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22 octobre 2013 2 22 /10 /octobre /2013 05:20


 

 

 

  "Les réactions des gens sont tellement différentes. Dix ans ont passé, déjà, et ils mesurent tout à l'aune de la guerre. La guerre, elle, n'a duré que quatre ans... Comptez que cela fait plus de deux guerres. Je vais vous énumérer les réactions typiques: "Tout est derrière nous", "Cela va s'arranger", "Après dix ans, ce n'est plus aussi terrifiant", "Nous allons tous mourir ! Ça ne va pas tarder!", "Je veux partir à l'étranger", "Je m'en fous! Il faut continuer à vivre!" Je crois avoir énuméré l'essentiel." 

 

 

 

 

   "Le 26 avril... Cela a duré deux jours." "Cela s'est passé dans la nuit du vendredi au samedi....Au matin, personne ne soupçonnait rien."

 

  LA SUPPLICATION, Tchernobyl, chroniques du monde après l'Apocalypse fut publié en 1997(1). Après un prélude bouleversant  consacré au récit de la mort d’un pompier de Tchernobyl, récit fait par sa femme qui perdra l’enfant dont elle était enceinte, Svetlana Alexievitch propose une auto-interview où elle définit exactement la théorie et la méthode de son livre.


  Elle considère que tout a été dit sur la catastrophe (“les faits, les noms, les chiffres”) et, qu’en outre, les gens ont l'envie (légitime) d’oublier (même si c'est impossible) cette tragédie.

 
 Mais elle veut écouter et faire entendre les témoins de cette catastrophe inédite dans l'histoire humaine. Elle ne prétend pas faire œuvre d’historienne au sens strict: elle considère qu’elle ouvre un nouveau domaine historique. Celui “des sensations, des sentiments des individus qui ont touché à l’inconnu. Au mystère. Tchernobyl est un mystère qu’il nous faut encore élucider. C’est peut-être une tâche pour le XXIème siècle. Un défi pour ce nouveau siècle. Ce que l’homme a appris, deviné, découvert sur lui-même et dans son attitude envers le monde. Reconstituer les sentiments et non les événements.”
  La question de la restitution se pose alors et elle la pose justement. ”Il s’est produit un événement pour lequel nous n’avons ni système de représentation, ni analogies, ni expérience.Un événement auquel ne sont adaptés ni nos yeux, ni nos oreilles, ni même notre vocabulaire. Tous nos instruments intérieurs sont accordés pour voir, entendre ou toucher. Rien de cela n’est possible. Pour comprendre, l’homme doit dépasser ses limites. Une nouvelle histoire des sens vient de commencer.”

  Son ambition est presque métaphysique (2). Elle veut parler de la souffrance (“notre culte”), du “sens de la vie humaine, de notre existence sur terre.” Elle refuse l’indicible: elle cherche un moyen de dire l’inconnu. Même si pour certains, parler c’est trahir les morts en les traitant comme des objets, des étrangers.



  Sa méthode: dix ans après, écouter, noter, recueillir pendant trois ans tous les témoignages oraux et écrits possibles de toutes provenances et sans en négliger aucun, quitte à prendre le risque des répétitions. Tous ont été empoisonnés “en leur for intérieur” par cette explosion. Ils nous révèlent inévitablement un peu plus sur l’homme ("L'homme s'est révélé un être encore plus infâme que je ne pensais." déclare une femme interrogée).
  Elle ordonne alors ces récits, les classe de façon thématique mais sans les forcer, sans les solliciter abusivement. En respectant la singularité de chacun, même celle d’un village (Belyï Bereg) qui parle en chœur. Ici, l’incohérence; là, la rupture et l’association d’idées ou de mots; ailleurs, le choc des retours d’images. Des témoignages troublants (le cadreur), des insupportables, des admirables (Sobolev, tellement d'autres). Souvent, au détour d’un monologue, une faille, une obsession, un t o c verbal (les animaux sont souvent des fixations)….Dans les restitutions orales, elle joint les didascalies.


   Surtout pas de synthèse, tel est son refus. Même si on devine une orientation.


  Elle a l’honnêteté de donner la parole à ceux qui disent rudement leur refus de parler et il est impossible d’oublier le cri de cet assistant médecin qui ne veut pas "faire commerce de leur malheur.Ou philosopher là-dessus. Bonne gens, laissez-moi! C’est à nous de rester vivre ici.

