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3 janvier 2012 2 03 /01 /janvier /2012 10:37

"Jane supporte mes théories ridicules sur...sur...tout ce qu'il y a sous le soleil!"

....

 

"Étais-je cinglé? Pourquoi mettre cela sur le tapis?"



    Il aurait pu se nommer Gregor Samsa: ce n’était que Tom, métapsychologue reconnu, spécialisé dans la célèbre branche de la Théorie de la Friction Moi/Autrui (son auteur étant, bien entendu, Lawrence Mandelbaum) et organisateur de l'inaugurale soirée crêpes pour analystes de l’Institut Krakower. Un jour d’avril. La saison de Pâques. Du côté sud de la ville. Une soirée de "succès monumental" pour la communauté de la santé mentale....
    Voilà la situation de départ du troisième roman de Donald Antrim, célèbre chroniqueur du New Yorker et proche (si c’est possible) de Pynchon qui aurait dit grand bien de ce VÉRIFICATEUR.

 

    Ce très savant et très torturé Tom va raconter de façon tortueuse cette soirée crêpes fondatrice au rythme de ses réflexions minutieuses, scrupuleuses  et denses. Il dira :"Je vais essayer de rester objectif"....

    Pour bien comprendre l’aventure il faut poser au moins deux ou trois choses : le décor a son importance. Dans la crêperie (PANCAKE HOUSE & BAR) compteront les box des consommateurs, la porte qui donne sur la cuisine, un certain faitout et des poêlons, la vitrine des confiseries et l’aquarium tropical. Bien savoir aussi qu’un hôpital rénové avec une belle tour pyramidale est proche et que le brouillard  tombera
vite sur la ville. On n’aura garde d’oublier le plafond de la crêperie...
    Autre point majeur : il faut arriver à se persuader que dans ce récit  tout est (presque) normal, que tout va bien ce soir-là, que tout est, comme le répète le narrateur, naturel. Il y aura bien, assez tard un épisode inventé, celui de la visite du lieu sacré de la bataille de Battlefield Grove...(qui,
en fait, n’eut jamais aucune importance dans la Révolution américaine) mais avec la plus grande honnêteté notre locuteur assurera toujours qu’il a inventé. Il est vrai qu’au bout d’un certain temps on ne sait plus...Et puis il y aura une lumière, une cascade de lumière venue de l’hôpital ....
    Enfin il convient d'admettre que si ce narrateur s’adresse à un vous sans jamais céder la parole à qui que ce soit, il est difficile de savoir quel est le destinataire de ce monologue aux méandres hypnotiques. Sans négliger que Tom est un théoricien de "la réalité et de sa dissolution dans la conversation polie".

 

 

         Ceci posé que raconte ce Tom? Apparemment une simple  crêpes party avec quelques épisodes minuscules passés à une loupe très grossissante. Dès le départ, le plus angoissant, le plus intimidant pour lui (il aura les mains froides, le souffle court) tient dans le choix  entre crêpes aux myrtilles et œuf Bénédicte. Ce qui, avouez-le, n’est pas facile. À partir de cette alternative digne de l’âne de Buridan, très logiquement (dans une logique passablement inconsciente (ici Tom pointerait lui-même une parenthèse s’interrogeant sur la logique et l’inconscient), Tom fera une confidence (ce n’est que la première) sur un dilemme conjugal: dans sa maison (il nous donne l’adresse page 18), une pièce du haut a besoin d’être repeinte et ferait un beau petit bureau mais les choses traînent en longueur et Tom se demande si derrière cette intervention qui tarde à venir ne se cache pas pour sa femme Jane  la question d’une chambre pour l’enfant qu’il n’ont pas encore eu.. et dont l’apparition aurait de vastes conséquences symbolico-psychiques (enfant ou pas? Fille ou garçon? Quelle couleur pour le papier peint? L'enfant est-il la fin de la virilité? N'introduit-il pas la mort ? etc.) qu’il s’emploie à décliner avant d’en revenir à son dilemme douloureux et inhibant (crêpe ou œuf?). Avec effort, il optera pour les crêpes à la satisfaction de la divine Rebecca, jeune serveuse que nous retouverons assez vite..

