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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 17:01

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"Qu'est-ce qu'un littérateur de café? Un homme qui a le temps de réfléchir dans un bistrot à ce que les autres, qui sont à l'extérieur, n'ont pas vécu."

                                    Anton Kuh

 

 

        Que de force et de courage il fallut à Anton Kuh pour vivre et écrire pendant l’époque bouleversée qu’il traversa, de la fin de l’Empire austro-hongrois à l’Anschluss qui fit de l'Autriche l'Ostmark, une province de la Grande Allemagne! Né en 1890 d’une famille juive originaire de Prague, il devint comme le dit le préfacier ”journaliste, bohème, conférencier, comédien”, fréquenta Brod, Kafka, Meyrink, Werfel, Kokoschka, connut la Vienne des grands et petits événements et celle des cafés où il parlait avec brio. On le baptisa le PARLEUR.
    Des éditeurs ont fouillé les archives des journaux (ses papiers ont en grande partie disparu) pour nous offrir une anthologie de ses chroniques publiées dans les journaux et les revues. C’est ce que nous lisons dans cet immensément talentueux et douloureux (1) CAFÉ DE L’EUROPE.

 

 

  TITRE

 

   Son choix est judicieux. Avec l'église voisine, ce célèbre café viennois "était la caractéristique, la particularité, la spécialité, le destin" non pas seulement du café mais de la ville. Lieu d'agitation perpétuelle, de passages incessants, espace de "la lumière rayonnante du demi-monde et de l'activité face aux contours de l'obscurité historique, le bavardage et le silence en un même lieu." Il était l'Europe à Vienne et plaçait Vienne au cœur de l'Europe. Quand, en 1918, Kuh rédige ce texte, le café est fermé et destiné à devenir une banque :"N'est-ce pas pour Vienne significatif de son avenir: l'ex-capitale germano-autrichienne rétrécie d'un État de plusieurs peuples réunis dans des cafés? N'est-ce pas symbolique de son retour à la position d'une petite ville d'honnêtes mangeurs de knödel et de gens actifs et sérieux? La Vienne allemande nettoyée de ses composantes slaves et magyares se lance avec témérité à la hauteur de Linz."....

 

 

 

  PETITE FORME

    Ce recueil est un feu d’artifice générique. Ayant choisi journaux et revues, Kuh excelle dans le petit texte (le feuilleton) que ce soit avec un portrait (un von Stroheim génialement cerné), un dialogue (ainsi le dilemme autour du café-crème que les Viennois nomment mélange), un conte allégorique (la barbe de l’Empereur), le journal (délicieux diarisme dans un sanatorium), la prophétie, la nouvelle, l’anecdote historique (les deux journées de juillet (1927/34) qui décidèrent du sort de l’Autriche), la confession (d’un monocle par exemple), la saynette (REICHSTAG), le fait divers (PELOUSE INTERDITE, et, plus grave, JAKUBOWSKI, victime d'une erreur judiciaire), l’instantané sociologique (les cafés de Vienne ou les vraies et fausses guinguettes), le discours ou l'entretien apocryphe (d'Hitler), l’aphorisme (on le dit trop facilement le rival de Kraus), les mémoires (J'AI QUITTÉ LA SOURICIÈRE, publié en 1938 à New York, et d'une lucidité noire).

   L’Autriche est en mille morceaux. Il les cerne sous toutes les coupures possibles. Il aime tellement “les mille réfractions de l’humain”.

VIENNE

      Bien qu’originaire de Prague avec laquelle il prit ses distances (il lui consacre une chronique d'une grande subtilité), c’est Vienne qu’il défend, loue et en particulier ce qu’il appelle l’esprit viennois qui n’a rien à voir avec les stéréotypes qui sont les nôtres encore aujourd’hui.

