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9 septembre 2018 7 09 /09 /septembre /2018 07:23

  «En vérité, écrivit Charley, nous sommes comme des bateaux qui passent dans la nuit.» En Patagonie (page 258)

 

     Au début des années 1970, à Paris, Bruce Chatwin (1940 / 1989) rendit visite à Eileen Gray. Dans son salon était accrochée une carte de la Patagonie qu'elle avait peinte à la gouache. Il confia à son hôte avoir toujours voulu aller là-bas.

«-Moi aussi [lui répondit-elle]. Allez-y pour moi.»

  Il partit avec un sac et deux livres (Mandelstam, Hemingway). Son séjour dura environ six mois. Il donna lieu à un récit de voyage constitué de 97 paragraphes - chapitres d'inégales longueurs publié en 1977.

 

________Pourquoi la Patagonie ? 

 «J'expliquai, nerveusement et en espagnol, les raisons de ma présence : Charley et le paresseux géant.» (p.310)

   On vient de lire la circonstance qui donna l'impulsion au voyage. Dans ce qui apparaîtra avec la construction du livre comme son élément cadrant, Chatwin revient plus en détail sur ce qui, dès l'enfance, faisait partie du fantasme Patagonie. «Au commencement donc, derrière une vitre d'un meuble se trouvant chez sa grand-mère Isobel, un fragment de peau (cuir épais couvert de de touffes de poils roux) envoyé par courrier longtemps avant par Charley Milward, commandant de cargo demeuré à Punta Arenas et cousin de cette grand-mère. La légende familiale voulut longtemps que cette peau vint d'un brontosaure. Le jeune Bruce dut déchanter sous les critiques de son professeur de sciences naturelles : le brontosaure n'était en fait qu'un mylodon (ou paresseux géant) que Milward avait trouvé dans une grotte du fjord d'Ultima Esperanza. Il avait vendu ossements et fragments de peau au British Museum.»

 Tout aussi plaisamment Chatwin rappelle un autre souvenir, celui de la guerre froide et de l'image qu'un jeune anglais d'alors se faisait de Staline. Devant les risques d'une guerre atomique déclenchée par le cannibale du Kremlin le refuge en Patagonie séduisit de jeunes tacticiens amateurs...

  Un morceau de peau de mylodon (géant mammifère herbivore de trois mètres de long et ayant une masse d'une tonne, confondu un temps avec un animal du Jurassique supérieur), une grotte (1), un navigateur parmi beaucoup d'autres, un espace (supposé) protégé par sa solitude éloignée : voilà ce mélange de faux, d'imaginaire, d'hypothèses fantaisistes, de lectures multiples et de désirs  qui un jour poussa Chatwin à entreprendre un circuit en Patagonie où il apprit aussi les mésaventures romanesques du plésiosaure de Martin Sheffield.

 Vers la fin, son récit nous mènera dans cette grotte (§ 93) parfaitement décrite dans sa pauvre banalité et nous confiera une étude apparemment exhaustive (et d'une méticulosité très borgesienne) prenant en compte toutes les hypothèses qui pendant plus de deux siècles se combattirent à son sujet et à celui de son hôte archaïque, en nous livrant tout le circuit possible que suivit la fragment de peau qui avait fini chez sa grand-mère. Regardant dans la grotte envahie d'étrons de paresseux et où, près de l'entrée se dressait un petit autel dédié à la Vierge devant lequel priaient ce jour-là des sœurs de Santa Maria Auxiliadoria, il tomba sur quelques touffes de ce poil roux qu'il connaissait si bien. «J'avais atteint le but de ce voyage ridicule

On devine que ce voyage ne fut ni vain ni ridicule. Un objectif patent peut cacher bien d'autres objets latents.

 

_______Forme

  En Patagonie se caractérise par des paragraphes plus ou moins longs qui mêlent la description, le dialogue, le récit (d'une visite, d'un échange ou de résumés biographiques de personnages rencontrés qui intriguaient le marcheur) et la réflexion qui prend parfois la forme de micro-essais. Un mot sur les descriptions : de façon canonique, elles concernent quelques animaux (par exemple les différents albatros), les paysages (le romantisme de l'infini n'est pas son fort), les différentes constructions (il aime repérer les influences anglaises, allemandes, nord-américaines), les décors intérieurs des maisons qui l'accueillent. Souvent tenté par humour ou ironie, il a un goût marqué pour la définition de l'esprit des demeures, pour le portrait vif, le détail significatif (telles photos de Peron, d'Évita ou d'Isabel) mais le plus important se situe dans sa volonté de ne parler que de ce qu'il a vu ou entendu dans l'instant. Et sans chercher à faire stylistiquement de l'instantané immortel. (2)

 

________ Un voyageur (presque) comme les autres 

   

  Le voyageur Chatwin se distingue de plusieurs façons. 

   Deux choses frappent d'emblée : d'une part, on comprend que Chatwin a tenu un journal de ses étapes (il en offre un extrait pris dans les carnets de moleskine rendus célèbres par Hemingway) mais qu'il a souhaité ne garder que les données qui lui paraissaient essentielles et que, d'autre part, le voyageur parle à peine de lui, ce qui ne veut pas dire qu'il est absent de ses récits, bien au contraire. Le voyage prime largement sur le voyageur qui ne se met jamais en avant quand il s’agit de ses conditions de déplacement ou d’hébergement. Il ne s’appesantit pas sur les moyens de transport qui sont variés : bus au départ de Buenos Aires (station Patagonia), camion en auto-stop (le camion Rosaura se révélera très revêche), cars de nuit dans le Chubut, marches parfois très longues (mais qu’il préfère au cheval - on lui prête pourtant un cheval hongre à Las Palmas), taxis de hasard,avion-taxi (qui le mènera à Porvenir en Terre de Feu pour visiter une ferme déjà très ancienne), barques ou bateaux nécessaires dans l'extrême sud.

