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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 07:06

 
  "-Et que lisez-vous?(...)

   -Des livres sur les gens qui se perdent dans le mauvais temps. Sur les décès dans les montagnes. Les gens qui meurent dans la nature. Il existe toute une littérature sur le sujet. Très en vogue à une certaine époque.

   -Des gens qui se perdent dans le mauvais temps? répéta-t-elle?"

 

 

                                LA VOIX (2002) A. Indridason

 

 

 



    Les fidèles d'Erlendur seront heureux de retrouver ce nouvel opus qui le montrera  avec ses cigarettes, son café en bouteille thermos, sa mélancolie et toujours plus loin de sa famille atomisée et tourmentée. Ce retour d’Erlendur apparaît surtout comme un retour sur le passé et sur lui-même dans le décor des fjords de l’est. Les étranges rivages sont aussi psychiques.

Dans ce récit Erlendur n’a pas de mission, aucune enquête ne lui a été confiée. Mû apparemment par la curiosité (qui se révélera vite culpabilité lancinante), il cherche les raisons de la disparition d’une femme, Matthildur, apparemment emportée en janvier 1942 par une tempête de neige d’une violence inouïe. Personne ne l'a envoyé sur les lieux et à aucun moment il ne songe à demander de l’aide ou recommander des sanctions à une bureaucratie qui le désole de toute façon. Son investigation s’appuie avant tout sur un point étrange qui le tarabuste:cette disparition de la jeune femme fut contemporaine d’une autre, plus massive, celle de soldats anglais qui, survivants ou morts, furent tous retrouvés. C’est cette anomalie qui intrigue Erlendour depuis longtemps. Pourquoi la seule Matthildur qui profita des mêmes recherches n'a-t-elle pas connu le sort de tous les militaires anglais?

 

 Le roman d'Indidrason où tout va par deux (deux amis, deux sœurs, deux disparitions, deux tombes, deux cadavres empilés, l'affaire Matthildur est en deux volets) se double d’une enquête plus personnelle, d’une remontée dans la mémoire de l’enquêteur lui-même:dans la tempête disparut aussi son frère cadet Briggi  parti avec une petite voiture rouge dans la main, jouet qu’Erlendur rêvait de s’approprier. Ce jour-là leurs mains se lachèrent pour toujours.


Tout le récit, patient, méthodique converge vers des tanières et des cimetières: des tanières de renard qui, selon le chasseur Boas, engrangent toutes sortes d’objets dérobés;des cimetières qui cachent beaucoup de secrets. En fil rouge, une autre sorte de tanière:Erlendur est venu logé dans l’espèce de métairie de Bekkasel qu’habitaient ses parents et son frère avant le départ pour Reykjavik et il se replie souvent dans ce “squat” pour s’y reposer, dormir, rêver, réfléchir….


Fouiller des tanières, des tombes, des consciences. Exhumer, excaver. Analyser. Dans un décor austère, nous découvrirons un drame presque antique réduit à quelques personnages ainsi que des affects et des motifs classiques comme la jalousie, la haine, le remords. Erlendur creuse les cryptes matérielles et psychiques et révèle des douleurs entre frères ou quasi-frères. L’un des personnages se nomme Jakob....

La progression de l’"enquête" faite à base de rencontres de témoins déjà âgés et parfois frustres est habilement menée. En effet, aux pays des légendes, des trolls, des revenants, la raison doit avancer à couvert, lentement et tombe sur des phénomènes bien humains mais qui pourraient créer des méprises et passer pour surnaturels. Le noir sous la glace et la neige est tel chez Indridason qu'on voudrait croire aux légendes...


Peut-on parler de méthode Erlendur? Rien de révolutionnaire chez lui:on retrouve des caractéristiques présentes dans d’innombrables romans et avec d’autres célèbres enquêteurs: Luc Boltanski n’aura pas à modifier sa thèse (ÉNIGMES ET COMPLOTS). Erlendur est à l’écoute, il laisse parler, hoche beaucoup (trop) la tête en guise de réponse pour laisser son épaisseur au silence; la mémoire d’autres affaires, l’intuition, le hasard comptent évidemment mais dans ce qu’il appelle les strates de l’enquête, l’inconscient tient une place éminente et la réussite de ce roman se situe dans le rêve qui le hante depuis l’enfance et dans la culpabilité qui lui sert d’aiguillon persécuteur mais heuristique.

 

      Tout en donnant quelques vues sur l’Islande aux prises avec le progrès polluant, le narrateur se refuse au pittoresque et propose une avancée patiente qui construit les conditions de possibilité d’une découverte par le lecteur lui-même. Le narrateur qui pratique beaucoup le récit dans le récit et le sommaire vivant (mais assez peu vraisemblable) possède un style sobre (plus que dans d'autres aventures) qui aime les métaphores liées à l’espace et laisse des marges d'incertitudes.

 

  Sous le blanc, des morts, des conflits refoulés, des silences et des confessions qui veulent se libérer. Sans avoir l'air d'y toucher, Indridason nous offre un beau livre sur le deuil et la mélancolie.

 

  Le retour d'Erlendur? Oui, il semble revenu de tout.

  Il est revenu au commencement.

  Relisons Erlendur (1).

 

 

Rossini, le 31 mai 2013

 

NOTE:

 

(1) On l'aura compris: ÉTRANGES RIVAGES est indissociable de LA VOIX.

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Published by calmeblog - dans roman policier
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