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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 05:46




    Même s’il n’avait pas écrit UNE MORT DANS LA FAMILLE, LA VEILLÉE DU MATIN, et LOUONS MAINTENANT LES GRANDS HOMMES, James Agee mériterait notre admiration pour ce tout petit texte BROOKLIN IS (BROOKLYN EXISTE, Sud-est de l’île : carnet de route), inédit en France, écrit en 1939,  commandé puis refusé par la revue FORTUNE et que nous offre Christian Bourgois dans son irremplaçable collection TITRES avec une belle préface de J.C. Bailly qui parle justement de "poème-enquête".

  

  Comment dire une ville, une partie de ville aussi grande qu’un ville? En France, on connaît les propositions des réalistes et des naturalistes. Les romanciers et les poètes américains (oet bien d'autres) ont renouvelé les moyens d’approche. Pour sa part, Agee nous offre à la fois une ville, Brooklyn qui existe (si proche et si loin de Manhattan) et un art de dire la ville, inédit et bouleversant qui ne se veut pas maîtrise et surplomb mais ne déteste pas les coups de griffe…

  Ce volume minuscule  et immense est composé de quatre parties d’inégales longueurs:une ouverture qui cherche à dégager l’originalité morale et physique de Brooklyn (qui possède alors deux millions d’habitants) en lui opposant sa voisine à l’énergie incroyable. À proximité de l’aimant, de l’électrique, de la verticale, de la suractive et vantarde Manhattan, Brooklyn a un côté provincial et monotone, amorphe, a-centré qu’on raille souvent - même si l’esthétique de Mannhatan mord déjà sur Park Slope. Vient ensuite l’extraordinaire parcours sensible et mental ponctué par l’anaphore OU et qui interdira à jamais la moquerie à l'encontre de Brooklyn. Au regard d’un jeune journaliste s’ajoutera une courte visite à une  famille de grande bourgeoisie résidant à  Brooklyn  Heights (le crépuscule des Dieux). Enfin, avec la tombée de nuit, des instantanés du zoo nous saisissent.

 

       Comment dire une ville, son apparence, sa respiration, son élan, sa mobilité, sa ”masse prodigieuse et palpitante de gelées et de tissus cellulaires à peine distincts”?


   Comment, sinon tout montrer, du moins tout faire deviner sans prétendre ordonner, classer, fixer, figer quand tout bouge et en tenant compte de la limite de la langue qui suit un ordre linéaire qu’il est difficile de bousculer?

 

 

   Comment Agee légende-t-il Brooklyn?

  Une ville en mouvement, des mouvements dans la ville, les mouvements de l’observateur et de ses observations. Le mouvement du texte. Brooklyn is.Brooklyn is.

 

   On peut en effet manquer Brooklyn. Pour faire comprendre des formes de  méconnaissance de la ville, Agge offre deux points de vue: l'un extérieur, l'autre apparemment intérieur. Il donne la parole à un jeune journaliste bien né, frais sorti de Harvard et seulement de passage, méprisant, condescendant, haineux, anti-sémite puis à une grande bourgeoisie repliée sur ses préjugés, ses rejets, ses crispations. Ils ont chacun leur Brooklyn sans jamais la voir, sans la vivre totalement.
  Brooklyn n’est pas dans l’œil du passager pressé ou dans celui de la vieille famille. Brooklyn est dans les carnets du promeneur rôdeur..
..

 

  Agee a le désir de capter le présent diffracté d’une ville.  Lisons ce simple instantané : "(...)et plus au nord, l'ombre lente et laborieuse d'un paquebot de ligne en partance, tel un trait au crayon; au loin, jailli des eaux de l'océan, un sifflement et un léger glas; (...)."

  Formellement, Agee va choisir d’isoler des moments, des lieux, des silhouettes, des quartiers dans un rythme porté par l’anaphore, l’énumération, l’accumulation (1), tout en exigeant du lecteur qu’il garde en  son cerveau sensible toutes les autres parties co-présentes comme dans un kaléidoscope aux figures mobiles qui n’auraient rien de géométrique ni de mécanique. Ainsi, comme lui  et avec lui, passerez-vous par les mêmes lieux, jamais identiques à eux-mêmes.
  Agee a bien pesé le problème de la forme, de l’optique dans les mots : à un moment il parle d’"une culture sur une lame de microscope". Mais à aucun moment il ne privilégie le seul visuel. Il capte une couleur, un sentiment, une information, un détail sonore, des mots à la craie, une odeur de cette ville une et fractionnée. Brooklyn is.

 

 

      Quand il dessine chaque partie de ce puzzle qui n’a pas de tableau final, Agee dit comme personne les odeurs (“partout, l’étrange odeur de gaz brûlé de la démocratie irlando-américaine” ou “la puanteur des laisses de vase”), les sons, les couleurs (un nuancier subtil), les matériaux, les tailles, les masses, les formes, les styles qui se côtoient (”demeures guindées des marins scandinaves”, style Tudor “style nordique teinté d’auto-dérision”, le style 19è). Mais en restituant de façon aiguë chaque instant découpant un angle de sensations dans la métropole, en cassant les perspectives, en jouant des plans qui s'ajointent par surprise ou se détachent, Agee ne cherche pas à proposer un manifeste esthétique, fût-il incroyablement réussi. Pour embrasser ce lieu de toutes les façons, il  recourt à deux moyens : le signe et l’analogie.

  Refusant la description pour la description, Agee dégage de chaque ensemble des reflets provisoires, des emblèmes qu'on dirait de hasard, des signaux qu'on croirait indéfinis mais qui font signe(s).