 Avec parcimonie il livre ici ou là quelques repères temporels : Noël chez des Gallois ; en février, il est à Puerto Deseado, après avoir découvert un endroit qui inspira une légende d’Eldorado qu’il documente bien et dont il rappelle d’autres versions (proches ou lointaines) ; il approche de la Terre de Feu en été et se trouve à Puerto Williams (base navale du Chili sur l'île de Navarino) quand cet été est déjà bien avancé.

 Zigzagant entre la côte atlantique et la cordillère (en particulier en parcourant la province immense du Chubut) et rejoignant, après la Terre de Feu et Ushuaia, la côte pacifique pour remonter un peu vers le nord avant de quitter la Patagonie, il alla tout d'abord vers l'ouest puis revint vers la cote est (San Julian, Santa Cruz, Rio Gallegos où il interrogea des émigrés chiliens de l'île de Chiloé), passant de villes en villages et d'estancias en ports souvent fondés par de célèbres navigateurs et suivant parfois des routes à peine des routes, des pistes à peine des pistes. Son souci des transitions nous le fait suivre aisément sur une carte. 

 Rien n'est rapporté qui relèverait de l'exploit comme s'en flattent certains récits de voyage récents. Bien qu'omniprésent dans toutes les strates de son récit, bien que la moindre remarque reflète toute sa personne, Chatwin attire rarement l’attention sur lui. Il dort plus ou moins au gré de ses rencontres et des nuances de l'hospitalité. Ici, il partage la paillasse de gauchos, ailleurs, il se contentera d'un buisson. Quand il signale que son sac est alourdi de pierres ou d'ossements ce n'est pas pour se plaindre. Il est blessé à la main vers Las Pampas, dernier village avant la frontière, et confie une seule fois avoir souffert parfois de la monotonie de son alimentation et de maux de tête. Le passage le plus personnel et, semble-t-il, le plus dangereux, correspond à l'épisode du lac Kami dont il rêve depuis l'enfance. À peine quelques pages. Le narrateur ne veut surtout pas faire grand cas du voyageur qu’il fut. Et on doit lui être reconnaissant de n'avoir pas succombé à l'épique du vent déchaîné, au lyrisme des grands espaces comme on en trouve partout quand il s'agit de la Patagonie et comme le raille Alejo Carpentier dans son si drôlement profond, la Harpe et l'ombre.

 

________ UN VOYAGE PRÉPARÉ 

 «Il me restait une chose à faire en Patagonie : remplacer le morceau de peau perdu.»(page 297)(je souligne)

      Tout prouve que Chatwin savait où il allait et qui il voulait voir, même s'il est difficile de faire le départ entre les lectures préparatoires et les lectures (et relectures) complémentaires qui vinrent après le voyage. (3) 

    Dès le début, il espère retrouver Bill Philips le petit fils d'un pionnier de la Patagonie (qui lui apprend que Darwin est venu dans la région) ; plus tard, à Epuyen, il se présente comme faisant une enquête sur un aventurier texan nommé Sheffield qui prenait la Patagonie pour une extension du Far West et chercha même longtemps de l'or dans toutes les rivières. Ce pionnier fut au cœur d'une découverte (supposée) de plésiosaure qui tomba en pleine campagne électorale que Bruce Chatwin narre de façon plaisante. Tout prouve aussi qu'avant son périple, Chatwin avait en tête d'approcher de la maison de Butch Cassidy à Cholila et d'enquêter (il le fera longuement) sur la fin (discutée) du célèbre trio de bandits (Butch donc, Sundance Kid et son amie Etta Place). Même à Rio Gallegos il suit encore leurs traces et entend parler d'un de leurs "exploits". S'il se rend à Valle Huemeules (dix heures de marche sans voir de camion) c'est pour découvrir l'ancien élevage de Charley Milward qui est comme on a vu, doublement à l'origine de sa quête. Chatwin sait depuis longtemps que tel ou tel port a accueilli Magellan (il a lu Pigafetta) ou Francis Drake ou Charles Darwin. À San Julian, il prend une barque pour aller voir la tombe de Doughty le mutin décapité par Francis Drake, en des lieux où, il nous le rappelle, cinquante ans avant, Magellan avait lui aussi pendu ses mutins.... 

    Ce qui ne veut pas dire qu'il oublie l'improvisation et néglige les cadeaux de la chance : il changea parfois de direction au gré des rencontres (pensons à la licorne du Père Pallacios). Par hasard, à Rio Gallegos il découvre un livre récent de Bayer, Los Vengadores de la Patagonia Tragica qui évoque en trois volumes la révolte anarchiste de 1920-1921 contre les propriétaire d'estancias. Il peut ainsi raconter très longuement le destin de l'anarchiste Soto. 

 On l'aura compris : ce voyage est hanté par les livres. On sait combien le voyageur fut très tôt fasciné par les récits et les aventures de navigateurs plus ou moins connus. À Ushuaia, il rappelle qu'il a lu la biographie du plus célèbre bagnard du lieu dont il dessine l'étonnant destin. Ici ou là, il rencontre des inconnus qui sont de grands lecteurs (la vieille Russe au goût très sûr quand il s'agit de la poésie de son pays ; le poète appelé par ses voisins "le Maestro" (sa bibliothèque ne doit pas être bien différente de celle de Chatwin)). Chatwin avance même des propositions littéraires originales que lui inspirent ses déplacements argentins : il s'arrête quelque temps sur Coleridge et son DIT DU VIEUX MARIN ; il n'hésite pas, textes en main, à faire de Caliban un descendant de Patagonien. Un professeur argentin lui fit remarquer la possible influence d'un roman de chevalerie Primaleon de Grèce dans la détermination du nom Patagon. Chatwin renvoie aussi à l'Enfer de Dante, il cite John Donne, Gongora. À propos des Indiens il est sévère avec le racisme qui suinte du roman d'aventure d'Edgar Allan Poe, LES AVENTURES D'ARTHUR GORDON PYM. Quand il aura atteint la Terre de Feu il aura la chance de lire le dictionnaire Yaghan de Thomas Bridges, prêté par la petite-fille du révérend : il en fera grand cas pour notre plaisir. Sans oublier le livre du fils du révérend, Lucas Bridges, auteur de The Uttermost Part of the Earth qui fut un des livres favoris de l'enfance de Chatwin qui voulut aller admirer le lac Kami qui l'aimantait depuis l'enfance et parcourir un sentier ouvert par Lucas et ses amis Ona. À Punta Arenas il verra la résidence de ce Milward dont il nous narrera longuement les aventures et dont il citera un recueil inédit de merveilleuses histoires de mer rédigées la vieillesse venue. Plus nous avançons en sa compagnie, plus nous concevons le faisceau de causes qui ont concouru au désir du voyage, les livresques n'étant pas les moindres.

