Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 06:24


   
"Ce qu'il y a de terrible au bagne, ce ne sont pas les chefs, ce sont les réglements."

 

"(Je ne me lance pas dans la description n'ayant jamais rien compris à la botanique. Si c'est beau, c'est suffisant. Tout ce qui est joli n'a pas besoin de nom.)"

 

                                          ♦♦♦


       Après un voyage de vingt et un jours commencé à Saint-Nazaire et comportant une escale à Trinidad, Albert Londres débarqua du Biskra à Cayenne (port abominable, à peine quelques bâtisses). Il allait rester 
un mois dans "le cercle à tourments" et y rédiger une série d’articles pour LE PETIT PARISIEN (août et septembre 1923) qu'il publia ensuite en livre (1924, Albin MICHEL) demeuré légitimement célèbre.(1)

 Le plan du livre correspond
évidemment aux étapes de sa visite  mais aussi à une progression: comme on verra, son journalisme d’information sera tout autant d’instigation et d'initiation.

 

  C’est tout d’abord Cayenne qui n'est plus exactement alors le lieu du bagne mais demeure sa capitale. Il visite le camp, puis l'île au pain de sucre où vivent M. Duez et son ex-épouse; ce sont ensuite les restes de l'ancien camp, la pointe Marcouria, la mairie puis, au kilomètre 24, le bagne pour une centaine d'hommes malades qui crèvent debout en ayant pour mission de faire la route qui n'a aucune chance d'avancer.

  Dans la deuxième partie, Londres nous fait découvrir les trois îles du Salut (il propose de les débaptiser et de bannir ce mot): l'île Saint-Joseph, l'île Royale, l'île du Diable (connue pour les cinq années qu'y passa Dreyfus). Enfin c’est Saint-Laurent-du-Maroni, le "royaume de l'administration pénitentiaire,(...)la capitale du crime." avec ses deux camps, celui des relégués, celui des transportés. Dans un itinéraire qui n'en manque pas c'est sans doute l'étape de l'horreur absolue avec encore le camp Charvein, celui des incos, des indomptables, sans oublier l'île des lépreux.

 

 

  On l'a compris: Londres est curieux de tout et ne ferme les yeux sur rien. Il verra aussi les dernières bagnardes et entreprendra une sortie en forêt profonde pour constater que la France a manqué l'exploitation d'un bois qui pouvait créer beaucoup de richesse. Dans la brousse, bien guidé, il tombe sur six évadés égarés qui meurent de faim (ce qui nous vaut des remarques presque ethnologiques) et qui viendront se rendre au camp d'où ils venaient.

 

  Pour finir, il nous fait vivre l’accostage du Duala, cargo-cage qui livre son contingent (son "troupeau") de nouveaux bagnards dont des impotents et des malades condamnés à une mort prochaine.

 

  Mis à part l'île du Diable, tristement célèbre, Cayenne est un nom et rien d'autre pour le lecteur d'alors. Londres lui offre un cheminement précis et riche dans des espaces inconnus et parmi des corps malmenés. Ce sont les âmes qui le marqueront.

 

 

TOUT COMPTE

 

  Une première caractéristique d'une enquête de Londres: les lieux traversés comme les personnes rencontrées sont variés et nombreux. Ses déplacements (souvent dangereux, il ne le dit qu'incidemment) imposent une mobilité qui, très vite, caractérise son écriture même. Ne voulant rien manquer, il cherche partout et nous fait passer d’un portrait à un dialogue, d’un espace singulier (laid ou charmant comme Saint-Laurent qui le surprend) à une réflexion. Son texte est vif, tendu, strié de nombreux blancs et de phrases isolées. Londres ne traîne pas et frappe sèchement. Une formule dit tout: "Sur la grand-route on n'est jamais blasé. Plus les étonnements succèdent aux étonnements, plus ils sont vifs." (2). En même temps on éprouve le désir de prendre le temps qu’il a mis à observer, à écouter. Des vies sont là, tragiques. Chacune nous retient.


 

INFORMATION


  Évidemment, Londres donne à son lecteur (qu’il tutoie souvent - il semble tutoyer facilement) quantité d’informations et corrige les nombreuses erreurs que rendaient possible la distance géographique, le désintérêt des Français et une forme de censure:ainsi on a déjà vu que Cayenne n’est pas exactement le lieu du bagne et ne correspondait pas à ce qu’on croyait en savoir en métropole.
  Il décrit toujours succinctement et avec talent les différents lieux (les rares jolis coins; le village chinois de Saint-Laurent ; le marché de Cayenne et sa puanteur), précise la météo de la Guyanne, sa végétation, ses reliefs, sa faune, et, en mer, les inconvénients du doucin. Il évoque le seul moyen de transport terrestre (carosse à quatre roues minuscules qu'il faut pousser sur des rails pendant des kilomètres...). Il se rend au théâtre, au cinéma (fréquenté seulement par les noirs et les bagnards libérés (3). Nous le suivons au tribunal maritime (autre théâtre) qui siège tous les six mois.

