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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 11:35

    Sherwood Anderson (1876-1941) passe pour avoir influencé Hemingway, Faulkner, Steinbeck, Caldwell - une descendance flatteuse et enviable. Auteur de nombreux romans, il est surtout reconnu pour son recueil de nouvelles,  Winesberg Ohio.

    Ce livre présente un premier intérêt : souvent les nouvelles nous offrent un monde éclaté et des personnages qu’on n’accompagne qu’une fois et pour peu de temps. Dans ce recueil au contraire (un peu comme dans DUBLINERS - la ressemblance s'arrêtant là), les récits concernent tous la ville de Winesburg (1800 habitants) que l’on découvre peu à peu avec son printemps délicieux, sa saison des fraises, son environnement aux petits bois pour amoureux, la rivière qui lui donne  son nom (la Wine), son veilleur de nuit (Hop Higgins), le restaurant de Biff Carter, sa gare, sa grand’Rue, la rue Buckeye, son journal, l’hôtel Willard, le cabaret d’Ed Griffith, la mercerie Winney, ses cafés, son conseil d’éducation, sa banque, son cimetière, son étang des Citernes, la barrière de Trunion. Dans ce décor, les personnages viennent tour à tour au devant de la scène pour réapparaître en arrière-plan dans d’autres pages d'un ensemble aux échos très composés. Georges Willard, le jeune reporter apprenti homme de lettres faisant souvent lien en tant que témoin, auditeur ou acteur. La petite comédie humaine d’une ville de l’Ohio plutôt éloignée de Cleveland et où, pour un peu cotoyer l’énergie de quelques-uns, la tristesse domine pourtant largement, y compris les jours de Foire. Au point que, dans ces parages, le rire, très présent, est rarement joyeux : il est souvent qualifié de bizarre. Mais il est bien d'autres choses étonnantes dans ce monde, en principe, sans histoire. A commencer par Elmer, le héros de la nouvelle BIZARRE qui, à force de vouloir en finir avec le regard des habitants, en devient proprement aussi stupéfiant que l'Innocent Mook.

 

       Comme l’aventure d’Enoch intitulée SOLITUDE est plus l’histoire  d’un lieu que d’un homme, WINESBURG OHIO est l’histoire d’une ville aux destins mineurs qui résonnent longtemps en vous.

 

  Si le mode narratif n’est pas d’une grande originalité (un même principe d’exposition préside à beaucoup de textes), d’autres aspects rendent le livre attachant. Et c’est l’un d’eux qui frappe d’emblée à la lecture : nous voudrions rencontrer ces personnages, ce poivrot d’un jour, cette grand’mère héroïque, ce pasteur voyeur, ce docteur inventeur de dieux, cette Helène White, ceux qu’aucun film de western n’a jamais pris en considération. Un des talents d’Anderson consiste à donner à ces silhouettes, en très peu de pages, une épaisseur romanesque. Avec tendresse, avec humanité. Avec parfois un sourire triste.

 

 

  Porte
            Anderson manie peu le symbole quand ses personnages, eux, en ont un usage fréquent, souvent soufflé par la religion. Mais il en est un qui domine bien des épisodes de l’ensemble des récits: la porte. Entrer, sortir, demeurer, fuir, revenir sont des moments et des gestes plus que fréquents et décisifs dans son univers. Le père d’Elizabeth Willard, la mère de Georges le reporter, lui révélera  avant de mourir l’existence d’un pécule: «Cache-le; c'est pour compenser un peu mon échec paternel. Un jour il sera peut-être une porte pour toi, une porte grande ouverte.»
. Compenser, rattraper voilà bien également une autre des portes d’entrée dans ce petit monde qui n’est tranquille qu’en apparence. Il faudra y revenir : le recueil s’ouvre aussi par une porte de quelques pages magnifiques où s’insinue une théorie des grotesques.

