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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 07:52


 

        Le lecteur qui a fréquenté les aventures de Tom le VÉRIFICATEUR aux prises avec la jolie famille des psy de l’Institut Krakower ou celles de Doug et sa famille maboule aux CENT FRÈRES se demande tôt ou tard ce qu’il en fut de la famille de l’auteur lui-même, Donald Antrim. La réponse nous est donnée dans cette évocation auto- et biographique de sa mère.

    On mesurera d’emblée l’importance de cette mère dans une de ses déclarations : «nous n’avons pas à nous soucier de ce que pensent les autres, Don»disait-elle. Et elle ajoutait: «nous ne collons pas avec eux.»Antrim explique alors:"Pendant des années ma mère avait eu l’habitude de proclamer, en public et en privé, qu’elle s’identifiait à moi. Elle croyait que nous nous comprenions l’un l’autre et que nous étions fondamentalement semblables dans notre aliénation du monde non créatif». Ajoutons encore, comme préambule, que sans qu’on puisse parler de hasard, sa mère lui apparaîtra comme s’envolant à l’instar du  psy du VÉRIFICATEUR.


    Cette méditation à dimension autobiographique ne présente aucun souci chronologique : les chapitres respectent une sorte de rhapsodie thématique (l'oncle, la robe kimono, le père et les livres etc.) qui pousse à de nombreux allers et retours dans le temps- aussi nombreux que les voyages nord-sud-sud-nord de la famille Antrim.... Ainsi le portrait de la mère est-il discontinu : on la découvre encore physiquement après plus d’une centaine de pages.

 

 

     Le lecteur familier d’Antrim retrouve son goût pour les rapprochements apparemment incongrus (la mort de la mère et l’achat problématique d’un lit), les digressions qui mènent savamment à l’essentiel. Il comprend mieux, au détour d’une réflexion, l’importance de certains lieux clos ou des coffres dans son existence et l’obsession de la maîtrise du monde représentée par des livres d’enfance qui ont compté dans sa formation intellectuelle (sa passion pour les maquettes n'étonne guère). Le rôle du père dans la découverte de la lecture mène à une réflexion sur l'objet livre, à une touchante peinture d'un Noël qui compta: sans oublier la place du désir dans le commerce de la littérature. On le découvre pudique dans le récit de certaines scènes (crises éthyliques de sa mère) que le romancier aurait sans doute développées: la scène dite du commencement du délitement, mélange de colère, de honte, de peur et d’absence de sensation exprime bien la technique de suggestion par l’évitement du grandiloquent.

 

 

      L’évocation se veut d’une grande honnêteté.  Antrim se montre tour à tour hésitant, incertain, dubitatif, exposant ses lacunes, soulignant ses approximations : il écrit souvent «je ne sais pas», «je suppose», «je suis incapable»(«de dire combien d’hospitalisation elle a subies -quatre? cinq?- avant d’être désintoxiquée»), «mais est-ce exact?(...)Mes souvenirs convergeaient-ils pour former un composite universel?»....Il s’interroge beaucoup sur lui-même prenant à témoin le lecteur dans des questions qui n’ont rien de rhétorique.
     La probité éclate surtout dans l’aveu de nombreuses réactions peu flatteuses. Il lira une lettre de la deuxième femme de son père, violant ainsi une correspondance intime. À la fin de la vie de sa mère et malgré des témoignages touchants de voyages faits en urgence pour aller lui rendre visite alors qu'elle se trouve en phase terminale d’un cancer, il admet qu’il n’a pas eu la force de lutter. Pire :vers la fin il appellera sa mère par son prénom, Louanne comme pour marquer une distance qu’il avait prise aussi en venant loger dans l’hôtel le plus chic de la ville où elle séjournait; il fera tout pour éviter un voyage avec elle, une sorte de lune de miel à peine masquée ("Je n'étais malheureusement pas emballé à l'idée de débarquer dans une chambre d'hôte ou un bungalow en bord de mer avec ma mère mourante, qui me ferait honte. Elle parlerait haut et fort au restaurant et rembarrait le serveur. Je me voyais déjà jetant des coups d'oeil à droite et à gauche, essayant de me faire tout petit, en vain, et présentant des excuses à tous les gens rencontrés.")...; enfin, à deux reprises, il confie avoir voulu la mort de sa mère qui représentait une forme d’(illusoire) libération. L’ambivalence règne naturellement dans cette union mère / fils et ce ne peut être une surprise: quand elle détourna un héritage qui revenait à lui et à sa sœur, il crie sa haine d'alors tout en trouvant assez vite sa réaction inepte. Même contradiction dans la bimbeloterie qu’il garda d’elle tout en ne parvenant pas à l'apprécier  ; même gêne devant la musique des Appalaches dont il avait horreur mais qui l’émut un beau jour parce que c'était sa musique à elle. Tout en étant peu sensible aux superstitions et aux croyances fumeuses (New Age) de sa mère, il reconnaît lui parler souvent comme il lui arriva aussi d'implorer son grand-père pourtant depuis longtemps défunt....