 

  Souvent seul, parfois accompagné (un docteur, un pasteur, un commandant supérieur, un homme d'encadrement), il va donc partout, relate tout sans abuser des chiffres : il ne garde que les plus choquants. Voulez-vous une date? En juillet 1923 sont arrivés les médicaments commandés par la pharmacie en 1921...

INITIATION


  Aidé dans son exploration, Londres devient notre guide dans cet enfer fabriqué par les hommes et leurs institutions. Il nous  instruit en traduisant le lexique spécifique du bagne : doublage, sec, quatrième-première, bambous, pied-de-biche, guillotine sèche, les incos, les pilons, les relégués, les transportés, les garçons de famille, la manille, la camelote, rien ne sera laissé dans l’ombre. On découvre les rites du bagne (par exemple le condamné apprend son exécution par un chant des autres prisonniers), on assiste presque à une évasion en direct, on devine les effets sexués de la promiscuité des nuits, on comprend les odieux rapports de force entre les bagnards, on apprend l’obsession des purges, la cachette secrète de l’argent gagné ou volé. Le bagne est une économie et une industrie du pousse-au-crime.
  Des faits, des êtres que quelqu’un regarde et écoute enfin. Un souci de tout et du détail. Un cas à chaque page et, à chaque cas, un destin qui nous explose à la figure.

DESTINS

  Londres restitue admirablement des destins qui sont tous extraordinaires. Le bagnard, à de rares exceptions près, veut parler : il a besoin de dire son crime, sa vie d’avant, sa misère depuis ou l’injustice dont il est victime. On se dit que le récit qu'ils ont en eux est le seul moyen de tenir en même temps qu'il les mine. Londres fait connaître des êtres qui nous étonnent beaucoup. Le plus sidérant, reconnaissons-le:la qualité de langue de ses interlocuteurs qui n’ont pas perdu dans ce lieu horrible leurs capacités. Ils parlent comme certains journalistes d’aujourd’hui n’écrivent pas:le forçat Marcheras qui sert d’infirmier a des formules qui nous  bouleversent. Les plus instruits écrivent:Londres publiera en annexe une lettre de ce Marcheras qui témoigne de l’enfer kafkaïen qu'est Cayenne et explique pourquoi le bagne l’oblige à s’évader pour la cinquième fois; au chapitre XII, il publie également une belle lettre de Roussenq l’incorrigible (“vingt-trois ans de vie et quinze d’enfer”) qui fait tout pour être toujours puni et qui, un jour, jette l’éponge et demande un isolement qui l’empêchera de provoquer les représentants de l’autorité. Dans l'échange qu’il a avec Londres on est saisi par ses premiers mots (il l'interpelle:“un homme”) et par la qualité de ses phrases. Il a une formule qui va à l'essentiel:" Je ne puis plus me souffrir moi-même. Le bagne est entré en moi. Je ne suis plus un homme, je suis un bagne".
     Si la vérité sensible du bagne était sous ses yeux, c’est auprès de Marcheras et de quelques autres que Londres apprendra la vérité intellectuelle du camp qu'il compare avec la version américaine (qu'il connaît par ses évasions): nous avons droit à une lucide et percutante critique économique de la bêtise instituée que représente le bagne.
   Dans ces conditions, il est impossible d'oublier les personnages que Londres évoque avec art et humanité : Hespel-le-chacal qui fut bourreau là-bas et devint en fait témoin idéal de l’injustice au bagne; Ulbach le réhabilité; Ullmo, quinze ans de bagne, huit ans de solitude et qui s’en sort grâce au père Fabre:converti fervent, il est privé d’argent par sa famille à cause de sa conversion. On lui a tout refusé et sa lucidité mélancolique est émouvante (4). Il y a aussi Dieudonné de la bande à Bonnot, il y a Marius,  Manda, oui, l'anarchiste de la bande à Manda, devenu infirmier au bagne et dont la protestation est mémorable. Tellement d'autres.

JOURNALISME D’INSTIGATION

 

  Londres a vu la crasse, ressenti la puanteur, la persécution des moustiques, constaté l'entretien de la souffrance, l'animalisation des êtres, les trafics, économie de survie qui arrange tout le monde pénitentiaire, l'absurdité des réglements que tous les témoignages confirment. Il ne se contente jamais de simplement rapporter l'inhumanité des traitements, ce qui est déjà beaucoup : il dénonce.

 

  Il ne suffit pas en effet de montrer le sort incompréhensible réservé aux fous et aux lépreux défigurés ou l'état des cages à bagnards: il faut montrer les incohérences de la loi, expliquer l'idiotie perverse du phénomène du doublage. Un condamné qui a fait ses sept ans par exemple ne peut rentrer en France. Il est libre-mais seulement de demeurer encore sept ans en Guyanne où il y a peu à faire et où on souffre plus de faim qu'au camp. Pour ceux qui ont pris plus long, il ne sera pas question de quitter la Guyanne... Le condamné libéré "doit rester toute sa vie sur le Maroni" ou pire partir en brousse. Au départ il s'agissait de coloniser la Guyanne et de donner au libéré une concession. Au moment où il se promène dans les rues il sait que 2448 "hommes avilis rôdent par les rues indifférentes et cruelles de Saint-Laurent-du Maroni". Des concessions, on en compte sept ou huit....Qui n'ont assuré aucune richesse à qui que ce soit. Des emplois en ville? Très peu. Londres l'avoue: à leur place, il ferait comme eux; il volerait. Oui, comment oublier ce libéré qui réclame la ciguë? L'après-bagne est pire que le bagne.