________  Populations 

   Le lecteur les découvrira dans leur hétérogénéité : elles permettent à Chatwin de nous faire connaître les multiples composantes socio-historiques de la Patagonie. Le récit et la curiosité de Chatwin nous donnent la sensation d'îlots de populations à peine repérables dans ces étendues immenses. C'est après Bahia Blanca (déjà à plus de 600 kilomètres de Buenos Aires) qu'il nous fait entrer dans le désert patagonien qui commence sur le Rio Negro et se caractérise pour n'avoir «suscité aucune manifestation de spiritualité mais [qui] a sa place dans le registre des expériences humaines.» Charles Darwin trouva «irrésistibles [l]es qualités négatives.» de ce "désert" qui retint aussi W. H. Hudson, le célèbre naturaliste.

 

 

 Aux premiers kilomètres déjà battus par le vent il traverse une région de riches éleveurs ; peu après, il signale les conflits entre Argentins fils d'immigrations différentes dont la variété éclate : Italiens, Anglais («Plus on descend dans le sud, plus l'herbe devient verte, les élevages de moutons riches et les Britanniques nombreux.»), Écossais, plus loin, Gallois, fondateurs de Puerto Martyn ayant fui la Grande Bretagne intolérante et qu'il aperçoit dans une vallée digne du Nil ; ailleurs, des Allemands qui ont connu la Colonia Nueva Alemannia vers 1905 ou, vers la fin de sa quête, le senior Eberhard descendant du découvreur de la fameuse grotte du mylodon vieux de 10000 ans, un Allemand dont le décor n'a pas changé en plus de cent ans. Ce seront aussi souvent des remarques sur le statut des péons, des observations sur les modes d'habitation (les bâtisses en dur opposées aux cabanes d'Indiens...). Il donnera en passant l'historique de la mainmise économique dans l'élevage du mouton avec l'exemple de Ménendez et Braun qui imposèrent un redoutable système d'exploitation qui s'appuyait sur la mise au pas d'immigrés venus de l'île de Chiloé, l'équivalent d'une déportation : plus tard, à Rio Gallego, il côtoiera ces immigrés et les interrogera sur la légende de la Brujeria qui renvoie à une secte étrange aux pouvoirs étonnants et aux coutumes aussi cruelles que totalitaires, savant mélange d'archaïsme et de science fiction. Le premier contact avec les Indiens a lieu avec des ouvriers venus du sud du Chili, les Araucans à la réputation redoutée. Il fait aussi la connaissance d'étonnants Persans missionnaires puis fréquente une colonie d'Arabes chrétiens ; à Sarmiento, il rencontre un grand nombre de Boers qui débarquèrent en 1903 et conservèrent des comportements archaïques et rigoristes qu'il verra encore ailleurs en descendant vers le sud. Un peu partout, il mesurera l'omniprésence des pères salésiens y compris dans la grande île de la Terre de Feu. Quand, ensuite, empruntant le canal Beagle il pousse plus à l'ouest et rejoint le Chili et sa base navale de Puerto Williams il côtoiera les derniers des Yaghan vivant «dans une rangée de cabanes à l'extrémité de la base» et  Grand-papa Felipe, «le seul Indien de pure race qui reste » lui dit un lieutenant. Sans doute l'îlot de population le plus tragique de son parcours. Dans ces parages il cherchera une estancia à Harberton où justement les Yaghans avaient été protégés à la fin du XIXème siècle par le révérend Bridges qui eut la patience et l'immense mérite de traduire leur merveilleuse langue. C'est le moment où il voit au plus près les conséquences de l'intervention coloniale qu'il a déjà croisée en bien des lieux auparavant. 

Plus satiriques seront les paragraphes consacrés à Punta Arenas qui lui permettront de dire quelques mots sur Allende et l'après Allende à travers les regards de quelques Anglais qui regrettent les bénéfices de la ploutocratie ancienne. Grâce à un avion-taxi il rejoindra Porvenir en Terre de Feu pour visiter une ferme déjà très ancienne qui appartenait à un contemporain de Charley Milward et qui, malgré la réforme agraire, gardait une forte empreinte anglaise....Plus loin, sur l'île Dawson, il ne put approcher du camp de concentration où étaient enfermés les ministres d'Allende. Il passera enfin par Puerto Natales, jadis célèbre pour ses abattoirs qui ébranlèrent psychiquement les Chilotes et qui provoquèrent un court instant des révoltes sociales maximalistes vite matées dans le sang. Avant de rejoindre la grotte qui était le but premier de son voyage il tentera de fouiller la vie étonnamment agitée d'un coiffeur. Macias, métis indien né à Chiloé qui avait aussi connu Buenos Aires s'était suicidé le matin même. Il avait participé dans les années 20 aux révoltes des Péons avant de se tourner vers Jéhovah : par un sursaut de marxisme il détestait Allende.... Une cicatrice dans le cou intrigua beaucoup Chatwin (encore une question de peau...) qui interrogea les proches du défunt. Ce dernier épisode condense remarquablement bien des aspects du voyageur Chatwin : son regard d'étranger, son goût du romanesque de n'importe quelle vie, sa connaissance de l'Histoire le rendent plus apte à deviner la tragédie intime de ce coiffeur et, plus profondément encore, le rendent sensible aux bouleversements de cette terre ébranlée par l'Histoire et son lot de migrations, émigrations, colonisations, exterminations, insurrections, appropriations, exappropriations. 

