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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 11:04



"Locomotive en réduction? Lagune vénitienne en timbres-poste découpés? Le génie humain, soleil atroce, infatigable, s'éteindrait de ne pas briller dans les individus, dans tous les individus, même ceux dont le destin paraît le plus morne. Qui mieux, qui  plus mal, chacun, dans sa vie, sculpta, gréa son  Astre du Temps." MONORAIL (page 208)

 

                                                                                     •

"Il avait bondi sur le rail parallèle mais, tout aussitôt le rail parallèle était devenu le rail unique dans le droit fil du lancement original.

Le rail m'emporte.

Le tunnel accourt.

J'entre. Je me dissous. Je me recosntitue.

La mer est une goutte. Les femmes sont une boucle. Je n'ai plus de mains, de pieds ni de cœur. Un fracas, cependant, mugit à mes oreilles. Je n'ai plus d'oreilles.

Je ne demande rien à ce qui fut moi.

Une clarté déchire en étoile la noire opacité qu'elle ouvre.

L'amour se rejoint à l'espace d'avant et d'après." MONORAIL, dernière page.

 

 

 
 

                                                                               ***
 
   MONORAIL, Audiberti, une fantaisie ferroviaire sur le PLM? Pas vraiment.   

  Antibes dans les années1900: un enfant, "le plus limpide des enfants des étoiles ligures", longtemps le plus innocent, courant les remparts, gravissant la Garoupe, traversant le cap, parcourant la rue du Sourd, la rue de l’Aviron ("sale, vulgaire, patois"), la place de l’Architecte (celui qui imposa cette place après la destruction des remparts en 1902). Au large le mérou. Plein de désir au ventre.
   Devenu adolescent le héros Damase (1) Scrounel, chétif, écrasé par une famille qui étouffe sa mère, échoue lamentablement en mathématiques (il bute sur le trapèze convexe et sa diagonale), s’invente la guerre de 14 et médite frénétiquement sur le mystère féminin - longtemps en vain. Plus tard, à Paris, un accident le pousse très lentement dans les bras et le lit de la très riche, très belle mais presque toujours distante Hermine. A lieu tout de même un surprenant mariage entre l'étoile et cette limace de Damase. Une guerre conjugale s’en suit. Avec un prolongement estival vers Juan où Damase périt en mer, du moins le croit-on, avant de renaître conquérant, autoritaire, comminatoire, mondain, parrain un peu en tout (y compris en brouettes en Abyssinie), parlant comme les héros de Simonin et Dard réunis...et se présentant comme son frère naturel.

   Antibes encore, dans les années 40, quand elle devient lieu à la mode de la mode et que le quartier pauvre devient chic:seules demeurant de fécales "sentinelles"....Mais Damase qui n'est donc pas son frère meurt à petit feu, égal à lui-même, sale, toussant, poussière dispersée retournant à elle-même.

 

 

 
   Pas de quoi faire un roman, surtout un roman qui, éléments aggravants, occulte presque complètement 36 (deux pages, est-ce bien sérieux?) et ne dit quasiment rien de la guerre? Audiberti n’écrit pas de romans. Il écrit tout court: autrement dit, il audibertise tout. Il plie le monde à ses mots, il plie les mots à son monde. Et le monde d’Audiberti est grand comme un cosmos et infini comme son dictionnaire. L'univers cosmocentré dira-t-il dans une autre œuvre.
   
    Rien ne lui échappe, rien n’est rejeté : qui a raconté ou décrit avec autant d’alacrité et vérité le ronflement masculin ("aux deux registres,
le brutal, le plaintif"), la crasse d’un héros (quel peintre des ongles!), les HLM apparaissant dans la banlieue parisienne, les repas d’hôpital, la tempête en Méditerranée vécue  dans un vagovague, les hôtels parisiens minables qu’il regrette  pour le “bonheur des siestes profondes”(2)?  Qui a su comme lui, sans naturalisme, raconter la misère sexuelle des femmes de cette époque en la personne de cette autre Emma, Marceline, mère de Damase et martyr, de l’enfance à la mort, victime “de la permanente bourrasque” des cris du père comme de ceux du mari, spécialisé en outre dans le juron et pur produit de la Coloniale et du mythe napoléonien à la mode antiboise? Qui a pu suggérer avec autant de justesse le dégoût de cette femme pour le corps de ce mari auquel les larmes ne viennent pas et enflent sa rancune?

      Qui d'autre, à ce degré, a su inventer la pluie du malheureux, le miracle du mistral, “la splendeur lunaire de l’olivier d’argent”, les zigzags de l’hirondelle, le bleu du bleu (le bleu attendait Audiberti, il mérite un chapitre de Pastoureau), le corps malade ou en bonne santé, la naissance du désir adolescent (des pages éblouissantes), la frénésie du dancing comme on disait (on imagine Audiberti avec son grand pardessus dans une rave...), le mystère du sexe feminin, toujours, toujours et encore le corps féminin, ses bras, son duvet, sa jambe ("mathématique abondance"), le nu, l'habit féminin, cet autre nu? Qui est capable de dire en deux mots la vérité du géranium ou en deux paragraphes celle du zéro?

    Chez Audiberti la sensation ne s’épanouit que dans les mots. Il éclaire le monde grâce à l'exactitude poétique de l’image, y compris dans ses sordides recoins. Il sait exprimer le sombre, le terne, le pauvre aussi bien que le jubilant et l’extatique. Ses personnages sont souvent doubles (ainsi le vétérinaire médecin père d’Hermine) et c’est un peu ce qui arrive à Damase. Vous ne croyez pas une seconde à sa métamorphose provisoire? Alors vous passez à côté de l’éthique et de l’esthétique d’Audiberti. Il n’y a qu’un monorail, celui que suit votre vie? Qu’un monde, affligeant le plus souvent pour le plus grand nombre? Il n’y a qu’une logique, qu’une mécanique des êtres, qu’une grande vague des espèces dont on peut connaître les lois matérielles et les voir se reproduire sans espoir de changement? C’est oublier le dessein animiste (un archaisme futuriste) d’Audiberti, le clinamen des mots qui vous détecte le djinn, qui vous déclenche ce petit écart riche de l’allégresse et du chambard qu’annonce Moulement le penseur de La Garenne.

    Oui, il faut admettre, sans barguigner, Damase en mérou comme il faut éprouver le monde avec la langue d’Audiberti, ce logis de la fée. Ce n’est pas le meilleur des mondes, il n’y en pas, mais s'il ne le rend pas meilleur disons qu'il sait le baptiser d'allegros.
Il a de prodigieux passages sur les portes. Poussez la sienne.


  Le "second" Damase s'était mis à lire:"Buffon. Platon. Chateaubriand. Jamais il n'aurait le temps de tout lire. Ce qu'il n'aurait pas lu, croyait-il, resterait sur le cœur des écrivains. Ils ne se seraient accompli, croyait-il qu'après avoir tout donné, lui, de son amour." Il en va du vôtre:ne laissez pas ses livres sur le cœur d’Audiberti.

 

 

ROSSINI, le vendredi 12 octobre 2012.


(1)Il est clairement fait allusion au pape du même nom (page 283).

(2)Faut-il préciser qu'Audiberti est le grand écrivain des petits hôtels?

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Published by calmeblog - dans roman
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