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22 juin 2014 7 22 /06 /juin /2014 09:57

 

 

  « Mes souvenirs (leur violence parfois) ne peuvent me contenter, j'ai besoin d'ordonner les faits (de les dater).» (page192)


 

  «J'aimerais», dit Gaston «avoir le talent d'un romancier pour décrire ce que je vois ici.» (page 238)

 

                                      •••

 

      Le traitement de l’Histoire par le roman a donné de très grands livres et certaines innovations formelles lui sont redevables. Alain Frontier nous offre une œuvre singulière qui retient l’attention pour de nombreuses raisons.

  Ce texte repose sur des témoignages qui ne se pensaient pas comme tels et qui permettent de repenser le témoin involontaire (toujours invité par l’historien qui pratique souvent à son sujet la dénégation balancée). Il propose une traversée des temps avec un tempo de lecture toujours surprenant. Le présent domine.


  L'ouverture donne le la. Des souvenirs privés et publics, des photos décrites (une photo hante le premier paragraphe, d'autres, les dernières pages), une présentation de personnages, une situation historique, une méditation sur la mort inutilement monumentalisée.

 

 De vieilles et inévitables questions s'inviteront dans le cours de notre lecture:pourquoi écrit-on? À qui écrit-on? Plus spécifique:à qui s'adresse-t-on en premier (y a-t-il un destinataire? Un premier destinataire?)? Écrit-on à des morts? Qui enjoint d'écrire? Des morts enjoignent-ils d'écrire? Enfin, plus étonnantes: comment des lettres pensées comme informatives deviennent-elles un autoportrait?  Comment devenir destinataire d'une lettre (raturée) qui ne fut pas envoyée et qui s'adressait à un autre, le père?Qu'est-ce que copier, recopier des pages privées et, que conserve une copie?


Une histoire de secret(s) - en est-il d'autres?


 

Un fils, le narrateur lecteur, a parcouru avec minutie des archives familiales “méthodiquement classées dans de grands dossiers gris” qu’il a pu emporter avec l’accord de sa mère (Odette). Il se prénomme Alain, ses frères sont Serge et Jean-Pierre.


Tout commence par une lettre d’aveu (incompréhensible à première lecture) du père (Gaston) à la mère (Odette) après sept ans de mariage. Gaston aime les jeunes gens, un en particulier, et n’en fait l’aveu que tardivement à sa femme. Personne d’autre de la famille  n'aura partagé ce secret jusqu’à la lecture d'Alain.
Avec les documents qu’il a emportés le narrateur a pu découvrir la vie de son père, en particulier pendant la drôle de guerre mais aussi pendant la résistance et au moment de la libération des camps de prisonniers en Allemagne….Sans oublier ses emplois d’avant et d’après-guerre ni sa “retraite”, sa “fuite” à Crépol (Drôme).


Ce que nous lisons est à la fois un ensemble de pages des années trente et quarante (et au-delà, dans certains cas) et le témoignage du fils qui, plus de soixante ans après, décida de recopier et de “monter” ces écrits divers et de refaire une partie du parcours de son père en compagnie d’une amie photographe à qui revient, significativement, le dernier paragraphe consacré à sa pratique de prises de vues, toutes en fragments, en angles, en arrêtes et en plans. 


Un texte qu’il aura lu à sa mère en 2011 mais elle confondait alors mari (père) et fils....


 

Textes


 

 Ce qui frappe, perturbe et engage toujours plus la lecture c’est le feuilletage des types de pages que nous parcourons.


L’originalité tient premièrement à l’hybridation des textes et à la greffe des genres:une archive (des dossiers, des lettres, un récit au dos d'une lettre et résumant le séjour de Gaston en Allemagne, des MÉMOIRES d’Odette, des brouillons, une note dans du papier kraft  recoupée par une scène pénible de ces MÉMOIRES, des notes de services, d’autres administratives, des rapports de stage;un curriculum vitae tardif (1969?) rédigé par Gaston, des articles, des carnets scolaires;de nombreuses photographies décrites (Gaston prisonnier par exemple)) mais aussi des citations de politiques (Pétain, Chirac), des renvois à des penseurs (Aristote, Platon, Sartre) ou à des écrivains (Madame de La Fayette, Gracq, Stendhal, Céline (Rigodon), Proust, Aragon, Vercors, Perec), des précisions didactiques dignes d’une encyclopédie
ou d’un guide historique, des remarques de rhétoricien (malicieux parfois comme avec « Quelques semaines plus tard je vois Gaston(...) ...»(p.153), pudique quand il décode une figure qui tient de la périphrase et de la litote), de grammairien, de lexicographe, une attention vive à l'emploi daté des mots. Aussi bien un discours stratégique d'un général stupide qu'une lettre d’un homme qui a été un peu connu (Flicourt) et qui répondait par lettre à Alain....Mais avant tout, des lettres qui, pour leur beauté, méritaient la levée de tous les secrets.