Il y a chez Bruce Chatwin une passion pour l'îlot et, en chaque être, pour l'île secrète qui l'anime.(4) 

 

_______Traversées

  Elles concernent évidemment l'espace (la géographie originale de la pampa, la géologie, la faune (les manchots et les albatros le fascinent), la flore) mais presque autant de nombreuses épaisseurs du Temps incarnées dans des lieux et par des êtres. Ce voyage retient  plus de morceaux du Passé que du présent.

 Rappelons-nous l'ouverture consacrée au symbolique mylodon et, bien plus loin, les découvertes du père Palacio. Au gré des déplacements du voyageur nous connaîtrons des lieux peu touchés par la modernité (dans la pampa les camions sont vieillots et tombent souvent en panne), les grandes villes ne l'intéressant pas («Je traversai trois villes ennuyeuses, San Julian, Santa Cruz et Rio Gallegos»). Il ne retient de la capitale argentine que son apparence ...russe.

 Nous faisons de grands sauts dans le temps, nous allons de façon discontinue de la suggestion du passé heureux des Indiens aux grandes étapes de leur domestication ou de leur extermination sans négliger la redécouverte tardive de leur langue, de leur culture. Nous rejoignions le temps des grands navigateurs : Magellan, assez peu, en 1593, l'odieux Cavendish et son subordonné John Davis qui vécut sur le Desire une épopée d’une rare violence et d’une cruauté extrême racontée dans un livre qui inspira, deux siècles après Le Dit du Vieux Marin de Coleridge, sans oublier, en 1650, les deux marins espagnols déserteurs et assassins qui relancèrent le mythe de l’Eldorado. Nous nous rapprochons aussi des immigrations du XIXème et de quelques grands moments de l'histoire récente (les débuts de l’élevage du mouton  (1877), son  boom avec les familles Menéndez et Braun qui dura après leur mort et a fait que certaines fermes ont longtemps ressemblé à “un poste avancé de l’Empire britannique" tandis que des immigrés de l'intérieur s'épuisaient à leur service. Nous apprenons les étapes de la révolte anarchisante et les méthodes de répression du gouvernement argentin. De façon latérale, en Argentine, il fait quelquefois allusion aux péronistes et quand il passe au Chili il ne donne de façon brève mais caustique que le regard biaisé de la bourgeoisie d'origine anglaise, autre îlot, protectionniste et raciste celui-là.

  Dans les milieux traversés domine souvent un certain archaïsme dû à un isolement plus ou moins récent, à un enfermement dans des traditions (les Boers), dans des souvenirs (les Gallois), dans des attentes utopiques. Pour comprendre ses arrêts, ses rencontres, ses quêtes mineures inséparables de la quête majeure il nous faudra nous arrêter sur un mythe que Chatwin trouvait éclairant et sur lequel il voulait écrire un grand livre. Auparavant, disons quelques-unes des beautés de son texte.

 

______Des profils

     En suivant ses pas qui nous mènent d'îlots en îlots nous avons la chance de découvrir des destins minuscules que Chatwin rend majuscules en peu de mots.

  Comment oublier le pauvre colosse écossais qui pleure sous les insultes, le poète isolé qui déclame ses textes, le pitoyable représentant en lingerie féminine (es loco) dont beaucoup se moquent, collectionneur de cailloux qui cite de la poésie ou médite sur la présence de dieu en tout, les deux Ecossais qui ressentent l'appel du pays mais qui manquent de moyens pour repartir, cet Allemand qui le guide sans lui dire un mot, ce gendarme de Paso Roballos qui tient contre l’ennui à force de hautes doses de légendes fumeuses («il souriait amèrement au mirage d’un rêve impossible»), cette propriétaire de l’hôtel de Rio Pico à l'hospitalité généreuse, cet aviateur lituanien qui adopta un couple d'Indiens, le jeune pianiste Anselmo (en réalité Enrique Fernandez) dont on veut croire au génie (un biographe de Chatwin nous apprendra qu'il est mort du sida à quarante ans), la spécialiste des fleurs sauvages qui fait, selon les saisons (en mai, les azalées du Népal par exemple), le tour du monde sans jamais prendre l'avion....

 Légèrement plus développée est la silhouette d'un "absent", ce coiffeur Macias dont la vie est reconstruite par Chatwin (qui d'un coup en sait plus que tous les proches et voisins), le jour même de sa disparition. Désespérant est le sort de la doctoresse Russe amateure de la poésie de son pays et soucieuse des nouvelles de la dissidence mais qui déteste aussi bien l’Europe occidentale que l’Argentine et n'a d'espoir qu’en une théocratie orthodoxe : du fond de sa tristesse, elle sait qu'elle sera toujours (et partout) exilée. Mémorable aussi la vieille chanteuse suisse, un des plus tristes portraits qui fait penser à un poème de Baudelaire. Cette femme fut d'une beauté extraordinaire : depuis longtemps, en reliant l'ici à l'ailleurs d'autrefois, elle a peint sur tous les supports de sa maison (Elle avait couvert de fresques chaque centimètre carré de mur (...)) des décors aimés (on devine un mélange kitsch) : comme l'enfant suspendue au dessus du vide qu'elle a représentée dans une peinture à l'huile, elle se croit protégée par un ange....