    Un autre micro-épisode (longuement analysé avec l’exactitude vétilleuse que vous commencez à intégrer) surviendra vite au moment où toute la noble communauté des analystes sera attablée devant des crêpes: l’incident du docteur Bernhardt (à la veste de sport rouge et l' indévissable panama). Il vient d’approuver le choix de Tom et de piocher sans gêne dans les assiettes des autres quand tout à coup chaque consommateur de crêpes a le sentiment que Richard Bernhard va s’étouffer avec une saucisse un peu trop goulûment avalée.... Pour prouver la complexité de la situation et le sérieux de la restitution, on nous permettra une longue citation belle comme un écusson moyenâgeux et révélatrice des subtiles capacités d’analyse de Tom. On nous autorisera aussi quelques interventions.




           «L’atmosphère était tendue. Des dynamiques de pouvoir complexes étaient à l'œuvre. Bernhardt, en menaçant de s'étrangler avec la nourriture d'autrui, avait pris le rôle de l'usurpateur, «capturant» non seulement ladite nourriture mais les sympathies de ses pairs. Malheureusement pour lui, il n'y avait pas assez de place dans le box pour que je lui entoure le corps de mes bras, les tende, si nécessaire, pour l’attraper et le presser fort [cette situation aura bientôt un prolongement dans le récit...]. L'estomac de Bernhardt appuyait contre le rebord de table. Il tenait un toast cannelle-raisins secs dans une main et sa serviette dans l'autre. Il fit un bruit de gorge, et ce bruit parut magnifique, désespéré, comme des cornemuses dans le lointain ou le vent dans les arbres. Comme en répons au son émis par Bernhardt, Maria se pencha en avant au-dessus du plateau de la table; elle se pencha vers le gros homme. On aurait dit qu'elle était au bord des larmes. Elle ne toucha pas Bernhardt;les mains de Maria n’allèrent pas jusqu’à toucher; elles flottèrent dans l'air, hésitantes, près du visage de Richard. Quels doigts magnifiques elle avait. Je me sentis, en regardant le visage de Maria et ces doigts, tel un intrus témoin de quelque chose de merveilleux et de mystérieux.
    De cette façon il devint clair - d'après le tableau composé par ces deux-là: l’homme luttant pour reprendre son souffle: la femme tendant le cou dans sa direction; et leur immobilité adorable tandis que, un instant, ils se regardaient l'un l'autre -, il devint clair, à la manière dont les choses le deviennent, dans un tel instant public, étrangement, inexplicablement clair pour les autres, que Maria et Bernhardt  couchaient ensemble.
    Ou bien était-il concevable que je ne fisse qu'imaginer ce scénario (le scénario et la perception que j’en avais), parce que j'avais en réalité perçu - par des voies que je ne comprenais pas et ne pouvais m'expliquer, ce soir devant des crêpes, du bacon et une salade - que Manuel [Escobar, un Européen], notre kleinien de l'autre côté de la table, couchait déjà avec ma femme?
    En d'autres termes, Manuel m'avait-il d'une certaine manière dit une vérité quant à sa liaison avec Jane, sans rien me dire du tout? Et n'était-il pas possible, voire probable, s'il en était ainsi, que tout le monde couchât avec tout le monde - y compris Bernardt et Maria? La question que je soulève est la suivante: ma croyance que mes collègues de l'Institut étaient amants venait-elle de l'observation et de la reconnaissance de signaux interpersonnels subtils, de communications inconscientes entre eux, ou venait-elle de l'intérieur de moi, de mes propres sentiments et prises de conscience à peine perceptibles, ces sentiments auxquels je ne prêtais pas, à l'époque, pleinement attention, sentiments concernant Manuel, concernant Jane, concernant les relations sexuelles et la rivalité sexuelle, concernant le caractère étrange et précaire des relations humaines, concernant les complications épouvantables de l'infidélité, de l'extase volée, et de la culpabilité?

«Avale. »».

 