 Ce qui entraîne typographiquement de nombreuses ruptures, des décrochages dans l’espace de la page, des blancs, des sauts à la ligne, des italiques, des parenthèses, des crochets (1), des ... pour les coupures....

 

Un texte très visuel qui conjoint discontinuité et fluidité;une mosaïque qui n'appartient à aucun genre en les traversant tous. Pour les parasiter, les brouiller, il emprunte à ce qu'on nomme romans de formation, d'apprentissage, d'initiation.

 

 

Un texte qui refuse radicalement tout ce qui ressemble à la forme dominante, envahissante du discours.


 

Un narrateur lecteur, copiste, enquêteur, organisateur, commentateur….



  Méthodique, patient, scrupuleux, obsessionnel (2).  Minutieux dans le nombre des lettres, leur rythme, dans l’exactitude des dates ( "Un ultime ordre de mission émanant du Supreme Headquaters Allied Expeditionary Force (et toujours aussi restricted que les précédents) m'apprend la date de retour en France: 25 juin 1945 (un lundi)"(3), des heures, de la dimension des feuilles de lettres…. Précis dans les adresses, dans les noms des éditeurs, le nombre de pages des livres consultés, les distances en kilomètres et en temps passé dans un train, dans l’explication rigoureuse des acronymes, dans l'emploi du temps d'un prisonnier comme dans ses rations, dans les vérifications, dans l’exploitation d’un GUIDE DES MÉTIERS pour situer le père dans la hiérarchie sociale des années cinquante, dans la restitution d'un exemplaire d'une lettre type de prisonnier en Allemagne.


 À juste titre, il parle de filature.
Une vie mode d’emploi avec des contraintes immanentes qui s’imposent en toute nécessité.(4)  


 

        Que garde une copie? Que sauvent une date, un chiffre? Qu'est-ce que lire, recopier un texte qui ne nous est pas destiné? Copier, est-ce se défendre contre une certaine violence?

 

 

 

N’inventant rien, le narrateur fournit également des informations sur ce que Gaston ne pouvait connaître (accords de Montoire)) ou sur ce que le lecteur ne connaît pas ou peu (la convention de Genève, celle de La Haye;le sens strict des mots occupation et ligne de démarcation;qui étaient Bertrand Flornoy, G. Flicourt, Johnny Hess de Charly et Johnny...tant d’autres…).

Il lui faut déchiffrer, recouper, supputer, résumer sans trahir. Expliquer les mensonges complices, traduire approximativement de l’anglais, contredire une légende noire sur Freudenstadt, admettre une lacune, avouer un doute ou une incertitude («été 1942?»), restituer tout ce qui pourrait passer pour effets de réel et qui fait exploser cette catégorie barthésienne (auteur cité avec admiration pour une de ses MYTHOLOGIES, Harcourt):le moine, les timbres d'alors, «l’école en bois»….
  

 

Tout vérifier. Consulter des sites, interroger des résidants anciens des villages traversés par Gaston. Dire son ignorance. Ne rien cacher:les positions politiques du père, son «racisme», son attachement (très nuancé) à Pétain, sa réaction à la bombe atomique. Ne pas broder.

 

Suivre au plus près les aveux, commenter avec finesse certaines lettres de 1943. Le chapitre LE DIALOGUE est admirable.

 

Recopier. Recopier pour savoir ce qui se cache derrière des raisons évidentes:«Je me fais un devoir de recopier ce précieux document avec la plus grande exactitude, avant que la dégradation du support ne s'aggrave et qu'il ne disparaisse à jamais:(...).»
Recopier totalement, partiellement, sans rien dire sur le geste même de recopier. 

 

 

Joindre quelques modestes éléments de la mémoire familiale et de sa propre mémoire, non par complaisance (même le mot d’enfant retrouvé dans un film de Duras) mais pour compléter modestement.

