Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 04:43

 

 

        Pour qui a lu déjà LE VÉRIFICATEUR, ce CENT FRÈRES ne représentera pas un total dépaysement. Sinon que Kafka n'est pas au point de départ mais plutôt quelques passages de TOTEM ET TABOU ainsi que du DÉPEUPLEUR lus sous acide par Groucho Marx qui aurait fouillé dans les larges poches de son frère Harpo....La régie revenant à Buster Keaton, en particulier pour les scènes de masses en mouvement.

 

   Nous ne sommes pas dans une crêperie mais dans un immense château qui accueille (pour un repas léger et pour retrouver "l'urne des cendres du vieil enfoiré") ses propriétaires, les cent frères. Un vieux château battu par les vents d’automne, mal chauffé, très mal entretenu (les lattes de parquets sont minées, le boukhara est élimé, les têtes de caribous accrochées sont poussiéreuses, les ampoules des lustres rouillés clignotent, les chauves-souris dansent frénétiquement au-dessus des assiettes, de l’eau tombe par le plafond juste au-dessus de PHILOSOPHIE DE L’ESPRIT, le jardin est mort) mais abritant sous de hautes voûtes une grande bibliothèque rouge aux fenêtres à guillotine (souvent coincées), à la grande table en chêne (on y "servira" le repas), aux vitrines savantes, aux multiples départements (Sociologie et études urbaines ou Poèmes et théâtre de la Restauration ou encore Chants patriotiques, etc.(1)) et aux érotiques excitants pour certains des frères. Par la fenêtre on devine dans la nuit des tentes de sdf ...La neige tombera avant minuit. Un déluge patient envahira toutes les pièces. Pour se chauffer il faudra recourir aux accoudoirs et aux pieds des meubles....
    Avant d’aller plus loin disons quelques mots de la bande-son : règne dans ce lieu vaste aux échos multiples un bruit de charivari auquel s'ajoute l'attaque à la raquette par certains des frères (les triplés) d'un vol de chauves-souris et le hurlement quasi-ininterrompu de Gunner, un doberman agité qui se révélera un adjuvant précieux pour le Roi du Maïs avant sa danse du stéthoscope et de la seringue....Traversent aussi la pièce quelques questions métaphysiques justement en suspens...

 

   Une réunion de famille (de grande famille, pour sûr) où il n’est jamais question de mère(s), de femme(s) si ce n’est en dessins érotiques. Le père est mort mais il fait des apparitions quotidiennes : l’aîné Hiram, 93 ans se déplace avec un déambulateur. Les quatre-vingt-dix-neuf rejetons (George est énigmatique, on ne sait s’il est là et sous quelle forme) sont présentés dans les trois premières pages qui donnent le ton à l’ensemble de ce roman échevelé qui touche, de façon farouchement tordue, au mythe et perturberait probablement l'inébranlable René Girard....

 

   Chacun aura évidemment ses préférés: avouons notre admiration pour Benedict «qui a reçu une médaille d’honneur de l’Académie des sciences pour plus de vingt années de travaux sur la transmission chimique du langage sexuel chez onze espèces d’insectes vivant en colonies»......

    Il faut concéder que cette hyperfamille est croquignolette. Elle contient un nombre élevé de malades : des pathologies apparaissent à chaque page. On pourrait s'arrêter longuement sur le pauvre Virgil. Ne citons que Richard, victime de la maladie de Tourette en plus doux; Seamus a des crises de sommeil narcoleptique méditatif. Heureusement, un des fils, Barry, est docteur mais la soirée ne lui portera pas chance.
    Malades, les fils sont aussi très violents et ce, depuis l’enfance comme le prouvent certains souvenirs du narrateur. Dans cette soirée, l’accès à la boisson ou aux côtes de porc n’est pas aisé et fait naître bien des conflits: il suffit de voir comment le chef-d’œuvre du plan de table explose vite en petites rixes.

