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10 avril 2017 1 10 /04 /avril /2017 05:07

       

  « "J'me plains pas" dira-t-il plus tard en 1960. Il parlait comme un homme qui savait dans son sang ce que peu admettaient : qu'aucun homme n'était son propre maître.»(page 155)

 

         Qui, en dépit d'innombrables films, romans ou témoignages, aurait encore des illusions sur la boxe professionnelle devrait passer son chemin et oublier ce livre de Nick Tosches publié en 2000 et qui s’inscrit dans la longue liste de biographies qui ont fait sa notoriété.

 Mais qui voudrait retrouver le regard de cet auteur (romancier par ailleurs), mis au service du destin pitoyable d’un champion poids lourd doit se précipiter sur ce récit d’une grande densité humaine. 

 

  Objectivité?

 

  Le lecteur doit être prévenu : le récit se veut objectif dans les faits (en sachant bien qu'un fait est aussi une construction) mais il est largement subjectif (et offensif) dans l'appréciation de ces faits. Il ne faut compter sur aucune neutralité dans le compte-rendu : Tosches veut cerner chaque épisode d'une vie de descendant d'esclaves et, grattant sous mythe, manipulation, invention, désinformation, combat idéologique, il souhaite établir sa vérité sur le destin d'un homme, fût-il un "ours" comme l'appela son plus célèbre adversaire. 

 Tosches ne cache rien de ses rejets et de son animosité à l'égard de quelques-uns : d'emblée, il prend violemment position contre le "Summer of love" et les hippies, il s'en prend à LeRoi Jones (et même à Aristote!), il dit sa détestation des écrivains qui s'emballèrent sur Clay/Ali (Mailer, Capote) et, à le lire, on devine assez vite que sans renoncer à la nuance il ne fait pas dans le compromis.

 

Night Train

  Le titre de la version française ne correspond pas à l'original qui était The Devil And Sonny Liston  : il renvoyait à une phrase prononcée par Cassius Clay devant l'écrivain Mark Kram (en 1983) qui traitait Liston de «diable». Entendons : dans la société du Spectacle, Liston avait un seul rôle à jouer, celui du plouc, de la brute épaisse, du méchant, du corrompu, du looser repoussant - du diable.

 Toutefois cette option dans la traduction du titre n'est pas malvenue. Elle renvoie à une chanson qui joua un grand rôle dans la carrière de Liston. Créé en 1952 par le saxophoniste ténor Jimmy Forrest, ce morceau décalqué d'un air de Duke Ellington allait connaître un grand succès avec Louis Prima et surtout James Brown et ses Famous Flames (1961).(1)

Ce morceau «oppressant au rythme puissant» entendu alors que Sonny Liston était en prison devint son disque préféré. Cet air l'accompagna toute sa vie, et particulièrement, toute sa vie de boxeur. Il passait en boucle à l'entraînement et résonnait en lui quand il avançait sur son adversaire.

       «Cette musique séduisante qui s'élevait au loin était celle de son âme, cet endroit rarement visité et rarement exploré au fond de lui-même, et c'était aussi celle de son corps lacéré. Il voyageait dans ce train de nuit depuis sa naissance. Et à présent, enfin libre de rêver à des lendemains qui chantent, il était sur le point de plonger dans le plus sombre des tunnels

      Un succès, un plagiat, un vol. Un air abandonné à un moment fâcheux. Vous êtes déjà dans l'univers de Liston.

    Ce choix de titre annonce aussi ce qui caractérise l'écriture de Toshes, son rythme.

 

 

Méthode 

 

          Pour qui a lu Dino ou d’autres biographes américains la méthode ne saurait étonner, pas plus que son efficacité portée par un style peu académique. En revanche, comme on l'a compris, ce qui le différencie de bien d’autres c'est la dimension de procès à charge (avec beaucoup d'accusés) et à décharge - sans aveuglement - en faveur du boxeur le plus mal aimé qui ait été. La neutralité n'est pas de mise.