  Moments

          Anderson privilégie les moments de basculement, les ruptures, les cassures, les élans retombés qui font, d’un coup, un destin. Mais la petite ville est elle-même présentée dans un cadre historique posé comme une révolution: c’est, après les séquelles de la guerre civile, le passage de l’agraire à l’industriel qui sert d’horizon au livre. On voit venir le passage d’une société presque fermée à la société ouverte du capitalisme: c’est particulièrement saisissant chez cet homme halluciné de dieu, récitant zélé de la Bible, prêt à répéter d’antiques sacrifices, Isaï Bentley (L’HOMME DE DIEU): «Isaï prit l'habitude de lire les journaux et les revues. Il inventa une machine à fabriquer des clôtures en fil de fer. Il comprenait vaguement que l'atmosphère d'anciens lieux qu'il avait toujours entretenue dans son esprit était étrangère à ce qui grandissait dans l’esprit des autres. L'époque la plus matérialiste de l'histoire du monde s'ouvrait, une époque où les guerres seraient faites sans patriotisme, où les hommes oublieraient Dieu pour ne plus respecter qu’un idéal moral, où le désir du pouvoir remplacerait la volonté de servir, où la beauté serait presque oubliée dans l'impétueuse ruée de l'humanité vers l'acquisition des biens matériels, et cette aube des temps nouveaux agissait sur Isaï, le serviteur de Dieu, comme sur les gens de son entourage».

    Ce passage radical, lourd de mélancolies et d’opportunisme n’est que suggéré: on appréciera la fabrique de clôture si parlante.... D’autres moments retiennent d'avantage la plume d’Anderson.

 

    En effet il prête surtout une attention aiguë aux élans soudains (par exemple, l’élan amoureux vite oublié ou contrarié ou encore le sentiment maternel de Louise Bentley qui dure si peu), aux accès d’exaltation (religieuse ou économique comme chez Isaï), aux crises de fureur ou d’enthousiasme (transgressif chez le pasteur). Que dire de Hal dont on parle en ces termes « Chaque fois qu'en relevant la tête, il voyait la beauté du paysage sous la lumière du soleil couchant, il avait envie de se livrer à quelque action qu'il n'avait jamais commise auparavant, de pousser des cris ou des exclamations, de donner un coup de poing à sa femme, ou d'accomplir quelque exploit du même genre, aussi imprévu et aussi terrifiant.»?
    Il est symptomatique de relever que le mot impulsion est un des plus fréquents dans le vocabulaire d’Anderson: enflammé n’est pas rare non plus. En même temps ces élans pour être violents sont le plus souvent retenus, suspendus, arrêtés (l’institutrice), détournés et ils travaillent les corps et les esprits ou ce qu’il en reste. Le bovarysme règne aussi alors dans les communes du Midwest... Comme on sait au moins depuis L’EDUCATION SENTIMENTALE et comme le pressent même le jeune reporter Willard, ce n’est pas seulement une originalité féminine....

 

  Un des moments les plus tristement mémorables se situe dans l'avant-dernière nouvelle (SOPHISTERIE): Georges Willard et Helen White y "[frôlent] la seule chose qui, à l'âge de la maturité, rend possible la vie des hommes et des femmes dans le monde moderne".

    Folie

    Dans cet univers plutôt paisible, les éclairs d’élan s’ajoutent à la présence obsédante de la folie. Ce ne sont pas seulement les crises maniaco-dépressives d’Elizabeth Willard, les délires bibliques d’Isaï, ce n’est pas uniquement le retard mental des innocents comme Mook ou Turk Smollet ou la volonté suicidaire du vieux Windpeter se jetant avec son attelage dans une locomotive  : c’est, entre autres Joe Willing qui voit le Feu partout : « Sortez votre carnet de notes, commanda-t-il. Vous portez dans votre poche un bloc-notes de petit format, n'est-ce pas? Je sais que oui. Eh bien! notez ceci, à quoi j'ai pensé l'autre jour. Considérons la décomposition. C'est du feu. Elle consume le bois et les autres choses. Vous n’y aviez jamais songé? Non, naturellement. Ce trottoir et ce magasin de grains, ces arbres là-bas au bord de la rue, tous sont en feu. Ils se consument. La décomposition, voyez-vous, avance toujours. Rien ne peut l’arrêter. Ni l’eau, ni la peinture. Si une chose est en fer, alors quoi? Elle se rouille, voyez-vous. C'est du feu, cela aussi. L'univers est en feu. Lancez vos rubriques dans le journal de la manière suivante. Mettez en manchettes: "L'Univers est en feu". Cela attirera l'attention.».