     Il reste que le portrait de la mère, tout en touches, retouches et repentirs successifs est d’une grande finesse et d’une grande beauté. La capacité d’analyse qui dans les romans d’Antrim est souvent contestée de l’intérieur, par choix esthétique, a ici toute sa force. Songeons à la demande de sa mère à propos de la dédicace du futur livre de son fils. À l’épisode du choix d’un lit, lié à la mort de cette femme aimée et crainte - il parle de consumérisme compulsif qu’il voit comme un matricide. Pensons encore à la part d’autodestruction qu’il découvre non seulement dans l’alcoolisme de sa mère mais encore dans son travail acharné de styliste. Le récit de la naissance de Donald donne lieu à une observation lourde de conséquences: elle lui raconte que sa mère à elle lui arracha l’enfant des bras pour rompre l’union d’un fils avec sa mère. Antrim réfléchit à la raison de cette confidence : sa mère voulait ordonner son avenir: «En me parlant d’un clivage survenu entre nous à ma naissance, ma mère m’explique que j’aurai toujours besoin d’elle, parce que pour moi elle ne mourra jamais». Ce que ce livre prouve sans cesse.

 

 

    Le moment le plus beau et le plus émouvant du livre concerne une œuvre de Louanne qui avait du talent, du savoir-faire et de la culture dans la confection des robes.
    Antrim décrit la fameuse robe kimono créée par sa mère et cherche à comprendre ce que dit, raconte, confie ce «Voyage de l’héroïne». Selon lui cette robe digne d’un prêtre paien reflète le supplice de la créatrice qu’était Louanne et transmet la vie à la personne qui la porte. Quel genre de vie? «Ni terrestre ni confinée dans le corps mortel, c’est une vie à la fois sacrée et profane, informe et formelle, jeune et vieille, innocente et expérimentée, ancienne et moderne, fugace et éternelle». Antrim explique que c’est l’enfant qu’elle était, innocente, naïve qu’elle avait transféré à la surface du kimono. Ce passage long, grave, retenu est le vrai tombeau de la mère.

 


    Pour l’amateur d’Antrim, pour celui qui reste forcément perplexe devant Tom le vérificateur ou Doug aux cent frères, au-delà de la belle évocation de la mère, un point retient encore l’attention. Le destin de son oncle Eldridge, le talent mal apprécié de Louanne et surtout l’étrange attitude de S., un ami de sa mère qui va chercher pendant 25 ans à prouver, contre toute évidence, qu’un tableau en sa possession a été peint par Vinci ou Church (!) indiquent combien la cristallisation des destins le fascine. Devant les aléas, les errances des vies, il cherche sinon à comprendre du moins à rendre le mystère demeurant mystère.

    LA VIE D’APRÈS. L’APRÈS-VIE. Pour Antrim, la vie d’après la mort de la mère. La vie des survivants privés de leurs parents. Hantés par des êtres aussi rares, aussi fragiles et endurants, aussi malades et aussi aimables que Louanne.

    «Ces dernières années, j'ai remarqué que les enfants survivants ont tendance à réévaluer leurs mères et leurs pères, à les trouver plus courageux, plus forts, plus généreux dans la mort que de leur vivant; et il n'est pas impossible que, le temps passant, après avoir pleuré leur décès, nous, les, enfants survivants, entretenions l’espoir qu’un jour nous connaîtrons enfin vraiment nos parents, et réciproquement».

     L’écriture, autobiographique ou pas, y contribue largement dans son cas.

 

      Il n'est de vie qu'après.


  Rossini

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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