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21 mai 2013 2 21 /05 /mai /2013 07:35

   Roumain exilé en Hongrie pour des raisons politiques, Adam Bodor publiait en 1999 une Fable très peu linéaire qui évoquait de façon percutante un régime de terreur où l'on sent même "l'odeur d'homme effrayé"....

  Si, après avoir lu de nombreux historiens et écrivains, vous voulez encore découvrir un autre regard sur les caractéristiques et les effets de l’oppression totalitaire dans une ville reculée et située non loin du Danube, c’est LA VISITE DE L’ARCHEVÊQUE (1) qu’il faut lire, même si le titre ne tient pas toutes ses promesses…On y attend l'archevêque comme d'autres Godot.


  Vous entrez dans un monde où certains dorment des mois, voire des années comme le vicaire Periprava (qui, tout de même mourra assassiné avec ...un pic à glace...):vous vivrez un cauchemar dont l'absurde répond à une logique totalitaire..Un seul repère temporel : la Saint-Médard, jour férié......


  Le cadre de la fiction:Bogdanskyi Dolina, petite ville située dans un lieu reculé parmi les contrées forestières du nord, avec au-delà de la frontière, souvent évoquée, une autre cité Ivano Frankovsk. Dans le lointain, on peut parfois apercevoir “les lointaines cimes enneigées du Dobrin”. Le narrateur quand il a de brûlants désirs traverse parfois les cols des Carpates. À cause de crues importantes, cette bourgade a été déplacée géographiquement sur une autre rive.


 Posons tout de suite que dans cet univers où il se passe à peine quelque chose, des mouvements étranges en tout genre traversent tout de même le récit. On transporte, on exhume, on déporte...Même des dollars circulent chez le père Punga, autour du rhum Zénobie....

  Voilà une ville que beaucoup ont fui et où il ne fait pas bon vivre même si dans le passé elle offrait un cadre de vie plutôt agréable avec un tramway et même l’électricité! Il ne reste rien que de la poussière et de la boue. Depuis longtemps cette cité  vit dans un voile sombre qui l’enveloppe auquel s'ajoute une odeur pestilentielle de destruction(2). Les rares visiteurs gardent un mouchoir sur le nez pour survivre… C’est qu’à la sortie, dans le pré Midia, on trouve en expansion la répugnante décharge couronnée de mouettes. Mouettes terribles (on les entend à cinquante kilomètres) à la mesure des odeurs qui portent au sommeil. Les monticules d’ordures peuvent détourner les orages et ces déchets gagnent sur la limite de la ville. Non loin règnent des êtres suspects:blaireaux, licornes, lynx...dangereux, agressifs….
  La ville elle-même étonne aussi:elle a ses “hauts lieux” avec sa gare (quasi-abandonnée, sans restaurant, seulement hantée par des séminaristes qui astiquent sans cesse le carrelage...), avec son impasse Sans-Nom qui mène au séminaire; avec aussi son avenue du 22-février, sa rue des Saints-Académiciens, son église Sainte Zénobie, le débit de vins du père Punga, l’auberge de Hariton Manoukian, la tombe du Voyageur inconnu (après lecture, on rit moins à cet étrange hommage).
Ce qui étonne c’est l’absence visible des  promeneurs anonymes qui font une ville. Tout le monde semble aller par bandes, par groupes, par ethnies.

 

   Grisaille, saleté, misère, contrôle permanent, désertification, usure. Il faut peu de pages pour comprendre que nous sommes jetés dans un odieux régime théologico-militaire (avec deux archimandrites Kostine et Tizmane) qui arrête, enferme, divise, élimine. Faut-il préciser que la ville était jadis cosmopolite ("le débarcadère grouillait continuellement de Hongrois, de Juifs, de Saxons et de Polonais.")?

  On constate tôt l’existence d’un quartier d’isolement à dix minutes à pied du centre:il répond au doux nom d’Isolda. Des gardiens (les chiens de Tiraspol), des barbelés partout (on voit à peine à travers) pour encadrer des malades (pulmonaires) ou de futurs malades (on le devient vite à cause de la poussière que.. même les mouettes fuient) et autres indésirables. Les visites sont rares et une censure du courrier ne laisse rien au hasard. Le parloir n'est seulement fait que pour archidiacres et juges d’instruction. Au crépuscule des  séminaristes (encore eux) se font lanceurs de cailloux sur les malades. Non loin encore, un four à chaux pour contenir les proscrits.

 

  C'est dans cet univers sclérosé, sordide, misérable, terrorisant, divisé en ethnies dressées les unes contre les autres, dérisoirement fondé sur les pouvoirs d'une coiffeuse qui a pignon sur rue et pouvoir sur les faux religieux que vous entrez pour suivre les aventures de Gabriel Ventura racontées par un narrateur qui l'a bien connu. Les épisodes vont d'une fuite de deux vieilles femmes qui seront lapidées à la tentative d'exhumation et de déportation du corps d'un père en passant par l'explosion de l'archevêque Boutine en mille morceaux, sans oublier un demi-frère de Gabriel qui paraît tout-puissant au fond d'une prison qu'il rejoignit volontairement....

 

 Sur un sujet tragique qui a donné lieu à des chefs-d'œuvre, cette Fable sardonique est dans d'une originalité coupante. Elle rapporte  des faits qui semblent invraisemblables mais qui s'imposent comme indiscutables avec la vérité d'une marque au fer rouge.


 Elle relève de l'absurde, de cet absurde que l'Histoire sait fabriquer en série. Un des personnages tragiques de ce livre enseignait significativement professeur la géographie et l'histoire...Il est interné.

 

  Ce roman est à l'image d'une folie rampante, obsédante, engluante qu'il se contente de décrire. Impossible d'oublier la violence (présentée comme naturelle) qui s'acharne dans cette ville ni le sort des sœurs Schenkovitz et de leurs pianos....Impossible d'ignorer la radicale déchétisation de l'homme et de son monde....

 

Rossini, le 28 mai 2013


NOTES


(1) La préface est de F. Fejtö.
(2) Pensons au crépuscule :"À Bogdanski Dolina, le crépuscule dure des heures. Les ordures dégagent de la lumière; ici, il ne fait pas complètement noir la nuit. Bien après que le soleil a sombré derrière la forêt de Pop Sabin, la vapeur gélatineuse couvrant les montagnes d'immondices continue d'éclairer, comme si des vers luisants brillaient à l'intérieur; elle est illuminée d'une incandescence magnétique, on dirait la lueur d'une bénédiction rayonnant confusément au-dessus de la ville, alors qu'à l'entour les prés de Bogdanski sont plongés depuis longtemps dans un noir d'encre."

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Published by calmeblog - dans Fable "réaliste"
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