 

 

            "-Tchernobyl... C'est une guerre au-dessus des guerres. L'homme ne trouve son salut nulle part. Ni sur la terre, ni dans l'eau, ni dans le ciel."

 

 

 "le 26 avril 1986, à une heure 23, une série d’explosions détruit le réacteur et le bâtiment de la quatrième tranche de la centrale de Tchernobyl.”


 Un monde qui s’effondre. Des mondes soudain juxtaposés. Des mondes en morceaux. Pas d’oiseaux. Aucun son. Des maisons vides. Les odeurs disparues. La mort dans l’air, dans la poussière (3). Sensible et insensible. "Qu'est-ce que c'est que cette radiation? On ne l'entend pas, on ne la voit pas...."

 
  Le réel irradié; le présent irradié, l’imaginaire irradié à jamais. Ils porteront à vie Tchernobyl en eux.

 

 

        "J'ai vu, à une exposition de dessins d'enfants, une cigogne qui se promenait dans un champ noir avec comme légende:" Personne n'a rien dit à la cigogne.""

 

 

   Personne n'a rien dit aux futures victimes. Que faire? Penser au 1er mai. S’interroger. Se conformer. Douter. S’aveugler. Courir après l’iode. Se sauver. Truander. Ne pas y croire. S’en moquer. Obéir. Sauver la patrie. Mentir. Manipuler. Trahir. Aider.

 

   Une catastrophe politique, idéologique, morale.... Humaine.

 

  Le lecteur s'efforce de recevoir chaque témoignage et de les percevoir dans leur concomitance. Celui qui dormit en plein champ irradié, avec la tête couverte d’un gilet molletonné; le spécialiste du combustible nucléaire qu’on envoya à l’usine ce jour-là en chemisette et qui en rit encore bien qu’invalide aujourd’hui au deuxième degré; les journaux qui écrivaient: “au-dessus du réacteur, l’air est pur”; celui qui vint auprès de la centrale plutôt que de subir les brimades des anciens de son régiment; ceux qui enterrèrent leurs bijoux; ceux qui craignaient pour leur samovar ou leur machine Singer; celui qui, comme beaucoup d’autres, reçut des diplômes avec Marx, Engels, Lénine et les drapeaux rouges; les paysans qui voulaient continuer à travailler la terre; le cuistot qui  se cachait, fut pris, ne monta qu’une fois sur le réacteur et qui est invalide; ceux qui mettaient des slips de plomb; les prostituées qui étaient restées; ceux qui travaillèrent sur le réacteur et qui en gardent un sentiment de “grandiose”, de "fantastique"...; celui qui s’est mis soudain  à photographier à partir de ce moment-là; ceux qui, fiers de leur pays et de ses immenses réalisations, se demandaient, seulement en passant, pourquoi ils n’avaient pas de dosimètres, pourquoi on ne leur donnait pas de comprimés par prophylaxie...; ces journalistes soucieux de faire de belles photos ; celui qui voulait tout mémoriser, qui a compilé tous les documents mais qui ne sait pas bien écrire, paralysé par l’émotion; celui qui entra dans une église abandonnée et qui eut envie de prier; ceux qui avaient pour mission "d'enterrer la terre"; le communiste qui ne voulait pas (et ne veut toujours pas) qu’on mette le communisme en cause parce que l’événement dépassait tout et que personne ne comprenait... (avec son idéal, il fit son travail au prix de la maladie); ces militaires qui traitaient en ennemis les paysans qui continuaient à ramasser leur bois ou à arracher des tomates encore vertes; celle de Minsk qui ferma sa porte à sa sœur irradiée; ceux qui devaient évacuer leur village huit jours après et qui, en attendant vivaient comme si de rien n’était; ceux qui se marièrent sur place et servirent ainsi la propagande; celui se lança vers le réacteur dans une sorte de folie sacrificielle; celui qui transportait de la terre radioactive pour cinquante roubles; ceux qui posèrent un parquet en bois irradié; ceux qui avaient ordre de détruire les photos de la centrale; le scientifique qui a tout fait pour secouer les autorités, qui multiplia les alertes et qu’on menaça d’asile psychiatrique; ceux qui se baignaient dans le Pripiat sous le nuage radioactif; celui qui était venu se repentir d’un méfait grave; celle qui voyait la Souffrance comme épreuve et comme vérité; ces ambulanciers qui ne se déplacèrent pas pour un irradié; cette mamie qui pleurait humains et arbres; cette épouse amoureuse qui veut cacher les miroirs pour que son mari ne voit pas la monstrueuse transformation de son visage; celui qui devint un héros parce que sa femme le trompait; ceux qui marchèrent sur le combustible mou !!!; celui qui devint fou devant l’abattage des chats siamois qui se vendaient si cher; ceux qui transportaient les objets qu’on allait désactiver…et qui seraient volés avant; celle qui se prit de haine pour une couverture irradiée; l’ivrogne invétéré qui sauva des enfants; ceux qui revenaient "bronzés atomique"....

