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22 mai 2018 2 22 /05 /mai /2018 07:20

  «... nous nous mettons en mouvement, moi, la langue, lui le bras...(...)

                                            (Epist à Damase)

 

 

                     Saint Jérôme de Stridon (347-420), un crâne à portée de regard, son lion, son rocher, son pupitre, son chapeau cardinalice, ses livres, son désert, plus rarement son hippocentaure. Voilà le Jérôme que nous proposent ses peintres. Les peintures, aussi fascinantes soient-elles, ne doivent pas faire écran.

    Dans un petit livre étourdissant de verve et d’érudition Lucrèce Luciani nous convie à redécouvrir un homme qui joua un rôle décisif en bien des domaines et qu'on connaît pourtant si peu. Jérôme, un passionné, un fol en livre, un «conquistador de la Lettre» qui aide à cerner au mieux la folie de lire et d’écrire, la folie littéraire : «la folie fut sa loi». Le démon s'avance dès le titre.

 Imaginez : avec Jérôme nous serions à la naissance de la lecture occidentale (sa forme, sa nature, son impensé) dans toute sa fureur. On ne s'étonnera pas de voir apparaître Borges.

 

Présentation 

 

    Le livre nous propose trois chapitres : la bibliothèque flagellée, le Cabinet de lecture, le désert. Le premier s'ouvrant sur de nombreuses questions qui orientent notre attente («Qu'est-ce qu'un liber à l'époque patristique? D'ou vient le mot? (...) Quelles sont les techniques, la graphie, les procédés de conservation et d'"imprimerie"? Quel est le rôle des copistes dans la transcription? Où se place la tachygraphe? Avec quels matériaux compose Jérôme son astelier? Comment ça se rédige, s'édite, se diffuse, s'archive?»)  et  chacun ayant un regard sur un tableau d'un peintre célèbre (Sano di Pietro, Antonello da Messina, Lorenzo Lotto)  mettant en scène notre saint.

 

Autres cadres : deux longs extraits de lettre (à Julia Eustochum) l'un rapportant un rêve pénible et traumatique datant du séjour à Calchis, l'autre décrivant au milieu des privations et des souffrances les tentations qui harcèlent l'ermite et qui lui font même redouter le repli de sa cellule. Une certitude s'impose tout de suite : l'ermite aux livres est une anomalie de son temps.

 

    L'auteur traverse temps et espace, multiple les angles de vue ou d'attaque, prend parti et, pratiquant sans réserve l'impératif, vous interpelle, vous exhorte, vous conseille, vous guide dans la bibliothèque de Jérôme et de ses contemporains, dans sa grotte («tandis que je vous parle, j'ai réussi à déplacer la fameuse roche où se tient notre daîmôn aussi immobile et sage que son alter ego.»), dans sa cellule, vous imagine même voulant devenir son scribe et, accessoirement, vous renvoie dans sa propre bibliothèque où nous pouvons trouver un livre de Perec en train de regarder un célèbre tableau consacré à Jérôme....

 

Jérôme

 

     Lucrèce Luciani a lu tous les spécialistes de l'Antiquité chrétienne et de Jérôme, commentateurs et biographes, auxquels elle renvoie parfois mais son livre n'est ni une biographie ni une étude de plus d'une spécialiste de la patristique.

 Le livre situe promptement le personnage dans l'Histoire: «Toute la quintessence de Jérôme se rassemble et se déploie dans sa passation d'un érudit profane en un savant chrétien.» Le solitaire aura vécu dans des entre - deux significatifs :« (...) historiquement entre volumen et codex, comme entre papyrus et parchemin.» Plus loin :«(...) dans l'entre-deux de l'anachorèse et du cénobitisme.» Retenons deux des nombreuses formules qui parsèment heureusement cette étude si vivante : «Jérôme est un "tiré à part" de toute la chrétienté. A contrario de ses pairs, il échappe à toute charge ecclésiastique, et peut alors s'adonner à sa passion de la littérature.»(1) ; «La conversion de Jérôme est atypique, un hapax dans l'histoire de la sainteté.»....

  L'auteur choisit donc de cerner ce fichu caractère (ses lettres, sa violence polémique, ses insultes (Jovinien est un chien qui retourne à son vomissement) l'attestent assez, tout comme ses échanges avec des femmes qu'il soumet sans scrupule à son obsession) sous le seul angle de la passion : Jérôme ne peut se passer de toucher, de lire, de traduire, de dicter, d'écrire, de composer, d'éditer (moment capital). À tout prix. Il ne connaît aucune autre occupation. Dit autrement : «Cueillir, glaner, rassembler, choisir, recueillir, lire : voilà toute l'activité de Jérôme. Lire, issu du bas latin legere "ramasser, cueillir", assembler les lettres par les yeux, legere oculis.» Rappelons qu'il échappa à toute charge ecclésiastique....