 
Avec lui, on lit à vif des éléments de micro-sociologie : Brooklyn, le lieu de la propriété, de l’épargne, de la famille, de la peur de l’échec. Au cœur de chaque notation, tous sens sollicités, percent des éléments politiques, sociaux (le logement aux USA), géo-économiques, historiques (les docks, le port, l'immigration): rien n’est délaissé mais rien ne pèse dans l'agitation de la phrase. La brique jaune dit la pauvreté, le chêne doré est plus sophistiqué et le principe est formulé :"(...)la certitude qui s'impose à nous, bon gré mal gré, à savoir que la force et la qualité de tout art inspiré par la rue et la vie domestique sont proportionnelles au degré de pauvereté et au préjudice dû aux origines." Dans le même mouvement, dans la contiguité des propositions, la sensation, l'intuition, la réflexion. Dans le toucher pointilliste, la touche infime saisie pour elle-même et prise dans l'ensemble éphémère. Une passion du divers, du mêlé comme de l'isolé, de l'écarté, de l'oublié. Les noces des sens et du sens.

 

Ce qui n'exclut pas, entre l'humour (les deux directions à la sortie du métro Manhattan / Brooklyn) et la rage (libérée contre les sottises du jeune journaliste, les préventions de la bourgeoise des Heights; mais surtout retenue quand, fraternellement, il perçoit l'immensité de certaines soumissions ou d'incommensurables solitures), la satire.


 

    Le style d'Agee propose un autre versant. Pour dire le  présent singulier et fragmenté,  sa phrase aura massivement recours à l’analogie, et passera par des renvois inventifs toujours  surprenants et éclairants qui facilitent la sensation comme l’interprétation, la compréhension sensible.
Pour certains aspects de Brooklyn il fera appel aux plaines du Kansas, aux perspectives de Chicago ou Paris. Pour telle cendrée de course à pied il parlera à la fois de Grèce antique et de Léningrad. Mais il faudrait recopier tant  et tant de passages vraiment  sidérants. Ainsi :

         ”(…); dans certaines rues il y a un inexplicable mélange de “classes”, et de “catégories”d’habitations, une famille d’Europe centrale, des Noirs dans une maison à la charpente délabrée, en face d’Anglo-Saxons dopés aux laxatifs; ou encore, à peine explicable, une rue habitée par une classe ouvrière compacte, un alignement de porches surélevés, où un hévéa prend l’air, où sont étendus les draps tachés d’un bébé, où une femme peigne et caresse au soleil sa longue chevelure ivoire désordonnée de fantôme, son visage apparu en embuscade m’évoquant le regard fixe d’un cadavre de noyé, et les garçons lancent le ballon plus fort et l’un dit, à peine audible, à propos de deux enfants qui passent, la démarche légère: “...tu sais: en bas de l’escalier de derrière. L’escalier de  derrière. Tu sais…(…).” Dans le même mouvement, placés sur un même plan, sans hiérarchie, des remarques générales, synthétiques, certaines même drôles (dopés aux laxatifs, tellement parlant) et des flashes sur des éléments isolés et cet inattendu et poignant “regard fixe d’un cadavre de noyé.”


    Son évocation est parfois presque de l’ordre de la "voyance" sans surnaturel ou surréel:

        “(…)au milieu d’un terrain vague, un Noir assis sur une caisse de saindoux qui mange dans un journal: les odeurs d’acajou du café torréfié: la proue du Tai Yin, Ionsberg, noire comme un meurtre prémédité sur un tas d’ordures: et aussi, les proues lugubrement rouillées du Dundrum Castle et de l’Ohio: si peu de Grover Whalen dans la tenue des fonctionnaires de douane d’un port de marchandises; le travail si détendu ici en comparaison des docks de Manhattan, et rappelant la quiétude alanguie sous le soleil de la Nouvelle-Orléans: un énorme Diesel réparé hissé sur un camion de Williamsburg, évoquant un cœur arraché au milieu de la rue : (…).”(j'ai osé souligner...)
   Accordez-moi encore deux citations :”(…); les bâtiments récents de cette université urbaine illuminée par les joies de l’étude, style grégorien sans éclats, évoquant un dortoir de Harvard atteint d’éléphantiasis(…).” La traversée du zoo, à la fin du jour donne la chair de poule que provoque l’admiration. Allez-y voir. Courez vers ces petits faons inoubliables:”(…): ils sont aussi saisis de part en part, dans le cœur et dans le corps, par cette extase mystique à vous couper le souffle que le crépuscule éveille en eux et chez les chevreaux. Leurs yeux sont innocents, empreints de sainteté, comme ceux des boucs démoniaques. Ils se déplacent avec des mouvements tendres et délicats de la tête et du corps qui évoquent des petits poissons: une rupture brutale, et s’ils s’élancent dans la terre meuble, le sabot affûté, le pas souple, bondissant, aussi précis qu’un burin ou qu’un air de Mozart (…).” Un burin ou un air de Mozart.

 

 

 

  Sans aller jusqu'à Carnosie, on trouvera la saloperie de la vie et les souffrances des êtres de poussière (2). Cependant le rôdeur aura saisi et nous aura offert la beauté fragile de cet endroit si peu connu, même de ses habitants.

 

Il y a la Delft de Vermeer; la plaine de San Isidoro; "la" Sainte-Victoire de Cézanne; la Grande Jatte de Seurat. Il y a le Brooklyn d'Agee.

 

Agee is.

 

 

 

Rossini le 23 novembre 2012

 

 

 

NOTES

 

(1) Sur le rythme de ces pages, l’essentiel est dit et bien dit par J.C.Bailly dans sa préface.

 

(2) Le vocabulaire dominant bien qu'épars : l'obsolète, l'abandonné, le démantelé, le délabré, le détruit, le "nettoyé" etc..

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Published by calmeblog - dans inclassable
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