 

 

       “Nous avons énoncé un aphorisme: la pelle, la meilleure arme antinucléaire.

  Dans une majorité des récits éclate l'immense part de responsabilité de l’État et de tous ses relais: devant l’inconnu, l’inédit absolu, en pleine glasnost, demeurent l’obsession du secret, la volonté de taire la vérité, le réflexe de propagande par les politiques, les savants (les radiologues), les journalistes. Il fallait absolument contrer les radios suédoises et Radio Liberty. Faire taire, nier, faire peur pour éviter la peur panique. La militarisation de l’ensemble est frappante sans être surprenante: la milice (chantage, pression, offres, désinformation) a joué un grand rôle dans la folie de sauvetages dont les conséquences étaient minorées ou même niées. On a forcé ou incité des milliers de personne à œuvrer dans des conditions mortelles quand les supérieurs (tel chef du kolkhose) se protégeaient eux et les leurs. Sous prétexte de lutte commune, le chacun pour soi dominait en haut. On bitumait trois fois la route empruntée par l’homme de pouvoir de passage. On mentait sur la durée du séjour des gens poussés près de la centrale. On y allait pour de l’argent (la somme gagnée se calculait en fonction de la proximité avec l’explosion),  pour des diplômes,  pour la Patrie, parfois pour rien.
 Pour tenir, il fallait une foi (n’importe laquelle), un aveuglement volontaire, un intérêt (rationnellement incompréhensible) et beaucoup, beaucoup de vodka (pour les cas désespérés, on injectait la vodka à la place de la drogue...), des solvants, du Nitkhinol. “Un travail de fou. Si nous ne nous étions pas soûlés à mort toutes les nuits, je doute que nous eussions pu supporter cela. L’équilibre psychique était rompu.”

En tout domine l’impression d’incompétence, de négligence (à commencer par la construction de la centrale)), d’impéritie, d’ignorance entretenue  (ces enfants de Pripiat qui le 26 avril font du vélo entre la centrale et leur immeuble; “le soir tout le monde était au balcon.”), d’inconséquences dans les décisions (pousser les animaux qui soulèvent la poussière). Le sauve-qui-peut, le pouvoir ravageurs des rumeurs.
 Ce qui ne peut faire oublier l’héroïsme, la générosité simple, la solidarité sauvage, le don absolu, les dévouements sacrificiels qui vous arrêtent à chaque page. Parmi des centaines, le colonel Iarochouk, chimiste-dosimétriste "qui marchait dans la zone en déterminant les limites des points de plus forte contamination. En d'autres termes, on l'employait comme UN ROBOT BIOLOGIQUE DANS LE VRAI SENS DU TERME" (j'ai souligné). Et les 340 000 hommes qui ont nettoyé le toit sans être protégés...Une minute trente, un diplôme et cent roubles....

 

 

“le bordel russe “

 Dix ans après cet événement sans équivalent dans l’histoire, les rescapés cherchent des explications générales. Certains se tournèrent très tôt vers la foi et s’en remettent désormais à l’explication théologique voire cosmique....Le plus souvent, les mêmes mots reviennent: la fatalisme russe, l’emprise du souvenir de la guerre et du stalinisme sur les mémoires (les films ont joué un grand rôle dans l’imaginaire de guerre alors qu'il ne s'agissait justement pas de guerre), le soviétisme honni dans la plupart des cas ou célébré encore par certains acteurs ("nous étions un grand pays"; songeons à
ce nostalgique de l’URSS qui croit encore que Gorby (Gorbatchev) était aux ordres des USA et que la centrale a été détruite par la CIA).

