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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 05:12

"Je ne suis que quand je ne suis." Jacques Audiberti

 

 

Titre
        Audiberti meurt le 10 juillet 1965 (il aurait bondi en ne lisant pas, ici même, dix juillet mil neuf cent soixante-cinq mais, vers la fin du livre, lui-même cède et "se vend" comme il dit "à Newton" en écrivant en chiffres arabes): de l’automne 63 à l’automne 64 («12 mois qui ne servirent à rien»), il a rédigé une sorte de journal où on le voit de plus en plus souffrant et pas seulement du diabète : il est en clinique pendant l’été caniculaire puis, après «une existence sanatoriale à domicile» pendant laquelle il se sent «dériver dans un grand manque d’intérêt», il y retourne pour l’opération d’un rein. La ligne ultime du livre, juste après une évocation d’un salut venu d’Antibes, fait référence à une «chambre 304», sans doute d’hôpital. Pour un cancer.

        De quel dimanche s’agit-il? Celui d’une certaine représentation chrétienne de la mort, faite de calme et de paix que donnerait une totale adhésion « à la joie de la mort dans ses au-delà». Nous verrons que son texte, dominé par le mythe de la lutte de Jacob (pauvre Jacques écrit-il) et de l'ange et par le tableau de Delacroix est plus sceptique que son titre. 

 

Genre

       Audiberti a, comme il dit, 65 berges et il ne serait pas lui-même s’il ne brouillait pas les pistes dans ce qui sera son dernier livre anthume. A l’instigation du cinéaste Jacques Baratier (dédicataire du volume) il veut tenir un journal en montrant beaucoup de méfiance et d’ironie à l’égard de cette pratique d’écriture : il s’en prend vivement à Gide et aux Goncourt qu’il ne veut en aucun cas imiter.

     Ce journal est rédigé en plusieurs lieux (rien de plus mobile qu'Audiberti) mais surtout dans sa maison de Coresse-en-Hurepoix au début de la vallée de Chevreuse : résidence délaissée depuis longtemps où règne un vrac de livres, de magazines, d’articles qu’il va citer dans le corps de son journal,  de brouillons, de lettres (dont l’une de Drieu La Rochelle que nous lisons) et au dessus de  laquelle  passent les fracassants bouings aux bombes de bruit....
    Pour faire bonne mesure, ce journal feint parfois d’épouser au plus près le quotidien du diariste au point que nous assistons à une réunion de co-propriétaires croquée de façon humoristique...En réalité le grand marcheur qu’était Audiberti écrit comme il se promenait: au hasard des jours, des événements intérieurs et extérieurs, il va de sensations en surprises et suit des associations nécessaires de mots ou d’idées pour évoquer son métier de reporter, ses amis disparus, ses proches connus et inconnus, ses étonnements et agacements quotidiens, ses réflexions presque philosophiques (autour du concept original d’abhumanisme), son esthétique et sa poétique, ses admirations, ses rejets, les conditions de création de certaines de ses œuvres sans oublier ses souvenirs très précieux sur son enfance antiboise.

  Journal assez peu de bord («les livres de bord, dans la vieille marine, contiennent surtout des clichés. M.L.A. Mer légèrement agitée») qui lui permet de dire une actualité qui l'accable souvent (le mal protéiforme est ce qui le hante sans cesse) mais le pousse à exprimer d’anciennes convictions et l'autorise à  remonter dans les fleuves ou les rus de la mémoire.

    Journal qu’il appelle aussi ...roman. 

 

 

   Barrières

    Certains aspects de ce «journal» pourraient faire  incontestablement obstacle à la lecture de beaucoup aujourd’hui. Comme pour tout auteur du passé, même récent, une édition critique s’imposerait. Prenons un exemple pourtant extrême : hormis les universitaires et les lettrés âgés, qui connaît, autrement que de nom, Jean Paulhan qui joua un si grand rôle dans les lettres françaises et chez Gallimard? On comprend que son pouvoir était grand mais la fascination qu’il exerçait sur Audiberti est à peine compréhensible quand on n’a pas vécu à cette époque. Et que dire encore des acteurs oubliés (Lise Topart!) aujourd’hui et des peintres (Louis Icart!)dont personne ou presque ne garde le nom et peut-être encore moins l’œuvre?