   Vienne la cosmopolite (jamais nationaliste et surtout pas allemande…(2)), présentée (avec (peut-être) cette tendance au rose typiquement viennoise... ainsi qu'il l'écrit lui-même...) comme un idéal de charité, de finesse, de tolérance et de nuance - ce que ses nombreux ennemis haineux nomment "mollesse", “tiédeur”, “veulerie”. “Vienne, tête de dix peuples, a vécu son absence d’esprit national, aussi bien féodale que domestique, mais en tout cas née lorsqu’elle était adulte, comme un esprit, un art et une Weltanschauung. Elle a apporté sa lumineuse contribution à l’univers allemand par sa non-germanité.”

    La Vienne des deux cent mille juifs "qui formaient une des couches sociales les plus distinguées de la terre (...). Il est inutile d'énumérer les noms d'artistes, de scientifiques, d'industriels célèbres dont ce petit groupe (...) a fait cadeau au monde."

    La Vienne des journaux qui survit à peine quand ils sont en grève, celle des cafés qu'il raconte tellement bien dans tous leurs aspects, toutes leurs coteries, tous leurs rites et audaces. Comment oublier ses ombres nommées Altenberg, Polgar, Otto Gross, Weininger, Krzyzanowsky?

     Quand même pas la Vienne des valses? Bien sûr que oui mais pas celles que l'on croit et qui ont été défigurées et volées par la bourgeoisie.

   Bref, Vienne sur Danube et surtout pas ce qu'elle devenait, Wean-village ou Wien am Gebirge...


      Kuh a incontestablement une nostalgie de la Vienne d'avant 1914 et d'avant l'explosion de l'Autriche-Hongrie de 1918, ce qui ne le rend nullement indulgent envers les errements et les ridicules du régime ni envers ses fonctionnaires qu'ils raillent en de nombreux textes (GRÈVE DES FONCTIONNAIRES). Son obsession est le risque de germanisation de Vienne. Au fil des périls (Kuh aura vécu l'après 14-18, les troubles du nouveau régime, la journée du 15 juillet 1927, l'assassinat de Dolfuss, la montée de l'hitlérisme, avant d'être forcé à l'exil à New York), l'alibi de l'anschluss revient de plus en plus souvent dans ses chroniques, alibi toujours étayé par des considérations sociales et politiques fallacieuses.

 

  La "fin" de Vienne est magistralement illustrée par le mystère des nombreuses gares de cette ville:"Jusqu'au jour de l'effondrement, on ne savait pas pourquoi il y avait autant de gares à Vienne (...) Les soldats rentraient chez eux. Vienne ne serait plus qu'une station de correspondance...."Texte extraordinaire d'ironie mélancolique. Lui-même, en 1938,  dut miraculeusement la vie sauve à un train (le dernier) dans une gare de Vienne....Il lui permettrait l'exil.

 

 

LANGUE
        Le style de Kuh est unique. Son aptitude à rendre en peu de mots (il rencontra nécessairement la forme de l’aphorisme) une situation politique complexe ou un modeste travers ou encore à fixer un portrait stylisé (celui de Mussolini (“fulmineur de balcon”, ”apprenti garçon de café d’Hitler”) aurait ravi Gadda lui-même) le rend sensible à la force du langage et aux pouvoirs des langues. Il se moque des Américains et des Anglais (il est injuste avec l'Angleterre) et de leur langue, il sait ce que cachent les formules figées, les redondance, les phrases creuses, les mots truqués, les silences falsifiés, les statistiques (si chères aux Allemands d’alors) des journalistes et des politiques. Sans oublier l'endoctrinement des livres d'école (LE LIVRE DE LECTURE, réécrit évidemment en 1918 mais qui ne change rien). Quand il entreprend, pour la liquider, l’inusable comparaison entre Napoléon et Hitler c’est d’abord leur livre qu’il prend comme critère d’examen. Et que dire de son évocation de la  langue d’Hitler et de son accent autrichien qu’il désavouait :”Un Allemand qui parle comme une femme de ménage de Hanovre s’imagine que parle un voyageur de commerce munichois qui aurait quitté Eger dans les Sudètes pour s’installer à Vienne; somme toute:un fonctionnaire subalterne qui aurait englouti toutes les phrases embrouillées du style autrichien avant de dire dans son berceau “maman” pour la première fois.” Sa parodie du discours hitlérien sur l’art est cinglante et irrésistible comme est lumineuse sa dénonciation de la récupération de Nietzsche par les nazis.