    Sa précision est toujours étonnante : en particulier, sur le nom de Liston (sans doute venu d’Irlande), sur une généalogie complexe puisqu’elle passe par trois continents pour finir (et commencer) dans le Mississipi puis l’Arkansas, les premiers pas significatifs de la carrière de boxeur se situant à Saint Louis (avant Chicago). Il ne manque rien, surtout pas les chiffres : ni celui des spectateurs autour du ring ou devant les télévisions (par rapport à aujourd'hui, la fréquence dans une semaine est étonnante), ni les cotes des bookmakers, ni le montant des recettes, ni les gains du boxeur et des managers sans parler du pourcentage de leurs parasites.

   Quand le biographe a des doutes (l’origine du surnom Sonny ou sa date de naissance) il donne plusieurs versions et propose la plus plausible. D’ailleurs, il revient souvent sur la question de l’âge parce que c’est un puissant symbole qui résume à lui seul, dès l'origine, la misère d'un milieu et le handicap d'un être obligé d'inventer, selon les circonstances, des repères flottants.(2) 

   Tosches sait aussi rapporter le faux, le légendaire, et pour bien restituer ce qui courait à telle ou telle époque, avant de la rectifier, il confie la version "officielle" des agents de Liston toujours doués dans l'invention.

  Il y a de l'enquête policière dans cette recherche biographique : Tosches sillonne son pays, écoute aussi bien d’humbles témoins que des personnages qui ont compté dans l'aventure. Tout interlocuteur a sa part de vérité et on devine quel plaisir le biographe prend à écouter la plus petite anecdote (il aime à raconter les circonstances de ses entrevues). Il compare, recoupe, trie. Liston (193?- 1970) étant presque son contemporain, l'enquêteur (qui a huit ans au moment du titre mondial de 1962) a pu retrouver des parents, des proches, des témoins de l’enfance (voisins), de la prison (le prêtre qui joua un grand rôle dans le lancement de la carrière)puis les fréquentations (parfois sulfureuses) qui accompagnèrent la progression vers le succès.

  À chaque étape, il consulte les journaux de l’époque (locaux ou nationaux), déterre de vieilles photos (sa première publicité de boxeur en passe de devenir célèbre, sa visite en héros à la prison qui fut la sienne), il fouille les archives (on a même des notes de Hoover !), compulse d'innombrables rapports de police (dès sa première arrestation qui lui vaudra cinq ans - il aura une réduction de peine quand on s’apercevra que ses poings pouvaient amasser beaucoup d'or. Tosches ne cache pas les frasques, les moments J & B, les fréquents excès de vitesse ni les nombreux arrangements avec la loi quand il y avait désordre sexuel. Il raconte encore le courageux et inlassable travail des procureurs  qui doivent faire face à un empire tout-puissant qui s’auto-régénère avec ruse et célérité.

  Il faut l’admettre, le sommet c'est la lecture des comptes-rendus d’audience devant juges ou procureurs. Non qu’on y apprenne quoi que ce soit mais on y entend les procédés rhétoriques enseignés par les avocats richement payés. L’effet sinistrement comique est garanti : ah! le cinquième amendement !

     C'est en refusant de mythologiser ce personnage oublié (ou méprisé à jamais par les "spécialistes") que Nick Tosches jette un éclairage cru qui donne à réfléchir. L'impression de combat permanent (et loyal) pour une vérité complexe ne nous quitte jamais. Les moments essentiels de son investigation se situant dans les deux matches entre Liston et Cassius Clay (devenu Mohamed Ali), matches truqués selon lui (en passant, il explique parfaitement toutes les nuances recouvertes par ce mot trop approximatif) puis autour de la mort du boxeur pour laquelle il offre toutes les possibilités d'interprétation sans pouvoir conclure.

 

Composition 

 

  Les étapes de pareille biographie sont prévisibles : les origines (ici, d'une grande précision), l’enfance, la prison (comme souvent dans la vie des boxeurs), les rapports violents à la police, les débuts dans la boxe (Golden Gloves), les premiers contrats et les succès prometteurs, l’esquisse de la fabrication d’une carrière, l'ascension, le succès (éphémère) puis la dégringolade. 