 

 

"On n'a même pas idée de ce qui s'est passé."

 

  Mais les plus pertinents, sans mépriser les explications spontanées, rejettent ces grilles d’interprétation. Ils veulent laisser retentir l’impression de radicale nouveauté de cet événement qui transforme la notion même d’événement:”Tout le monde parlait d’abord de la catastrophe, puis d’une guerre nucléaire. J’ai lu des ouvrages sur Hiroshima et Nagasaki, j’ai vu des documentaires. C’est horrible, mais compréhensible: une guerre atomique, le rayon de l’explosion… Tout cela, je peux bien me le représenter. Mais ce qui s’est passé ici n’entre pas dans ma conscience. Nous nous en allons...Je sens qu’une chose totalement inconnue de moi détruit tout mon monde antérieur, rampe, se glisse à l’intérieur de moi-même.

 

  Une autre: "Mais maintenant, après Tchernobyl, tout à changé. Le monde a changé, il ne semble plus éternel, comme avant. Soudain, la terre est devenure petite. Nous avons été privés de l'immortalité: voilà ce qui nous est arrivé.(...) Nous autres, Biélorusses, nous n'avons jamais eu d'éternité. Nous n'avons même pas de territoire historique.(...) Notre éternité, c'est Tchernobyl..."

 

 

 

  Le lecteur est bouleversé par tout ce qu'il lit : par le destin des enfants condamnés à court terme, par l'égarement des vieilles paysannes, par les gestes fous d'humanité, par le sentiment qu'ont les Biélorusses d'être mis en quarantaine, de connaître à jamais un sédentarisme tragique et d'être devenus des cobayes pour le monde entier. Il comprend la place obligatoire du rire dans une catastrophe pareille: il fallait la vodka et les "blagues" pour échapper au noir absolu. Il est aussi sidéré par la qualité des témoignages, leur finesse, leur tenue.

 

 

  Après la stupéfaction (elle demeure), il nous reste encore et toujours à penser pareil événement qui, comme d'autres mais autrement, échappe à toutes nos catégories et à toutes nos représentations. Ces récits nous y aident. Mais qui est prêt au pire, à l'imprévisible et à l'incalculable? Nos sociétés démocratiques comme on dit nous ont-elles préparés au pire?

 

 

 

   Tchernobyl attire les scientifiques ("Nous sommes des cobayes pour des expériences scientifiques. Un laboratoire international (...). C'est un gigantesque laboratoire du diable... On vient chez nous de partout...On écrit des thèses...De Moscou à Saint-Petersbourg, du Japon, d'Allemagne, d'Autriche...Ils préparent l'avenir...") mais aussi les touristes. En 1996, une agence de voyages de Kiev invitait à visiter La Mecque du nucléaire....*

 

 

* Ce 8 octobre 2015, S. Alexievitch a obtenu le prix Nobel. Choix (profondément politique) qui honore non un écrivain de fiction mais un art de l'écoute, du montage et de la restitution. À condition que les témoignages n'aient pas été dénaturés voire inventés....

 

 

 

 

Rossini, le 3 novembre 2013.

 

 

 

 

NOTES


(1) Citons le  TLF:

 

    " SUPPLICATION, subst. fém.
A.  Prière instante et humble. Synon. adjuration, imploration, supplique.
B.  Spéc., au plur.
1. ANTIQ. ROMAINE. ,,Prières publiques ordonnées par le Sénat dans les circonstances graves`` (Ac. 1935).
2. HIST. [Sous l'Ancien Régime] ,,Remontrances de vive voix que le Parlement faisait au roi en certaines occasions`` (Ac.)"


 Le titre qui a une dimension incontestablement religieuse renvoie à la dernière phrase du dernier témoignage du livre.

 

(2) "Plus d'une fois, j'ai eu l'impression de noter le futur." J'avoue ne pas exactement comprendre cette dernière phrase du Prologue.

 

(3) Un jour, Sakharov, le grand Sakharov, dit à un écrivain biélorusse: "Savez-vous (...) qu'après une explosion atomique, il y a une fraîche odeur d'ozone, qui sent si bon?"

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