 

______Des figures 

   Plus amples sont les évocations de personnages auxquelles Chatwin est incontestablement attaché ou qui, au contraire, ne le retiennent que parce qu'elles lui semblent emblématiques d'une réussite qu'il méprise.

  Quelques navigateurs audacieux, fous d'horizon le hantent : Schouten et Le Maire, inventeurs du cap Horn, John Davis, Thomas Cavendish, James Weddell, Milward évidemment. Navigateurs qui sont, dans le même mouvement audacieux, tout autant massacreurs d'animaux (vingt mille manchots par exemple...) et de civilisations (qu'ils ne considèrent pas comme telles) qu'arpenteurs d'un monde qu'ils devaient à la fois contribuer à faire connaître mais aussi à soumettre durablement grâce à un quadrillage technique et idéologique toujours plus dense et longtemps indifférent aux natifs.

 On croise également des aventuriers de la connaissance, leurs recherches passionnées comme celles James Weddell (dont se servit Poe), leurs limites culturelles, leurs querelles théoriques sur les supposées lois de la migration (Fitz-Roy, Darwin). Chatwin évoque aussi des chercheurs en tout genre, chercheur d'or comme Konrad, chercheurs d'os ou de licorne comme le père salésien Palacios, présenté comme le génie encyclopédique du sud et que le marcheur ne suit pas toujours dans ses hypothèses.

  On accompagne des aventuriers comme Charley Milward (on a vu que ses récits sont parfois rapportés textuellement) ou comme l'Allemand Eberhard qui découvrit la désormais célèbre grotte du mylodon mais surtout et, très longuement, le trio Butch Cassidy & Co dont Chatwin suit le parcours instable et parfois violent un peu partout en Patagonie, s'échinant à trouver le signe exact de sa disparition. 

 On découvre des champions de l'horreur comme cet Écossais chasseur d'hommes, le Cochon Rouge qui, après le Soudan se mit au service des grands fermier patagonais et liquida un grand nombre d'Indiens pour finir dans le delirium tremens et les hallucinations de persécutions commises par ceux mêmes qu'il avait exécutés.

  L'écrivain nous touche encore avec quelques créateurs d'"oasis" au sein de l'exil assumé avec joie, comme Archie Tuffnell «qui aimait la solitude, les oiseaux, l'espace, le climat sec et sain.» et vivait sa retraite dans un décor ascétique qui correspond, à sa façon, à l'idéal de Chatwin tel qu'il l'avait défini dans son article "Un endroit pour accrocher son chapeau" qui appartient à ANATOMIE DE L'ERRANCE.

  À l'opposé, il insiste sur de brutaux fondateurs d'empires comme Ménendez et Braun les entrepreneurs qui bâtirent "un empire d'estancias, de mines de charbons, d'abattoirs, de magasins à succursales, de navires de commerce, et une entreprise de récupération d'épaves.» et étendirent leur pouvoir encore avec leur société La Anonima. Face à eux ou à leurs semblables, face à des gouvernements qui ne lésinaient pas quand il s'agissait de réprimer se sont levés ponctuellement des contestataires comme Antonio Soto (il mena un temps la révolte des Chilotes) ou Simon Radowitsky (le plus célèbre bagnard d'Ushuaia) qui le magnétisent au point qu'il consacre à chacun une dizaine de pages sans jamais tomber dans le dithyrambe. À l'égard de ces êtres dont il reconnaît les limites, la dureté, les erreurs percent un admiration incrédule pour ces forces parfois aveugles mais qui incarnent une sorte de pacte secret et indicible de chacun avec soi : avant de quitter la Patagonie, au moment du suicide du coiffeur Macias (natif de... l'île de Chiloé), Chatwin pense encore à Soto...

  Enfin, indissociables de l'aventure (et de la littérature...) s'imposent les aventuriers de la parole, les fabulateurs, les mythomanes avec une mention spéciale pour H. Grien, l'extraordinaire vagabond aux cent métiers, aux mille plagiats qui aurait mérité à lui seul un roman. 

  Lire Chatwin c'est épouser avec lui ces élans, ces départs, ces mouvements immobiles, ces énergies méconnues, contenues, gaspillées. C'est comprendre que son seul territoire est le passage. 

  

_________Abel et Caïn

    Cette succession de silhouettes et de portraits doit se comprendre à partir de ces deux personnages bibliques qui tenaient déjà une grande place dans ses essais antérieurs à la Patagonie et qui ont été recueillis dans ANATOMIE DE L'ERRANCE (5). Ils surgissent dans notre livre au moment où il est question des anarchistes (au § 60) : « L'histoire des anarchistes ne représente que le dernier avatar de la même vieille querelle entre, Abel, le vagabond, et Caïn, le thésauriseur de biens.» Chatwin conçoit, parmi de nombreux paradigmes, l'opposition des deux enfants d'Adam et Ève comme le symbole du vagabond (Abel, pasteur qui se déplace avec quelques repères et choisit plutôt l'oisiveté selon lui) et du thésauriseur de biens (Cain, l'agriculteur, l'artisan, le fondateur de ville et de civilisation) mais il est bien conscient des puissances de renversement de ce mythe : Caïn n'est-il pas condamné à l'errance?

  Sur la base de cette opposition fondatrice et universelle à ses yeux, y compris dans sa réversibilité, on voit mieux à l'œuvre ce qui attire notre écrivain voyageur ou le fait réagir et méditer. Même s'il a une préférence pour les premiers, tous les nomadismes comme tous les sédentarismes le passionnent. On comprend son regard sur les Indiens, nous y reviendrons, sur les grands et petits navigateurs (chasseurs d'horizons mais aussi avant-garde de la colonisation quand ce n'est pas de l'extermination), sur les exils migratoires qui transforment certains exilés en accapareurs (tantôt modestes tantôt gigantesques (ils font de l'élevage une arme économique et finalement ethnocide)) ou en dé-racinés qui gardent en eux la nostalgie de leurs origines et une totale fidélité à leurs valeurs comme les Boers ou les fermiers gallois qu'il évoque avec précision. «Mais tout s'en va en morceaux  dit Gwyneth Morgan qui voulait que la vallée reste comme elle, galloise. »

  De fait ce sont surtout les mobiles, les itinérants, les instables qui le retiennent, quelles que soient la distance parcourue et la durée des périples. Dans les portraits que nous rappelions on trouve aussi bien des nomades proprement dits que des nomades sociaux (combattants anarchistes changeant souvent de front) ou des nomades spirituels et culturels. 

