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1 juin 2017 4 01 /06 /juin /2017 06:40

 

  «Je n'ai pas envie d'en parler. Cela donnerait quelque chose de trop littéraire. Comme dans les Récits du don de Cholokhov.» (p 89)

 

  Malgré les efforts des Éditions du Rocher, Sergueï Dovlatof (1941/1990) reste encore un écrivain méconnu en France.  Si on n'a encore rien lu de lui on peut commencer à le découvrir en montant et descendant son arbre généalogique aux nombreuses racines et branches évoquées dans un livre intitulé Nashi et traduit en français par Le colonel dit que je t’aime (2001). (1)    

   S'ouvrant sur l'arrière grand-père Moïse («Un Juif paysan : autant dire une combinaison assez rare»), le récit s'achève avec deux derniers chapitres consacrés à sa fille et à son fils né...aux États-Unis :

 

  «Le 23 décembre 1981 à New York est né mon fils. Il est américain, citoyen des États-Unis. Il s'appelle -vous vous rendez compte-master Nicolas Douly.

   Voilà à quoi sont arrivés ma famille et mon pays.»

 

 En treize chapitres plutôt courts et dans une écriture plus proche de l’oral que de l’écrit, Dovlatov se remémore quelques figures familiales marquantes voire écrasantes (certains parents avaient une force herculéenne et une autorité rarement contestée) : ce sont des instantanés de la mémoire qui isolent quelques faits (certains pauvres et simples (une phrase que répéta toute sa vie l’oncle Roman)) et d’autres qu’on croit controuvés à force d'invraisemblance (le plus comique étant celui d'un zek qui aurait été, au sens propre, catapulté), quelques attitudes caractéristiques, quelques anecdotes qui lui sont revenues - l'anecdote étant incontestablement la passion de Dovlatov. (2) Très peu ou pas composé (exception faite pour le parallélisme avec son cousin Boria) le texte n’évite pas certaines redites. Seules les chutes de chapitres et les réflexions paradoxales («La vie a fait de mon cousin un criminel. Je trouve qu'il a eu de la chance. Autrement il serait inévitablement devenu haut fonctionnaire du Parti.») sont travaillées. Dovlatov aime finir sur un détail touchant mais avec la répétition on perçoit vite le procédé.

 

Éléments autobiographiques 

 

  Ce n'est pas l'objet premier du livre mais cette chronique familiale permet (non sans mal, les repères étant parfois imprécis) de deviner la trajectoire erratique de l'écrivain qu'est devenu Dovlatov. On apprend en passant qu'Il fut gardien de camp (sujet de son œuvre la plus connue), qu'il donna dans le journalisme, connut bien des échecs dans ses tentatives de publication : la question de l'émigration vint assez tôt d'autant que sa prudence était limitée, ce que n'était pas sa consommation de  vodka. Trois de ses récits furent un jour publiés en Occident ce qui lui fermait les maisons d'éditions soviétiques qui ne lui étaient pas ouvertes auparavant... La traque vint peu à peu et il fut accusé de «parasitisme, d'insubordination et de port d'arme blanche».....Il connut la prison de Kaliaïvo dont il refuse de parler. Largement précédé par sa femme et sa fille, il accepta l'exil avec sa mère (dont il partagea un temps la pension) et...la chienne Glacha à laquelle il tenait beaucoup (et qui dans l'économie du livre (et la succession des chapitres) vient avant l'évocation (originale) de la rencontre avec sa femme - beau moment d'anti-romantisme, passage sans doute le plus écrit du livre). 

 

 Jamais Sergueï ne se met pas en avant, jamais il ne cache ses travers, ses déboires ni ne joue au héros : il sait qu'il vient après beaucoup d'autres plus courageux et à la situation plus risquée.

 

 Des familles dans la concasseuse soviétique

 

 Difficile pour un Soviétique devenu américain sur le tard d’évoquer ces pans d’histoire privée sans croiser les tragédies dont sa famille et tous les compatriotes furent les contemporains. Dans la moindre des conversations, selon le contexte, reviennent les noms de Staline (longtemps après sa mort), Krouchtchev ou Brejnev. Et le désordre des récits s’explique aussi par le chaos du pays.

 

 Les événements se succédaient et la vérité d’hier devenait mensonge (et l'inverse), le héros du jour basculait  dans le rôle d'ennemi de classe, l'inspecteur de camp devenait directeur d’école. Au quotidien, l’actualité était aux trafics, aux vols, aux dénonciations (directes ou indirectes comme celle accomplie par Ania), aux arrestations, aux jugements kafkaïens, aux sanctions, aux redressements.