  Cependant le récit de Toshes n’est pas toujours linéaire. Il lui faut parvenir à nous raconter la série des matches gagnés qui s’égrènent de mois en mois (avec, parfois, de longues périodes d'inactivité) et, en parallèle, à nous faire pénétrer dans l’envers du décor des soirées de plus en plus  médiatisées. Ainsi avance-t-on dans le domaine sportif puis revient-on en arrière pour mieux comprendre les conditions (parfois louches) de la progression du boxeur vers la notoriété. De telle sorte que nous aurons connaissance, de façon un peu trop séparée, des démêlés de Sonny avec la police et la justice (le boxeur étant, on l'a compris, un objet entre les mains d'une organisation très ramifiée dont il ne connaît pas lui-même tous les relais) aussi bien que, par exemple, des longues tractations du clan du champion du monde de l’époque, Floyd Patterson, qui, ayant saisi le danger que représentait ce challenger, fait tout pour repousser l’échéance d’un affrontement qui ressemble d'avance au glas d'une belle carrière.

 Reconnaissons-le : c'est la faiblesse du livre. On se dit qu'un récit choral (façon Ellroy) aurait été mieux venu et plus efficace. Les zigzags dans le temps et les milieux auraient été plus compréhensibles sans rien perdre en densité ni en vérité....

 

Le milieu 

 

  Plus que dans d'autres sports, ce qui est probablement une erreur, on attend l'entrée en scène de la pègre. 

 Trois temps retiennent le lecteur :  le premier correspond au début de la carrière de Liston jusqu’à la première notoriété. Tosches discerne bien les rouages de la soumission, explique parfaitement les emplois confiés à Sonny (y compris ceux de basses manœuvres (briseur de jambes) dans le milieu du travail et des syndicats - nous croiserons plus tard Jimmy Hoffa). Il peint d'éloquents portraits d’Italo-américains (Paul John Carbo dit Mr Gray (que d’hétéronymes!, que de crimes aussi) promoteur de boxe rangé (officiellement) des rings qui travailla longtemps dans l’ombre (et même à l’ombre d’une prison (Riker's Island) d’où il passait ses ordres (et paris), aidé qu'il était d'un puissant et efficace système de chantage), John Joseph Vitale (un maître à Saint Louis, avant-poste de Chicago), Frank Blinky Palermo (manager accrédité puis clandestin - entre autres, en 1947, il gagna beaucoup grâce à un match truqué accepté par Jake LaMotta.), Barney Baker. Tant d’autres. Portraits en gris et rouge sanglant avec vie tranquille et confortable, fuites, procès, hommes de paille, avocats complaisants, masque cachant d’autres masques ....On suit l’avancée de la pieuvre et l'emprise de ses étouffants tentacules.

 Le deuxième temps correspond à la tentation de l’honnêteté : ses vistoires expéditives mirent Liston en position de se rapprocher de combats où il pouvait espérer gagner beaucoup plus d’argent. En même temps, devant toutes les poursuites qui menacaient ses amis racketteurs (la prison va bientôt s'ouvrir pour Carbo et Vitale) et face aux suspicions qui pesaient sur lui (jeux d’argent) comme sur d’autres champions qui se mettaient à parler une fois leur carrière achevée (Jake LaMotta joua volontiers les balances), Sonny décida de s’en remettre au sénateur Kefauver qui présidait " la commission d’enquête spéciale sur des activités inter-étatiques du crime organisé". Il alla jusqu'à lui demander de lui trouver un homme probe parce qu'il était impatient de combattre contre Patterson qui, comme sait, faisait tout pour retarder l’échéance. Il passa un contrat avec l’irréprochable G. Katz dont hélas ! il se défit trop vite : après le titre remporté contre Patterson puis le succès dans la revanche, il retomba dans les amicales pressions de ses anciens maîtres auxquels s’ajoutèrent d’autres plus puissants, le point de jonction s’appelant Las Vegas ...rarement un gage d'honnêteté.

 Pour les deux défaites surprenantes de Liston face à Cassius Clay (devenu Mohamed Ali entre les deux matches), Toshes n’a aucun doute : il a été contraint à l’abandon. Le seul mystère concernant le commanditaire exact des deux simulacres de combat.