 Ainsi définit-il Coleridge  : « (...) "un vagabond de la nuit", un étranger dans son propre pays natal, un instable errant d'un meublé à l'autre, incapable de se fixer quelque part, un cas grave de ce que Baudelaire appelait "la grande maladie de l'horreur du domicile"». Et on n'est pas surpris par cette allusion à Poe qui :« à l'instar de Coleridge, qu'il admirait passionnément, était un autre vagabond de la nuit, obsédé par l'Extrême-Sud et par des voyages d'anéantissement et de renaissance - vision enthousiaste qu'il communiquera à Baudelaire

 Dans ces conditions on comprend son attirance pour son guide d'un jour, Florentino Solis, ce vagabond sans femme ni maison ne possédant, outre quelques bœufs à la frontière, que deux poneys criollos, leurs selles et un chien. On ne s'étonne pas de son intérêt pour cette femme qui fait le tour du monde par passion pour les fleurs ni de ce qui le retient chez C. Milward ou ce qui l'étourdit chez Jemmy Button, ce nomade qui devint nomade forcé. On reste incrédule devant les aventures invraisemblables de ce petit avoué de province Orélie-Antoine de Tournens qui quitta Périgueux pour rejoindre la Patagonie et y devenir prince de cette Araucanie sur laquelle il crut un temps régner. On ne se demande même plus ce qui le pousse à "traquer" Butch Cassidy des décennies après sa mort, ni ce qui l'amène à raconter dans ses moindres rebondissements la vie de l'anarchiste Soto ou du bagnard d'Ushuaïa. 

 

 

  En réalité, ce qui retient Chatwin c'est ce qui fait éclater en chaque vie (comme en la sienne propre) cette catégorie opératoire à laquelle il tient à raison mais qui demeure insuffisante pour cerner nombre de destins (morceaux de vie) que l'espace patagon a rendu possibles. C'est tout un monde de nomades-nés, de nomades forcés (les deux Tehuelche déportés, arrachés à leur propre nomadisme) qui côtoient des assis puissamment ou modestement sédentaires chevauchant malgré tout un anywhere invisible. Il suffit de méditer quelques cas comme celui seulement cité pour son cantique d'«Anne Griffith, la mystique de Montgomery qui vécut dans une ferme isolée dans la montagne», celui du poète rencontré qui, sans quitter sa cabane poussiéreuse parvient à mettre en vers une dimension cosmique qui séduit le lecteur de Whitman. Le destin le plus émouvant concerne l'ancien hippie du quartier Haight-Ashbury de San Francisco, longtemps héroïnomane, qui trouva enfin sa vocation : la quête de travail dans des mines qui lui apportaient un sentiment de... sécurité même si les conditions en étaient mortelles. Il fallait simplement trouver une mine. Rien d'autre. Parlant des Yaghan qu'il étudiait, Martin Gusinde, leur ethnographe a eu ces mots si chatwiniens avant l'heure : «Ils ressemblent à des oiseaux migrateurs qui ne tiennent pas en place et ne trouvent le bonheur et le calme intérieur que lorsqu'ils voyagent.» Enfin que dire de ce Garibaldi qui jadis allait à pied en Bolivie, revenait vers le détroit et couvrait soixante kilomètres par jour et ne travaillait que lorsqu'il avait besoin de chaussures ...?

  La nomadie assumée, contrariée, détournée mène forcément au cœur mobile du livre. 

 

 

______LA QUESTION INDIENNE

«Ils ne songeaient qu'à retourner à leur ancienne vie de nomades.» (p295)

 

  Dans ce voyage comme dans beaucoup d'autres (américains ou non) une évidence redevient visible : l'importance géo-politique des noms (propres ou communs) et tout le pouvoir d'appropriation qu'ils représentent depuis des siècles. Dans le même geste le navigateur prend possession d'une terre, la nomme (ou la dé-nomme plutôt), la baptise (en lui imposant des signes, des emblèmes (croix, drapeau (Union jack), des croyances d'importation) pour finir par transférer "ses" indigènes comme éléments d"'une collection":«Pour cette raison il [le capitaine Fitz-Roy, commandant le Beagle] se réjouissait de cette nouvelle recrue (...) qui venait grossir sa collection de trois indigènes. L'équipage l'appela Jemmy Button»). Sous les noms, des vies niées, oubliées. D'indiens qui ne possédaient que ce qu'ils pouvaient transporter.