   Avant de revenir aux scènes ô combien marquantes de cette épopée analytico-crépière, indiquons que cet extrait vous prépare parfaitement aux sinuosités rhétoriques d'un récit totalement dominé, saturé, cadenassé par les théories post-freudiennes.
     En effet vous aurez droit à un soliloque ininterrompu vous menant d’interrogations (que de questions à l’instar de celles de l’extrait précédent) en doutes (avec Rebecca, serait-il paternaliste?), d’excuses ou autocritiques («et je me fis aussitôt l’effet d’un manipulateur ou d’un imposteur»156) et de dénégations en concessions, de références (par exemple il approuve Winnicott sur un point) en suppositions, d’hypothèses en digressions (sur le rôle de la pression atmosphérique, sur le panama de Richard, sur la calvitie, sur le silence des sconces et des ratons laveurs (avant un orage-bien sûr!) etc.), de jugements tranchés (« il n’est pas inhabituel de donner voix, à titre de condition préalable à leur formulation consciente, à ses désirs naissants et souvent profonds, ses craintes, ses espoirs, ses inquiétudes, et ainsi de suite»- vous apprécierez le "et ainsi de suite) en paradoxes, de descriptions (il est un maître de l’évocation des corps et de leurs significations (un tel se balance, Peter Konwicki: il vous traduit ce geste en proxémique inconsciente mais inoubliable
surtout est le regard porté sur la nuque de Rebecca où il trouve le moyen de reconnaître dans un tableau de Bruegel l’Ancien un chien sur LE CHEMIN FORESTIER AVEC VOYAGEURS...)) en prédictions (Escobar ira chez Jane, sa femme), de précisions extrêmes (pourquoi sa chatte se nomme-t-elle Larry? Comment se déroula donc la bataille de Battlefield Grove?) en promesses («un jour je rédigerai un article sur la PIÉTÉ COMME EXPRESSION DU GROTESQUE156) ou en reformulations («je devrais plutôt dire...). Imaginez qu’ayant lu Freud et les reformulations de ses disciples, le narrateur de la RECHERCHE s’exprime en portant sur ses épaules un Kafka volontiers ventriloque.... 

 

    Mais alors en dehors de ces actes de parole, ne se passe-t-il rien dans ce récit? Au contraire. Il faut vous préparer à quelques surprises. En effet, à un moment donné, Bernhardt (celui qui manqua s’étouffer, celui qui sent la transpiration et l’après-rasage, celui qui a la peau couleur de saumon en boîte) va serrer dans ses bras notre narrateur Tom qui soudain se mettra à voler dans les airs de la crêperie (cela va de soi :il lui faut absolument éviter les poêles à crêpes suspendues) - il faillit même voir le plafond grandir pour lui donner plus d’espace (Pesez bien les termes de l’évocation, là encore, irrésistible:»


        «Les bras de Richard autour de ma poitrine se serrèrent plus étroitement. Sa respiration était haletante et il me soufflait fort sur le cou. Il était contrarié, et le résultat fut qu'une fois de plus je m'évadai de mon corps maltraité, m'envolai comme un oiseau pris au piège d'une maison, battant des ailes au-dessus des têtes et trop près des murs, incapable de me poser aux fenêtres qui, de toute façon, étaient pour la plupart fermées.
    Comme j'aurais souhaité pouvoir m'envoler par une fenêtre et regagner la maison. J’admets  que c’est là une idée faible et sentimentale;j'ai déjà reconnu le romantisme balourd qui s'exprimait dans ce genre de scénario tiré par les cheveux d'évasion par le vol, et je peux seulement dire à ce stade, pour ma défense, qu'il était bien approprié au temps chaud de l'année, et que les oiseaux chanteurs retournaient vers le nord pour pondre leurs œufs.» Suit alors, comme l’avez deviné, une indispensable digression sur le printemps, la nidification des colombes ...). Tom (à la fois faisant du rase-mottes (rase-box ou ou rase-crêpes plutôt) indoor sans cesser de subir les enlacements suspects de Richard Bernhardt) sera rejoint après bien des épisodes haletants par la divine Rebecca puis par Sherwin Lang agrippé à son tour par la jeune anglaise Leslie. Le tout sous le regard et les commentaires des analystes restés en bas autour de leurs crêpes et devenant témoins, sur la fin, de ce qu’il faut bien appeler une partouse aérienne du plus étrange effet.

 

 


 

       Ce roman d’Antrim est une grande réussite : il est désopilant de bout en bout (exception faite de la cascade de lumière à la fin mais la pyramide de l’hôpital en lévitation elle aussi  est un avertissement permanent) et la scène de débat sexuel entre Jane et Tom (retenu sur le trône par d’urgents besoins) reste mémorable. Il est virtuose : il parvient à nous raconter l’équivalent de la mort de Bonnie & Clyde au ralenti d’Arthur Penn en deux centaines de pages...Rarement le temps de l’action et  le temps de la narration ont été, à ce point, disjoints. Il est grave : comment une hallucination psychique peut-elle prendre à ce point? Il est roué : à force de ratiocination, le flux verbal de Tom cherche à boucler toutes les issues et à mener vers une explication de tout. Ainsi fournit-il, VÉRIFICATEUR de lui-même, en toute clarté, la vérité de son cas et sommes-nous tentés de lui emboîter le pas....

 

   Lequel d'entre nous (le vous du récit de Tom) peut entendre cet appel?

Rossini.

 

 

 

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Published by calmeblog - dans roman américain
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