 

   Parole

 

        Une des manifestations alarmantes, un des éclats qui hante le plus ces pages, ce sont les crises de la parole. Que de personnages  muets ou contrariés dans leur élocution qui soudain se mettent à parler, devenant débordement de lave verbale! Dans l’épisode d’Enoch Robinson, le narrateur a tendance à assimiler ce trait à l’influence des villes et il en fait presque un principe de morale esthétique mais on peut parler d’une fascination pour toutes les poussées logorrhéiques : celle de Louise qui, pour une fois, se met à parler à son fils, celle du docteur Parcival qui voit le Crucifié en tout homme, celle même de Georges Willard «hypnotisé par ses propres paroles» dans LE REVEIL, celle de Joe Willing, semblable à une crue, celle qui pousse Enoch vers l'isolement.

 

   Solitude

     C’est l’état qui domine la plupart des destinées et, pour beaucoup, c’est comme une condamnation inexplicable. Solitude d’Alice Hindman oubliée par Ned et qui cherche le réconfort dans la foi et qui trouve un jour l’audace de sortir nue dans la nuit mais ne rencontre qu’un vieux sourd; solitude de Wash Williams trompé par sa femme et qui se cramponne bêtement à la misogynie ; solitude d’Elizabeth atténuée par ses conversations avec le docteur Reefy. Les images de murs, de barrières, de clôtures, de cercles infranchissables émergent fréquemment dans ces pages : «Il lui semblait qu'entre elle-même et le reste de l'humanité se dressait un mur, qu'elle se tenait au bord d'un cercle de vie doux et tiède, mais très étroit, qu'il fallait élargir et rendre accessible à autrui». On comprend alors facilement que l'alcool ou les tentations et les tentatives de fugues et de fuites soient aussi nombreuses aux tournants de ces récits...

 

 

      Tandy

    La nouvelle qui porte ce titre est, dans sa brièveté même, exemplaire et représente en condensé bien des richesses du monde d’Anderson. Une enfant; un père qui la néglige et passe son temps à vociférer contre dieu; un alcoolique venu de Cleveland soigner sa passion éthilique qu’il juge avilissante et ne parviendra pas à  soigner. Une inattention chez le père, une lucidité sur la femme, l’amour et l’homme qui ne sert à rien ou pire, persécute le nouveau venu à Winesburg, une rencontre à peine esquissée entre deux personnes trop séparées par l’âge, un mot, Tandy qui est «plus que l’homme et la femme» et dont l’étranger baptise presque l’enfantqui  revendiquera le nom devant son père : «je veux être Tandy. Je veux être Tandy. Je veux être Tandy Bard », cria-t-elle, en secouant la tête et en sanglotant, comme si sa force juvénile n'était pas suffisante pour supporter la vision que les paroles le l'ivrogne lui avaient apportée». Sans pathos, le déchirement et la résolution d'un instant. Le don de l'ivresse qui pourtant condamne le généreux.

 

 

   Le livre des grotesques

 

 

    Voilà donc un recueil qui ne cherche pas à révolutionner la littérature ni l’art de la nouvelle mais qui rend sensible à l’insignifiance morose, aux écarts, aux dérèglements éphémères, aux vies écrasées par presque rien. Un livre précédé d’une magnifique fable en guise de porte ouverte sur ce qui habite les cœurs et nourrit la lanterne magique d'un vieil écrivain. Forcément, un moment donne le diapason à tout ce qui attend le lecteur : celui de la vérité devenant masque du mensonge. Ce qui s’appelle alors, à tort ou à raison, grotesque.


 

J-M. R.

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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