  Le sort des Indiens et leur représentation s'invitent assez tôt (et brutalement) dans le voyage avec la statue élevée par des Gallois dans les terres de long du fleuve Chubut : «Sur les côtés, des bas-reliefs de bronze représentaient la Barbarie et la Civilisation. La Barbarie était figurée par un groupe d'Indiens Tehuelche, nus aux muscles saillants et plats dans le style soviétique C'est peu à peu que leur sort est évoqué : ponctuellement, au détour d’un entretien avec des Écossais présents vers Bahia Blanca depuis plusieurs générations, il est question de raids indiens. Le récit qui accompagne l'aventure du cheval EL-MALACARA montre qu'un Gallois faillit se tromper sur des Indiens qu'il soupçonnait à tort. Si on peine à croire à l'histoire de l'avoué Orélie-Antoine de Tournens qui voulut devenir roi des Araucans, on sait en tout cas que cette ethnie a toujours rendu fous de terreur les Espagnols malgré une tentative de domestication féroce. Dans le récit des aventures de Soto on a vu l'importance des émigrés venus de Chiloé. Plus on descend vers le sud et la Terre de Feu, plus on prend la mesure du sort des Indiens : ils sont méprisés par des autorités savantes de passage (comme Darwin méprisant les Fuégiens), mis au pas par la plupart des religieux (6) au sein de leurs missions complices des propriétaires qui les poussent au reniement de leurs croyances dans les esprits des mousses et des pierres au profit de la tapisserie au petit point, du crochet et des devoirs d'écoliers. Enfin, ils sont liquidés d'une manière ou d'une autre (désespérance de la captivité, épidémie ou chasse aux hommes avec Cochon Rouge comme massacreur d'élite). Les remarques se font plus nombreuses sans jamais prétendre à l'autorité ni à l'ambition d'une soutenance de thèse ethno-historique. Qui a lu Chatwin sait qu'il peut être caustique : ici, il se contente de dire simplement, sans pathos, la réalité et le choc pour le lecteur pourtant averti par l'histoire de tout le continent américain est violent. En particulier, quand on voit les différentes administrations ou les grands colonisateurs s'appuyer sans ciller sur les "bons" Indiens contre les rebelles («mes Indiens civilisés, huit en tout "» dit Hobbs, l'homme qui nomma sa ferme Gente Grande, "le grand peuple" d'après les Ona qui y chassaient lorsqu'il arriva....) 

    Dans ses observations Chatwin alterne les angles larges et les gros plans. Dans le premier cas il évoque les différentes ethnies de la Terre de Feu (Onah et Haush, chasseurs à pied, Alakaluf et Yaghan (ou Yamana), chasseurs en pirogue), présentés comme nomades mais tout de même situés dans une île parfaitement divisée en trente-neuf territoires, ce qui n'empêcha pas un explorateur de parler des "alarmantes tendances communistes" de ces indigènes. En réalité, c'est la diversité des mouvements entre les canaux qui donne cette impression de nomadisme alors qu'ils ne vont jamais très loin comme on va voir.

 Dans le second cas il isole tel ou tel destin hautement symbolique comme celui de Jemmy Button ce jeune indien que nous connaissons pour avoir été embarqué (enlevé dirait mieux) par le navigateur Fitz-Roy (auteur du premier relevé des eaux australes) et qui connut Londres, apprit ce qu'apprenait un jeune anglais de l'époque, avant de revenir sur le Beagle avec Darwin qui l'aimait bien mais doutait de son appartenance à l'espèce humaine...alors qu'il avait lu le témoignage de l'aumônier de Drake trouvant ce peuple avenant  et inoffensif. On apprend ce qu'était, avant son départ vers l'Angleterre le quotidien d'un enfant indien, son éducation maternelle puis paternelle (l'initiation à la chasse et aux légendes). L'épisode londonien achevé (apprentissage de la langue anglaise, le jardinage, la charpenterie, et les plus pures vérités de la religion chrétienne, quelques mondanités), Jemmy revient dans son monde premier (Wulaia) et, au moment où le lecteur cherche à penser ce que peut représenter ce problématique double exil, cette double appartenance - dépossession, il apprend que Jemmy est devenu capable de violence à l'égard des Européens pour des vétilles (à nos yeux) et qu'il finit témoin des débuts de l'élimination (par épidémies) de ses frères .... 

 

  On prend conscience du cas d'école que représentait l'Indien dans la recherche de Chatwin sur le nomadisme qu'il tenait pour une branche de l'alternative qui s'offrit à l'homme et non pour un moment peu à peu condamné par la marche implacable vers la civilisation, l'écriture, la raison, les hiérarchies, les divisions, la technique. Toutefois, Chatwin ne cherche pas idéaliser le mode de vie des Indiens, il ne cache d'ailleurs pas leurs querelles intestines et reconnaît une partition fondamentale : « Le territoire d'une tribu, aussi rude et inconfortable fût-il, était toujours un paradis qu'on ne pouvait améliorer. Par contraste le monde extérieur était l'enfer et ses habitants ne valaient pas mieux que des bêtes.» (j'ai souligné). D'ailleurs, quand Jemmy revient dans son Wulaia natal, il dénonce avec virulence une tribu ennemie de la sienne («Yapoos! cria-t-il. Singes!... Sales! ...Bêtes...Non-hommes!...») 

   L'admiration pour un pasteur nommé Thomas Bridges et pour son écoute si attentive à la langue indienne (en dépit d'a priori religieux (l'erreur est à elle seule passionnante) qui le privèrent de certaines connaissances fondamentales) prouve que Chatwin croit tenir un aspect majeur de sa réflexion sur l'être (mot sans doute impropre) nomade même s'il concède que les Yaghans l'étaient peu, ce qui n'est pas indifférent («Les Yaghan étaient des nomades - nés, mais ils n'allaient jamais très loin. Leur ethnographe, le père Martin Grusinde a écrit d'eux : "Ils ressemblent à des oiseaux migrateurs qui ne tiennent pas en place et ne trouvent le bonheur et le calme que lorsqu'ils voyagent"(j'ai souligné)) Il ajoute une remarque qui confirme une autre fascination de Chatwin et manifeste la cohérence de son voyage en Patagonie : «(...) Et leur langue révèle une attitude proche de celle du marin obsédé par l'espace et le temps.»