 

 

Un narrateur (mais le mot convient-il encore?) à la fois proche et distant. Une émotion rarement dite (ou à un moment étonnant et à propos d'un quasi-inconnu), seulement devinable.... Des micro-récits, des faits et des opinions qu’il faut restituer. Peu de comparaisons entre ce qu’était le père construit par la vie d’Alain et le père créé par ses lettres et tous les documents. Aucun jugement au nom du surplomb factice de ceux qui viennent après et connaissent la suite.

 

Une fidélité absolue à l'autre (du) père.

 

Aucune emphase, aucun lyrisme facile, aucune célébration en mots mais, avec ce livre qui est un acte avant d’être des mots, un contre-don à l’infini et inépuisable don d’Odette. 




 

   Héros?(5) «Qu'en est-il de l'être de Henri Gaston F, mort à Crépol (Drôme), le 18 septembre 1983? »

 

Gaston étonne à chaque page. Chez cet actif, suractif, hyperactif capable manuellement, techniquement et intellectuellement, on admire la culture, la qualité d’écriture, la finesse d’analyse (même dans ses erreurs), sa lucidité sur les élites (et pas seulement dans l’armée, les gros), sa curiosité (le théâtre, le piano), ses efforts pour penser les rapports sociaux, sa générosité, son idéalisme sur les pouvoirs de la musique, sa résistance à la folie….
 
  En suivant les «aventures gastonnières» (la drôle de guerre (rendue parfaitement dans sa vacance, avec ses activités de substitution,  l'incurie des chefs,  l’obsession des permissions et des horaires de train, l’ineptie des ordres et des contre-ordres), le stalag, la libération avec de faux papiers, le retour à Paris encore occupé, les activités clandestines, les envois aux prisonniers, les activités secrètes avant la chute finale de l’Allemagne nazie), on comprend que la catégorie de héros est, au mieux, à repenser, et, à vrai dire, à abandonner parce que trop générale, trop facile, sans vérité particulière. C’est pourquoi le narrateur refuse d’en faire trop, il ignore les grands mots, les nobles valeurs qu’on pose sur un être pour l’étouffer sous des généralités.

 

Pas de discours.

 

Il suggère, ne claironne pas, ignore la symphonie bruyante. On le sait, mais jamais trop:seule la littérature dit la singularité. Ici, elle s’éprouve de soi à soi, de soi à l’autre et, par le don d’Odette, de soi aux lecteurs imprévus.


 On devine ce qu’en ferait un sociologue: les catégories sont prêtes à servir comme les classifications qui arrachent le singulier et n’en font qu’un reflet. Les contradictions des êtres sociaux (l’antiparlementarisme d’avant la guerre, les pulsions anarchistes chez un être si méthodique, le penchant socialisant, le durable gaullisme) sont facilement déterminables….


 Le fils refuse à tout prix la synthèse (bonne pour les historiens), cultive les angles, les détails obsédants, les cadres qui isolent en rattachant:Alain Frontier laisse leur place à l’insu, aux blancs, aux silences, aux compromis dans un couple, dans l'Histoire et au compromis de soi à Soi. Une histoire de sacrifices.


  On reste sidéré par le personnage “solaire” d’Odette qui n’aura peut-être jamais su qu’elle était digne d’un grand roman épistolaire du dix-septième ou du dix-huitième siècle. 

 

  La fuite  

 

Tel est le titre du dernier chapitre. Le texte commençait par une «fuite» du fils. Ne nous y trompons pas:ce n’est pas seulement un éloignement, une retraite à la fin d’une vie (où restaurer une chapelle n'est pas sans portée) mais tout l’être de Gaston qui se dessine - invisiblement. Son secret.



  Pas de discours, pas de momument. Un tombeau.

 

 

  «Tu te souviens que nous sommes encore tes parents?»

 

 

 

 

  Rossini, le 29 juin 2014

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1)Rien à voir toutefois avec les expériences cryptées de Derrida ou Danielewski. 

 

(2)Parfois ironique. Pensons à la page consacrée au peu mémorable Chauvineau (page 53). 

 

(3)Dates concernant aussi bien Gaston que les déplacements du fils dans les années 2000.

 

(4)Aucun hasard:Perec apparaît pour une pièce décisive (page 79).

 

(5)«Il écrira plus tard (mai 1945): «Je ne veux pas poser au héros car je n'en suis pas un.» Plus bas :«J'en connais d'autres qui n'avaient ni femmes ni enfants et qui n'ont été des héros qu'en écoutant les cloches de la Libération de Paris. Aux yeux de ceux-la, nous passons pour des fous et des inconscients

 

 

   

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Published by calmeblog - dans inclassable
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