    Il y a plus grave. Dans une période où la croyance connaît un déclin accéléré, voilà un écrivain qui est toujours dans les églises : que ce soit dans les «églisettes bocagères» ou plus souvent à Saint-Médard, Saint-Sulpice et Saint-Victor : certes il ne se confesse guère, il sait la violence historique de l'Eglise, il dit sa gêne devant la Pâques chrétienne, admet n’avoir pas trouvé la clé catholique et va même souvent se réfugier dans telle ou telle chapelle, carnet en main, pour y goûter la fraîcheur et le silence: cependant il s’attache beaucoup aux sermons de nombreux prêtres qu’il commente, ronchonne contre Vatican II, célèbre la foi naïve de son enfance antiboise et celle de sa grand-mère et a tendance à souvent méditer sur l’Histoire en termes de doctrines religieuses. Plus étonnant, au moment de grands souffrances ("sa gisante actualité") il songe, sans la nommer, à la communion des saints. Enfin sa position respectueuse, admirative envers la judéité ne l’empêche pas de tenir des propos paradoxaux qui dérangent ou choquent.

    On découvre aussi dans ce journal un Audiberti scrogneugneu et apparemment peu moderniste. Les voitures dans Paris, les bouings dans son ciel le rendent bougon. Il grognonne souvent avec des emportements un peu (talentueusement) franchouillards contre l’impérialisme de l’anglais (anglodémie dit-il en admettant qu’il admire pourtant cette langue) et, plus largement, contre tout ce qui est américain (prenons le passage le moins agressif : "L'autre jour, vers Monaco, dans l'autobus, une citoyenne de quelque Connecticut, tout le long du trajet, nasillait sa morve péremptoire"...).

 

    Bref Audiberti trouve que tout en France se défaufile. Ce qui ne peut que déplaire à l'époque actuelle: d'autant qu'il commet le crime des crimes pour les modernes que nous croyons être: il avoue sa réticence à l'égard de Rimbaud...et préfère consacrer beaucoup de pages à Mistral...



Enchantement d'un testament


    Il reste qu’une fois ces barrières franchies, Audiberti, sans rien céder sur la lucidité, retient le lecteur par son invention verbale éblouissante, étourdissante: que ce soit dans ses notations brèves sur Antibes (ses lieux magiques, «sa cathédrale gongorante», ses orages, «le grondement mélancolique de la lagune entre le port et le fort»), sur l’atlas de l’école, la plage de Juan, ses parents (son maçon de père, le mensonge à sa mère), son enfance aux odeurs et saveurs si bien restituées (le célèbre pissalé entre autres) ; que ce soit ses portraits d’amis disparus (ainsi ceux du musicien Mirouze, de Henri Mondor, si cher aux lecteurs de Mallarmé) ou de vagues relations littéraires (G. Duhamel est durement accroché), ses méditations sur la mort (y compris celle d’une chatte), ses hommages aux poètes (le parallèle entre Hugo et Claudel est rosse).

    Il fait merveille dans ses réflexions sur l’art (sa position classique (réactionnaire disait-on alors) contre l’abstraction a un grand panache) et l’art d’écrire. Qu'ajouter à ces lignes :"Le chant poétique-je proposerais volontiers ce raccourci-n’est d’abord au fond du poète qu’un chant sans paroles comme l'arabesque d'un mouvement d'éloquence. Il passe comme un aimant parmi les stocks des mots, il passe et repasse jusqu’à l'accident d’une mystérieuse perfection, celui où le mot valable  est retenu...
    Ma mission? Rafraîchir par l’expression poétique, le monde créé, le replonger dans son prlnclpe. Il retourne à son origine. Il repasse dans le bain initial. Poète, je crée, je renomme, pour une durée indéterminée. Je puis donc croire à mon efficacité, non didactique, mais utile, urgente. Pour que les oiseaux chantent, que le vent passe sur les champs, que les vagues soulèvent la mer, il faut le vers réussi, digne du poète, cet avocat du Créateur.»?
 