  On sait que Thomas Bridges constitua un dictionnaire dont l'original est au British Museum (legs de son fils Lucas qui fut le premier Blanc à devenir l'ami des Ona) et qui émerveille le voyageur dans le temps qu'est alors Chatwin comme son lecteur qui découvre les essais de "traductions" à base de synonymes tout simplement lumineux et qui comprend le rôle éminent des verbes dans cette langue («Les Yaghans avaient un verbe pour saisir le moindre mouvement des muscles, la moindre action de la nature ou de l'homme.»). Il est dommage que Chatwin ne s'attarde pas plus sur ce que lui inspire cette langue apparemment privée d'abstraction mais dont le travail métaphorique tenait lieu en témoignant de la subtilité de l'entendement de ces "primitifs" qui connaissaient le bien et le mal mais d'une façon originale. Il a l'honnêteté de préciser ce qui représente une question aiguë pour son système de pensée: «Les couches d'associations métaphoriques qui constituaient leur géologie mentale enchaînaient les Indiens à leur sol par des liens qui ne pouvaient être rompus.»....

  Le paradoxe ultime apparaît au moment où Chatwin rencontre le dernier Indien "pure race" qui reste (probablement un parent de Jemmy Button) et qui a vu mourir tous les siens. Ce dernier lui apprend que ce sont les Anglais qui ont appris aux Indiens...leur propre langue.... Ce voyage l'aura mené vers l'élimination ou la relégation, la muséification, l'ethnologie posthume, sans oublier le tourisme, le commerce, l'exploitation marine (les raffineries...). Vers Herman Rauff, ancien nazi, inventeur du four crématoire ambulant, spécialiste de l'ébouillantement des crabes auquel l'avant-dernier paragraphe est significativement consacré. 

   Décrivant le musée des pères salésiens de Punta Arena le paragraphe 68 condense admirablement (autour d'une peau de loutre) tout l'art de Bruce Chatwin : il voit «les objets les plus tristes de ce musée, dont deux cahiers d'écolier et les photos de garçons à l'air intelligent qui y avaient écrit les deux phrases suivantes :

            LE SAUVEUR ÉTAIT EN CE LIEU ET JE NE LE SAVAIS PAS

              À LA SUEUR DE TON FRONT TU MANGERAS TON PAIN .

Ainsi les Salésiens avaient remarqué la signification du verset 19 du chapitre III de la Genèse. L'âge d'or se terminait quand les hommes arrêtaient de chasser, s'installaient dans des maisons et lorsque commençait la routine quotidienne.»

 

 

                   Un fragment de peau d'animal préhistorique conservé longtemps derrière une vitre mais qui fut jeté au grand dam du jeune Bruce ; quelques livres d'aventures, des récits de grands navigateurs, une grotte sordide qui contient d'autres morceaux de peau du mylodon, un lac sublime décrit dans un livre d'enfance.... Autant de désirs, autant d'appels, autant de manques qui poussent  à  les combler par tous les moyens. Autant de pièces d'un puzzle qui grandit au fur et à mesure de la partie et qu'on sait incomblable. Entre temps, des étapes qui mènent à bien des formes de nomadisme et de surplace.

  La fin a une dimension allégorique. Pour quitter la Terre de Feu Chatwin a attendu un bateau crasseux divisé en classes, aperçu des Chilotes évidemment relégués mais patients, revu le représentant en lingerie qui collectionne les pierres et les distribue, entendu La Mer joué sur un piano blanc auquel il manquait plusieurs touches par un homme d'affaires chilien qui semble ne connaître que ce morceau.... Toute vie, nomade ou pas, ne consiste-t-elle pas à jouer le même air avec des touches manquantes?

 

 Rossini , le 29 octobre 2018

 

 

NOTES

(1)Nous parlerons bien plus loin d'un recueil de Chatwin consacré au nomadisme et qui tient compte de la place de la grotte. Gardons en mémoire ce passage «1.L'errance est une caractéristique humaine héritée génétiquement des primates végétariens. 2.Tous les êtres humains ont un besoin biologique, d'une base, d'une grotte, territoire tribal, possession ou port. C'est quelque chose que nous partageons avec les carnivores.» Anatomie de l'errance (page 108)

 (2) Sur le genre des livres de Chatwin retenons cet extrait d'un bel article de W.G. Sebald : «De même qu'il constitue en définitive une énigme, de même ses livres sont inclassables. La seule chose évidente, c'est qu'ils ne correspondent ni par le propos ni par leur intention à un genre connu. Inspirés par une sorte de passion de l'inexploré, ils évoluent le long d'une ligne dont les jalons sont ces objets et phénomènes étranges dont on ne saurait dire s'ils appartiennent à la réalité ou relèvent des fantasmes produits de tous temps par nos têtes. Études mythologico-anthropologiques dans la lignée de Tristes tropiques, récits d'aventures qui se rattachent aux premières lectures de l'enfance, collection de faits réels, livres oniriques, roman de terroir et pièces d'exotisme nostalgique, acte puritain de contrition et vision baroque échevelée, reniement de soi et confession, ils sont tout à la fois.»

(3) Avec honnêteté l'auteur propose en fin de volume une bibliographie précieuse de ses "sources" de natures très différentes. La parente de Charley Milward joua un grand rôle :  on sait quel déclencheur d'imaginaire fut pour lui ce personnage et quelle passion il éprouva pour ses récits, ses photos et ses lettres.  

(4) On se demande pourquoi il n'a pas poussé jusqu'à Chiloé....À tort. Il y fut comme en témoigne Luiz Sepulveda dans LE NEVEU D'AMÉRIQUE qui raconte sa rencontre avec Chatwin à Barcelone, au café Zurich. Ils s'étaient promis de mettre leurs pas dans ceux de Butch Cassidy mais quand l'écrivain chilien en exil fut autorisé à rentrer dans son pays Chatwin avait fini son voyage. Sepulveda suivra les traces de son ami et celles de Butch Cassidy qu'il présente comme le "financier" des anarchistes d'alors.

(5) Dans ce recueil on doit surtout lire la lettre à Tom Maschler (février 1969) qui résumait bien le projet demeuré sans suite. 

(6) Il y eut de rares mais nobles exceptions. Mais on notera sans surprise la collaboration politique des pères salésiens dans l'île de Dawson et on méditera sur l'anecdote de la pirogue construite en secret.

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