Chaque personnage est à sa façon (modeste ou ample) représentatif d’un aspect de la société : « La biographie d'Aron reflète fort bien l'histoire de notre pays. Il fut d'abord lycéen. Puis étudiant révolutionnaire. Après quoi, pour peu de temps, soldat de l'Armée rouge. Ensuite, aussi incroyable que cela paraisse, polonais blanc. Puis à nouveau soldat de l'Armée rouge, mais là de façon plus consciente. Une fois la guerre terminée, oncle Aron entra à l'Université ouvrière. Après quoi il adhéra à la NEP et, semble-t-il, s'enrichit provisoirement. Puis il participa à la lutte contre les koulaks. Ensuite il purgea les rangs du parti. Avant d'être lui-même mis sur la touche. Pour avoir adhéré à la NEP.»... 

  Tous ont pratiqué des dizaines de métiers, connu cent misères, mille injustices ; chacun s’est affronté à des montagnes d’absurdités. Des trajectoires comme celle de son oncle Aron et surtout de son cousin Boris paraissent inventées et auraient pu remplir plusieurs vies  : Boris fut chef de chantier, activiste dans la milice, directeur de la section littéraire au théâtre du Komsomol (au point d'entrer facilement au Kremlin) mais pour un vol incompréhensible (auto-punitif) il fut transféré en camp à régime renforcé pour trois ans avant d'y devenir un phénix et après sa libération faire carrière dans le cinéma ; il avait tout pour lui mais par une évidente propension pour la conduite d'échec se retrouva en camp où il devint opérateur, metteur en scène et récitant d'un documentaire sur les camps de redressement  qu'un général salua en ces termes :

 

«-C'est un bon film, utile... Ça se regarde comme les Mille et une Nuits...»

 

Une obsession domine : celle du privilège qu’on attribue rarement pour de bonnes raisons (même la chienne en profite) et qui peut soudain se transformer en handicap menaçant. Pensez à l’idée que des membres du KGB avaient pour eux seuls un musée privé : qu’y exposaient-ils? Les ongles de Boukharine? demande le narrateur.... On comprend qu'un tel régime ait pu engendrer Soljenitsine, Chalamov mais aussi le Zinoviev des HAUTEURS BÉANTES.

 

Les dialogues de Dovlatov avec ses parents proches ou non (oncle, grand-père) révèlent l’incroyable confusion qui régnait dans les esprits : ainsi Aron qui adorait  Staline comme on adore un fils égaré, sans rien ignorer de ses défauts (mais au point de posséder les disques de ses discours, «conservés dans des albums rouges, dont certains étaient ornés de cordonnets et d'un portrait du Guide en trois dimensions» ) s’enticha tour à tour de Malenkov, de Boulganine, de Khrouchtchev puis se rabattit sur Lénine qui avait l’avantage d’être mort et, dans le même temps, pencha pour Soljenitsine  et Sakharov (« Essentiellement parce que ce dernier avait inventé la bombe à hydrogène, sans pour autant devenir alcoolique, et en plus combattait pour la vérité.»)... Détestant Brejnev, il lui envoyait des billets dénonciateurs signés de noms usurpés. Les débats avec son neveu étaient une suite d’engueulades d’un niveau très bas et à la fin de sa vie la version rétrospective qu'il donnait des raisons de ses convictions est plus touchante qu’authentique.... 

 

  Connaissant bien les situations historiques que tous et toutes ont traversées l’auteur voudrait échapper aux jugements toujours faciles a posteriori mais quand il rapporte quelques éléments de la vie de sa tante Mara qu'il épargne moins que d'autres il révèle bien que sa mémoire à elle était toujours souriante tandis que lui dans une liste impressionnante (la liste est un recours apprécié par Dovlatov) rappelle que les artistes qu’elle fréquenta étaient alors les pires salauds.

 

 Chaque vie était une confrontation permanente d'intérêts sur fond d’idéologie qui servait de morale d'adaptation (songeons aux explications que donnait le père au moment des éliminations).  On a du mal à croire que cette tante qui tomba malade lorsqu'on persécuta Pasternak ait pu sérieusement  soutenir cette position : « C'est une erreur politique. Nous perdons notre prestige à l'Ouest. Nous effaçons en partie les conquêtes du vingtième congrès.» ...Et pourtant.

 

 

      Voilà un  livre de grand diseur qui n'épargne que quelques-uns : les portraits sont sculptés à larges coups et les caractères qu'on aimerait mieux connaître n'ont parfois guère d'épaisseur ; les digressions (sur les correcteurs (métier redoutable comme le prouvait déjà Le Lieutenant Kijé), le poids des prénoms) sont fréquentes et inégales. Mais ce recueil d'anecdotes (la grande passion d'orfèvre de Dovlatov) ressemble surtout à un traité des modes de survie dans un chaos institué qui dura des décennies.

 

Rossini, le 3 juin 2017

 

NOTES

 

(1)Ce titre en français venant d’un échange qu’il eut un jour avec sa femme.

(2)La confirmation se trouve ailleurs dans son œuvre, en particulier dans  Brodsky et les autres (chez le même éditeur) qui croisent belles photos et (plus ou moins) bons mots.

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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