  Pas de doute, c'est un forcené qui ne correspond pas seulement aux nombreux rôles que les biographes lui attribuent classiquement (épistolier, styliste, traducteur, écrivain commentateur, romancier, guide spirituel, conférencier, redoutable satiriste, mordant polémiste) mais qui condense tout en un seul état (l'ardeur) voué au combat permanent avec à portée de main, les livres, sa propre chair. Lucrèce Luciani parle à un moment de « sa chair bibliothèque qu'il incarne lui-même.»

 

 

Médiologie

 

    L'auteur nous offre une brève mais passionnante exploration de l'histoire matérielle du livre, de son écriture, de sa lecture et de sa production. On apprécie les rappels sur les différents matériaux et supports (la victoire du parchemin auquel quelques lignes parfaites sont consacrées) comme sur leur emploi ( 2), sur les outils, les formes (le codex (dont on voit les étapes) fut une révolution), les types de fabrication (3). On lui est reconnaissant pour ses explications sur les dispositions successives du livre (la position debout fut tardive) comme pour la présentation de ses agents, les scribes, ces forçats de la tachygraphie qui ont besoin de deux ans de formation et dont les erreurs sont vertement dénoncées par Jérôme qui ne connaît que la dictée ultra-rapide et ne voit pas dans quel inconfort (quelle fatigue pour les genoux !) ils sont pour copier, collationner, corriger pour finir par être houspillés. On mesure combien il leur faut pour faire vite, abréger, écrire serré, sans espace, sans ponctuation.

   Dans toutes les étapes parcourues à pas d'ogre dévoreur d'anachronismes qui va et vient dans le temps abondent les remarques sur les repères d'innovations techniques (la pratique du volumen, ce qu'elle implique, le cousoir au XIIème, les chaînes si étonnantes) et le lecteur est sensible à la qualité du lexique "technique" (alumnus, notario, librarius, scribor, antiquarius, incumbo, etc.)) aussi bien qu'à l'attention prêtée au travail étymologique qui donne tellement à penser (notamment quand il s'agit de la proximité avec l'arbre). (4)

  On découvre encore la distribution du livre, sa diffusion immense (grâce au parchemin), sa circulation (en compagnie des lettres - en bateau, dans des ballots) et leurs effets, en particulier les polémiques et même les plagiats dont Jérôme ne s'exempte pas toujours.

 

Lieu

 

  Plus encore qu'en médiologue avisée,  Lucrèce Luciani, après avoir visité toutes les bibliothèque de Jérôme (il est comparé justement à un escargot), interroge la bibliothèque comme lieu (qui fait lien), lieu intime fabriqué par le livre (et non l'inverse), lieu à la fois atelier (aucun bureau, aucune étagère, nul dressoir) et, avant tout, espace non seulement physique (à la matérialité bien marquée mais avec des formes souvent variées (vous passez du fortin de papier apparemment solide à la bulle échographique  façon Jérome Bosch)) mais psychique et somatique dans lequel les notions de contact ou de contenant sont bousculées. Utilisant le présent de vérité générale (« Approcher un livre désiré, le toucher, l'ouvrir est une expérience délicieuse et délirante.»), Lucrèce Luciani ne laisse pas de doute sur la dimension sensuelle, affective, érotodémoniaque de l'expérience. Le désir règne en maître dans le prodigieux pays sans foi ni loi de la littérature. Dans cet essai, outre une belle intuition du temps de la bibliothèque, se faufilent avec virtuosité les motifs du colimaçon et de l'ombilic qui ont la force de l'image pensante. 

 

 

  Le démon de saint Jérome est vraiment un livre rare, indispensable au loisir lettré : il mérite une place dans votre bibliothèque enfin reconsidérée et il vous encourage à tous les contre-transferts....

 

 Rossini, le 29 mai 2018

 

 

NOTES

 

(1) Ajoutons que la distinction entre patristique et scolastique est lumineusement expliquée. (p101)

(2) Quelques conseils ?

«Pour économiser l'achat des matériaux aussi bien que les services d'un scribe professionnel, vous disposez d'au moins trois moyens : 

 Utiliser le verso d'un rouleau déjà utilisé, sur un opisthographe.

 Écrire sur un rouleau ou codex dont le texte a été effacé, sur un palimpseste.

 Transcrire personnellement le texte en commençant votre chapitre par le pied-de-mouche (signe de forme arrondie) et en le poursuivant par trois points de trèfle ou moucheture avec leur petit trait vertical (afin de mieux attirer l'attention de votre lecteur).

 N'omettez pas de tracer la réglure à l'aide du mistara, appareil-peigne muni d'une pointe.

À vos plumes!»

(3) On lit avec bonheur le petit éloge de la bricole. (p 69)

(4) «Très féru d'étymologie lui-même, Jérôme ne manque pas de vous signaler la vôtre, toujours admise : librarius vient de l'arbre dont le bois et l'écorce servent à la fabrication du livre (...)»

 


 

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