  Décrypter les discours, désempiéger la langue. Kuh est également un analyste étonnant des photos prises pour l’Histoire. Vous verrez ce qu’en quarante il disait du gouvernement de Pétain à Vichy à partir de sa seule photographie (D’OÙ PROVIENNENT CES TÊTES?) ou bien des rites de pactes qui fleurissaient en Europe (SIGNATURES) avec des signataires entre "VEUVE CLIQUOT et veuve Clio"...Encore deux chefs-d'œuvre.


   Pour un "parleur", Kuh avait tout de même des yeux et des oreilles d'une incroyable sensibilité que nous ne pouvons qu'admirer comme il savait reconnaître la dignité d'une phrase de Schuschnigg (3) piégé par Hitler.

 

 

RAISON

 

       La culture de Kuh est impressionnante (par exemple il parvient à expliquer l’ordre de perception des agissements d’Hitler autour de l’Anschluss à partir de la dramaturgie d’Ibsen…) et l’on devine qu’elle n’est pas pour rien dans sa sagacité (L’ASPHALTE ET LA GLÈBE donne encore à penser aujourd’hui) et dans la maîtrise d’un tour rhétorique (l’opposition - son paradigme étant sans aucun doute celle de l’avant et de l’après) qu’il affectionne - tout en sachant que cette figure peut aussi servir le convenu d’une pensée fatiguée comme il le rappelle dans l’opposition usée et inepte entre Hitler et Napoléon. Il excelle par exemple dans l’opposition des deux cafés qui se disputaient l’élite viennoise, le Central et le Herrenhof comme il sait, en une esquisse, présenter la même scène de banc public le soir à Vienne, Prague, Munich et au Tiergarten de Berlin.

   Mais ce qui frappe le plus chez ce chroniqueur souvent ironique et toujours profond c’est sa capacité à classer, à ordonner, à catégoriser avec une rigueur et une précision laconiques. Tout est motif à classement (les conseils au conférencier, les clients d’hôtel (les ronfleurs), les types d’écrivains, les philistins, les nuances de bourgeois, les espèces de parvenus, les types sociaux et politiques), ce qui lui permet de mieux voir, de mieux distinguer, de mieux faire comprendre. Dans un monde devenu fou il aura gardé jusqu'au bout la raison qui se voulait éclairante. 


      Anton Kuh était un écrivain rare:en peu de mots, avec malice, avec rigueur, avec causticité, avec rage, avec effroi (il savait, lui, ce qu'étaient les fantômes qui rôdaient dans Vienne ou ailleurs), il constatait, dénonçait, prévoyait le pire. Qu’il devait être lourd et douloureux d’avoir autant de talent et de perspicacité parmi les myopes et les aveugles plus ou moins volontaires! Avons-nous aujourd'hui des Kuh?

 

 

Rossini, le 7 mai 2013

 

 

NOTES:


(1) Le dernier texte choisi (le plus long) est le récit de ses derniers jours à Vienne, de sa dernière (et après tout, la première) tentative politique et de sa fuite miraculeuse vers la Tchécoslovaquie.

 

(2)"Vienne a été un creuset de diverses nations, une ville qui parlait allemand, et non pas une ville nationale-allemande."

 

(3)"Hitler le regarda et dit avec insistance:"Vous allez voyager, mais dans ma voiture. Schuschnigg lui demanda avec une grande dignité : "Suis-je déjà votre prisonnier?"

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

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Published by calmeblog - dans chronique
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