     Mais c’est sa langue qui enthousiasme:il impose des mots négligés ("je badais"), il en invente d'autres que le français attendait depuis longtemps (atomifié, patriotant, nationalitaire, humanitaille, télévisifs, habitudinaire, trifouillade, platéen (le langage fait pour le plateau du théâtre etc.) et
, avec une virtuosité sans égale, il les met au service de l’énoncé jamais prévisible: ainsi, parlant de Marcel Maréchal qui jouait et mettait en scène ses pièces, il le définit comme  un "Gargantua néronien". Deux mots et tout est dit. 

    Travaillant comme le peintre de chevalet sorti pour prendre la couleur et le reflet  au vif, il a noté sur son carnet ce qui demeurera d’un instant à jamais rené sous son stylobille: la brume sur Coresse, les femmes de la rue Saint-Denis, les oiseaux de Paris au printemps, les Halles qu’on va détruire et qu’il montre de façon étonnante malgré l’impuissance dont il se plaint: "Non! il n'est pas possible de tout relater, consigner, communiquer, la graisse, les injures, les loques, la cohue damnée et les mamelles des ribaudes dans ce parc national de l'ancien temps qu’on va bientôt faire sauter. Pitié !» 

 

    Lire Audiberti c’est assister à un feu d’artifice permanent dont on ne se lasse jamais: une fête des mots qui tourbillonnent en donnant pourtant pour toujours un sceau de vérité au plus petit moment et au moindre fait.

    Lire Audiberti c’est découvrir un écrivain qui a la plus grande perspicacité sur son art et sa poétique comme le prouve la citation suivante:

«Les traversent des plantes fraîches, d'une physionomie plutôt maléfique, buissonnailles déchireuses, ronces toujours prêtes, retorses orties, toutes les épines de la couronne s’enchevêtrant dans une poubelle botanique où s'accrochent cartonnages de cigarettes et vieux prospectus. Cependant de blanches clochettes contredisent et, du coup, mettent en valeur cette paille de fer naturelle hérissée. Je tâte, dans la poche gauche du veston, le carnet spiralé quadrillé, l'instrument de ma souffrance, de ma double souffrance, poursuivre vaille que vaille cette gazette sans laisser l'année me distancer et, aussi, me fatiguer à revêtir d'originalité descriptive le tout venant et l'allant de soi. Pour me réconforter, je me berce que seul compte le temps de l'écriture, temps à travers le temps, où le poète (ah! quel vocable ridicule l) mendie sa chance de se justifier. Il doit se justifier, pour commencer, en tant que consommateur socialement tenu d'honneur à produire en retour dans sa partie. Mais ne rabaissons pas notre destin. Dans cette matinée où de petits cyclones, çà et là, prêtent à quelque frêne des gestes d'impatience tourbillonnante, la masse indéfinie de l'écriture possible m'entoure, me presse, me nargue.»(Je souligne)



     Rien ne blessait autant Audiberti que le mot qu'on lui appliquait sans cesse : mystificateur. Il n'a jamais cherché à tromper, à seulement divertir. Il n'a jamais caché que "tout n'eut jamais pour moi que saveur de malaise et fausse justice" et qu'il n'a "pas compris ce monde humain". Pourtant sa vie durant
il jeta un bon sort au monde : d’une volée de mots, il l’arracha au mal, un instant, en espérant du lecteur qu’il prenne conscience de l’humilité abhumaniste. Malgré un scepticisme encouragé par l’Histoire, il lui fallut écrire jusqu’au dernier dimanche. L’écriture fut son seul dimanche.


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en chantier

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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commentaires

daniela 11/11/2015 19:18

Bonjour, les 27 et 29 novembre, Frédéric Pagès, chanteur et compositeur, donne au Studio Raspail à Paris, deux concerts où il évoque en chansons et récits l'amitié de Claude Nougaro et Jacques Audiberti ainsi que l'influence des deux dans son parcours artistique. C'est un spectacle en partenariat avec la Société Littéraire de la Poste et les Amis de Jacques Audiberti à ne pas râter.