous-conversation...  Wilky attend tout et n’attend rien : profondément passif comme nombre de personnages bellowiens, il ne veut pas parler et il parle abondamment et laisse évoquer devant des tiers presque inconnus sa vie privée. Il ne veut pas faire mal à son père mais s’emporte, s’acharne, le prend au cou. Il accuse, il s’accuse. Il veut la paix mais fait la guerre sous des formes sournoises. Il demande sans demander, il demande en croyant demander autre chose. Il injurie et s’injurie, se traite de tous les noms (Ane! Idiot! Sanglier sauvage! Mule bornée! Esclave! Hippopotame pouilleux et fangeux!»). Il s’emballe, tombe parfois dans le mimétisme. Il gobe tout et se traite de con. Il souffre, se lance dans des débats qui le font encore plus souffrir. Il finit par approuver celui qui semblait le persécuter une seconde avant.


    Le narrateur épouse cette mobilité et ces multiples «canaux de pensées» et de paroles : il passe d’une conscience à l’autre, d’une voix cachée sous la voix bavarde, d’une identité fausse à une autre plus secrète mais difficile à cerner. Il note des détails (un objet, un problème d’élocution (le bégaiement), Tamkin sans chapeau, un cigare qui brûle) qui imposent leur nécessité, en particulier dans l’évocation du corps vite étranglé, suffocant, congestionné de Wilhelm. Mais dans ce qui semble suivre les aléas d’un conflit chronique, ce narrateur construit peu à peu le jour translucide de ce jour qui, définitivement, ne sera pas comme les autres. Tout dans ce tourbillon est agencé en fonction de la fin : guidé par de discrètes allusions, par quelques surgissements de la mémoire (et des pages poétiques dont celles de Milton), par l’élan océanique qui saisit Wilhelm soudain amoureux universel ( «Et dans ce tunnel sombre, dans la hâte, la chaleur, l'obscurité qui défigure et transforme les nez, les yeux, les dents, en fragments monstrueux, tout à coup, sans qu’il l’eût cherché, un amour universel pour tous ces êtres imparfaits, et sinistres, éclata dans la poitrine de Wilhelm. Il les aima, séparément et en bloc, il les aima passionnément. Ils étaient ses frères et ses sœurs. Il était lui-même imparfait et défiguré, mais quelle différence cela faisait-il, s'il était uni à eux par l'embrasement de l'amour. » Lucide comme toujours il s’interroge: « Ce même après-midi, il n'avait pas fait tellement cas de cet élan de bonté et d'amour. À quoi cela revenait-il finalement? C'était une de nos facultés comme les autres et il était fatal que l'on eût de pareils sentiments involontaires. C'était une autre de ces choses souterraines. Comme une érection inattendue. Mais aujourd'hui, jour de réflexion, il y songeait et se disait: «Je dois revenir à cela. C'est la bonne solution et cela ne peut que me faire le plus grand bien. C'est quelque chose de très grand. Qui touche à la vérité. »), le lecteur alerté est inquieté par autant d’indices : il s’attend à une noyade que préparent des larmes abondantes.

   C’est alors la fin redoutée mais profondément surprenante: Wilhelm, enfin seul dans le flot new yorkais, se retrouve poussé vers un enterrement où il paraît le plus ému alors qu’il ne connaît personne dans la cérémonie et surtout pas le mort. La musique devient mer, se déverse en lui qui "sombre encore plus profond que le chagrin, à travers ses sanglots coupés et ses pleurs, atteignant enfin la satisfaction du désir ultime de son cœur".


    Cette fin qui fait silence comme bien peu d'autres est ouverte. Folie, confusion, effusion, captation extatique, abandon passif, ablution sacrée ? À nous de saisir la complexité inouïe de ce jour, de ces pleurs et de tout ce qui y concourut.


  J.-M. Rossini.

 

 

(1) Avec son élégante discrétion, Bellow fait dire à Wilhelm que son vieux grand-père l'appelait en yiddish Velvel...

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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