  Sonny Liston aura beau poursuivre sa carrière, il ne retrouvera plus les sommets et l’argent se faisant rare il disparut peu à peu de l’actualité autre que policière. Sur sa mort pleine de bizarreries, Tosches est là encore honnête : meurtre (une histoire de contrat secret avec Ali)? Overdose (mais comment pouvait-il goûter à la morphine alors qu’il avait la phobie des seringues?)? Malgré de longues recherches, il avoue ne pas savoir exactement. Inutile de céder au légendaire honni dans tout le livre.

 

 Charles L. Liston 

 

  Que retient-on de ce portrait honnête et partial (honnête dans sa partialité affichée) d'un analphabète au poing gauche surpuissant qui connut une célébrité éphémère sans jamais accéder à la gloire d'un Joe Louis, d'un Patterson ou d'un Ali ?

  On retient une tentative d'évasion du monde de la violence grâce à la violence codifiée et ritualisée sur un ring. Violence familiale (les coups du père - Sonny voulant dire fiston...(mais on ignore d'où lui vint ce surnom) (3)), violence sociale (la misère, le racisme, l'inculture entretenue (que personne n'en sorte!), alors que bien des répliques de Liston montrent une finesse incontestable), violence idéologique (se retrouver l'enjeu de conflits activés par le Spectacle et vivre doublement suspect (être Noir dans une société qui, en plus, fait le tri entre les bons Noirs (ce qu'était alors Floyd Patterson - sa défaite fut un déchire-cœur même pour un James Baldwin !) des méchants Noirs rabaissés au rang de bêtes dangereuses et juste dignes des champs de coton.

  Violences qui prolongent l'esclavage en vouant à deux ou trois soumissions (le sexe, le J&B, les belles voitures) des êtres que des parasites entourent avec attention pour multiplier les dépendances visibles et invisibles et rappeler, quand il le faut, que l'horizon est bouché comme est limitée l'initiative personnelle.

  Choisir le ring, son enfermement pour s'imposer, telle était l'illusion pour beaucoup. Mais le ring n'est pas isolé de la société, il en est le miroir grossissant. Dans une société où tous les coups sont permis.

 

    

             Grâce à Nick Tosches, la trajectoire de Liston demeure à la fois une évidence et un mystère :«En fin de compte, la vraie raison de la mort de Sonny Liston est le mystère qui résidait en lui. Il déboula de nulle part dans un train noir lancé à toute vitesse qui le jeta par-dessus bord en ralentissant au bout de la ligne.»

    On ne peut que partager l'avis de Hubert Selby Jr: «Un livre fantastique sur une vie commencée dans les ténèbres et n'a cessé de s'y enfoncer jusqu'à ce que la mort devienne la seule lumière possible.»

 

         Sans doute est-il trop tard mais quel livre Tosches aurait pu nous livrer sur Mohamed Ali ! (4)

                                              

      À R. R.

 

Rossini le 15 avril 2017

 

NOTES:

(1) On trouve même sur You Tube une version de...Count Basie....!

(2) «Et c'est ainsi qu'en 1953 la date de naissance de Charles Liston fut fixée au 8 mai 1932, par un "certificat de naissance rétroactif" déposé au bureau des statistiques démographiques de l'Arkansas ; et voilà comment Sonny Liston, qui avait vingt-deux ans en janvier 1950 et vingt ans en juin de la même année, en eut de nouveau vingt au printemps 1952.»

(3) Tous les témoignages convergent : Sonny ne fut jamais heureux qu'auprès des enfants.

 

(4) Pour une version irénique de la boxe et de son milieu on peut consulter le livre du philosophe A. Philonenko qui hegelianise son histoire (Ali incarnant le Savoir absolu!) et méprise comme il se doit et Liston (un voyou, un méchant, un mauvais, qui «était vraiment aux yeux de l'Amérique le plus sale produit de l'Amérique» (page 391)) et même ! l'incomparable Ray Sugar Robinson....(un personnage qui d'après lui sonne creux! ne possédant aucune dimension historique et humaine ! (page 380) - entendez : n'entrant pas dans sa téléologie fumeuse.)

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Published by calmeblog - dans biographie
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commentaires

Sibylline 17/04/2017 20:56

Merci! ;-)