 

 Ils ont payé mais ils paieront jusqu'au bambou (cimetière). Manda qui a payé pour "son socialisme, son anarchisme, son apachisme" veut rentrer et il sait qu'il travaillera et bien. Impensable. Et on saisit alors la pertinence de l'analyse d'un des bagnards. Cayenne est une machine à produire du vide. On n'y fait rien, on tente de vider les êtres de leur humanité. On les pousse à la boisson. On "vous plonge tout vivant dans la crapule." On programme presque leur seule survie par la mendicité et le crime.

 

 Ce procès sous forme d'article débouchera sur une campagne de lettres très argumentées au ministre des Colonies, Albert Sarraut. Très vite, sous la pression née de l'émotion, le bagne sera quelque peu amélioré. Il ne sera fermé qu'après la mort de Londres...

 

 

 

  Cette victoire assez rapide est le résultat de la qualité d'enquête de Londres. Mais cet aspect indiscutable ne peut être séparé de la force  stylistique de ses articles. Son écriture refuse le pathos et ébranle d’autant plus. Il émeut (“Et il s’immobilisa, les yeux baissés comme un mort debout. C’est un spectre sur fond noir qui me poursuit encore”), rend parfaitement l'insupportable (tel lépreux), le pitoyable mais sa phrase interdit d’en rester à la pitié toujours passagère comme on sait.
 On ne peut qu'admirer son aptitude à poser un décor (chez Bel-Ami par exemple), son sens de la comédie dans un contexte qui ne s’y prête guère (Mme Péronnet), ses portraits expéditifs mais définitifs, sa saisie rapide  de détails accablants, touchants, légers, insupportables, comme à l’inverse son emploi fréquent des énumérations généralisantes (“à côté, il y a les autres, les non-pistonés, les antipathiques, les rebelles, les “pas de chance”; ailleurs: “ce que je vois, c’est que l’on a tout mis ensemble, sans triage:les mauvais,les pourris, les égarés, les primaires et les récidivistes, ce qui est perdu et ce qui peut être sauvé, les jeunes et les vieux, le vice et j’allais dire l’innocence, et je me comprends. Ce n’est même pas le marché de la Villette. On ne les a ni pesés ni tâtés.”) Il peut avoir de l’ humour (la statue de Schoelcher à Cayenne qui attend une compagnie), il a des mouvements de pudeur et certaines ellipses sont éloquentes. Ses nombreux traits d'ironie font mouche à tout coup (il pratique souvent l’antiphrase), et on est touché par son sens des formules dont la vivacité est une rhétorique qui congédie l’emphase habituelle des défenseurs de nobles causes. Il fait bref pour déchirer: “L’île Saint-Joseph n’est pas plus grande qu’une pochette de dame. Les locaux disciplinaires et le silence l’écrasent.. Ici morts vivants, dans des cercueils-je veux dire dans des cellules-des hommes expient, solitairement.” Il aime le parallélisme :”Le médecin voit l’homme. L’administration voit le condamné. Pris entre ces deux visions, le condamné voit la mort.” Il est cinglant dans ses images qui ont valeur d'analyse:”Le bagne n’est pas une machine à châtiment bien définie, réglée, invariable. C’est une usine à malheur qui travaille sans plan ni matrice. On y chercherait vainement le gabarit qui sert à façonner le forçat. Elle les broie, c’est tout, et les morceaux vont où ils peuvent.”  Il écrit aussi :

 

Les travaux forcés? Oui.
  La maladie forcée? Non.


  Il ajoute : “Le bagne est un déchet. Ces deux camps sont le déchet du bagne.

 

 

   Infatigable, Londres repartira sur d'autres terrains, vers d'autres combats. En 1924 encore, un reportage aussi célèbre DANTE N'AVAIT RIEN VU lui permettra de faire réduire l'inhumanité de Biribi. Il s'attaqua ensuite aux asiles de fous.


 

  Pourquoi Londres n'est-il pas lu dans nos petites et grandes écoles?

 


 

 

Rossini, le 24 janvier 2014

 

 

 

 

  NOTES

 

(1)De Pierre Assouline on doit lire l'indispensable, ALBERT LONDRES, Vie et mort d'un grand reporter (1884-1932).

 

(2)Il vient de rencontrer une Hindoue au bagne.

 

(3)On observe que dans ces pages Londres ne tient pas compte de la question coloniale alors qu'il en parlera ailleurs.

 

(4)Assouline complète heureusement notre information biographique sur ce personnage hors du commun, "traître et renégat". 

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans document
commenter cet article

commentaires