 

    Il reste que la violence intrafamiliale est synthétisée par le rite qui a lieu ce soir-là comme chaque année : la chasse sauvage au Roi du Maïs...joué par Doug, le narrateur qui doit à chaque fois revêtir un masque africain et courir presque nu pour échapper à la traque de ses frères...

 

   Arrêtons-nous un moment sur ce narrateur aux cheveux longs et au dos voûté qui a un passé correct de joueur de foot américain (dont il a besoin en cette soirée animée): le lecteur du VÉRIFICATEUR ne sera pas surpris de  retrouver un narrateur qui ne va pas mieux que celui de la crêperie en folie.

 

  Il a autant de contradictions, de variations d’humeur, d’ambivalences (haine/amour;  franchise / culpabilité, agression/ réparation:"j'aime mes frères et je les hais") que lui, autant de goût pour l’analyse subtile, pour le détail apparemment insignifiant (le bruit de la laitue sous un plateau en acier), pour la digression inattendue (ses méditations sur les grandes communautés comme sur la couleur d’une cravate), pour la confidence plus qu’intime (il se jette aux pieds de son frère Hiram et montre longuement combien est agréable la posture et le toucher du cuir noir; il prend un plaisir inouï à pisser ailleurs que dans les lieux réservés à cet effet - ce soir-là, il bat son record de longueur...) et si le psy vérificateur vole sans sourciller au plafond de la crêperie, Doug, lui, commande sans problème au chien Gunner qui comprend tout, bien mieux que le chat de Derrida....

 

    Doug est le généalogiste de la famille et souffre d’ailleurs de son prénom, attribué depuis longtemps dans la famille (dès 1729) à des enfants morts en bas-âge: il est le seul Doug parvenu à maturité....Il est en outre persuadé de descendre d’un lointain monarque insane. Il est surtout celui qui médite d’une façon follement sagace sur l’ontogenèse et la philogenèse, ce qui le pousse à se révolter puis à s’aplatir devant l’aîné Hiram qui « incarne fidèlement les rages et les pathologies diverses de la génération antérieure et, par extension, remonte encore dans le temps, de toutes celles qui l'ont précédée; personne n'est jamais vraiment à lui seul, quand il agit, la « racine même» des dilemmes inhérents à toute famille. Il serait mieux de voir dans cette « racine même» un ensemble de blessures psychologiques transmises à travers les âges à toute la descendance».


    Doug est surtout l’homme voué à incarner le Roi du Maïs dont la traque rituelle opérée par la meute de ses frères commencera tard dans la nuit : sous un masque africain mal choisi par Gunner il livrera bataille avec courage, presque nu et armé du stéthoscope et des seringues de Barry...Après avoir exécuté la danse du Roi du Maïs aux figures très libres (un peu perturbées par des éternuements) qui lui fera croire qu’il est devenu le Sauveur, il assistera aussi à l’apparition du Père (énorme) au plafond de la grande salle dont les plâtres inondés feront tomber en morceaux sur lui le dessin menaçant. Vous verrez comment cette soirée finit et quelle théorie Doug en induit sur le rapport des pères et des fils.

 

 

 

    L'urne contenant les cendres du Père aura-t-elle été retrouvée? Tel était, rappelons-le, l'objet de la quête de ce roman qui ne pouvait résonner que sur la terre américaine...


 
    Antrim est classé parmi les post-modernes, ce qui ne veut plus rien dire. Ce qu’on peut seulement avancer c’est que dans cette fable de toutes les hybridations inconscientes, on rit de bout en bout tout en ayant le sentiment de toucher quelque chose d’incroyablement profond. La division des êtres, les legs parentaux insoupçonnés, les mythologies refoulées, le néo-archaïsme tout nous traverse et fait mouche. Chez Antrim, il ne s’agit pas de forteresse vide mais d’une forteresse trop pleine.
 

 

  (1) Le système de rangement évoqué p 178 est du plus grand comique. On nous permettra d'aimer (et de recommander pour la bibliothèque de votre ville) le rayon Poètes cavaliers & Maîtres du distique.....

 

Rossini

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog
commenter cet article

commentaires