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31 mars 2017 5 31 /03 /mars /2017 07:49

 

      «La vision que l'œil enregistre est toujours pauvre et incertaine. L'imagination l'enrichit et la complète, avec les trésors du souvenir, du savoir, avec tout ce que laissent à sa discrétion l'expérience, la culture et l'histoire, sans compter ce que, d'elle-même, au besoin, elle invente ou elle rêve. Aussi n'est-elle jamais à court pour rendre foisonnante et despotique jusqu'à une presque absence.» (page 91)

 

    Devenu peu à peu collectionneur, Roger Caillois consacra de nombreux livres aux pierres. En 1970, il publie dans la belle collection de Skira, LES SENTIERS DE LA CRÉATION (1), un essai intitulé L'ÉCRITURE DES PIERRES qui est une merveille aussi bien par son style que pour ses illustrations.

      Cet essai dédié au minéral et à ses surprises tente de répondre à quelques questions : qu'est-ce qui nous stupéfie dans certaines pierres dites curieuses? Qu'est-ce qui nous pousse à plaquer sur les formes dessinées dans la pierre des formes connues? Plus profondément encore : Y a-t-il des signes muets à jamais ou ne sont-ils que provisoirement muets, ce qui expliquerait notre aimantation? Dit autrement :

         «(...) je voudrais tenter de définir les voies par lesquelles la nature obtient de faire croire qu'elle représente parfois quelque chose. Je souhaiterais expliquer également sur quoi repose l'extraordinaire séduction des simulacres notoirement fallacieux.»

 

Beauté générale, antérieure...

   En contemplant jaspe, onyx, quelques autres, Roger Caillois nous invite à dépasser la question de l’imitation de la nature par l’art et le paradoxe wildien de l’imitation de l’art par la nature. Il part de l’antique fascination des hommes pour les minéraux en distinguant les pierres précieuses (leur pureté, leur éclat, leur couleur, la rigueur de leur structure) des «pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur.» Ce sont ces dernières qui retiennent son attention parce qu’elles offrent des ressemblances («approchées, douteuses, parfois lointaines ou franchement arbitraires») avec des formes des êtres, des choses, des décors, des scènes. Là depuis toujours (en tout cas, bien avant l’homme) ces pierres (« une fois rompues et polies») offrent des images anticipées et miniaturisées de ce qui ne vint parfois qu’après des millénaires. Depuis les Chinois (au moins) on admire et on se passionne pour ce fait : «(…) il n’est ni être ni objet, ni monstre, ni monument, ni événement, ni spectacle de la nature, de l’histoire, de la fable ou du rêve, dont un regard séduit ne puisse deviner l’image dans les taches, les dessins, les silhouettes des pierres.» C'est ainsi qu'avec humour Caillois se veut péremptoire en évoquant des paesine florentines : «En fait, aujourd’hui, mais aujourd’hui seulement, on sait qu’un signalement plus exact les présenterait comme une anticipation géologique de la haute dentelure de Manhattan et, plus précisément, des brutaux panoramas new-yorkais, tout en verticales, de Bernard Buffet.»

   Partant de l’antériorité de ces pierres nécessairement parfaites, il avance qu’il existe «une beauté générale, antérieure, plus vaste que celle dont l'homme a l’intuition, où il trouve sa joie et qu’il est fier de produire à son tour. Les pierres - non pas elles seules, mais racines, coquilles et ailes, tout chiffre et édifice de la nature - contribuent à donner l’idée des proportions et lois de cette beauté générale qu’il est seulement possible de préjuger. Par rapport à elle, la beauté humaine ne représente sans doute qu’une formule parmi d’autres.» (j'ai souligné)
  Beauté parfaite échappant à l’idée de perfection ; «
perfection quasi menaçante, car elle repose sur l’absence de vie, sur l’immobilité visible de la mort» et devant laquelle l’homme doit en rabattre. Caillois parie (sans risque dit-il) qu’aucune image artistique proposée par l’homme, «aussi déformée, arbitraire, absurde, aussi dépouillée, surchargée, tourmentée qu’il l’ait voulue, aussi loin de toute apparence connue ou probable qu’il ait réussi à la porter» n’est à l’abri de la découverte d’«une effigie» qui en sera parente et qui la répètera  à quelque degré. (2)

 Entendons bien : comme toujours chez Caillois, malgré l'apparence, c'est de l'homme qu'il s'agit, de sa place dans l'univers. Cet homme désigné toujours de façon étonnante (comme «l'animal fourvoyé»). Mais n'anticipons pas.

 


"Curiosités" - pour une connaissance oblique

 

  Dans une progression démonstrative, Caillois nous convie à contempler puis à réfléchir à ce qu’on appelle ces paesine, (marbres-ruines ou pierres-aux-masures) que l’on trouva vers Florence ou en Grande-Bretagne (à Catham). Il s'attarde ensuite sur les septaria nodules siliceux constellés d’infiltrations de calcite»), peu connues, peu étudiées, rarement célébrées, les plus courantes se trouvant en Espagne, au Dakota, en Angleterre et en Allemagne. Il nous éblouit encore avec jaspes et agates pour finir sur les calcaires de Toscane où il retrouve, parfois Böcklin et toujours des tableaux naturels. Le dernier chapitre, expéditif, nous fait entrer dans une autre écriture, celle de la vie.

 

Rêveries descriptives

    Placées en regard d'illustrations photographiques d'une grande beauté, les descriptions de Caillois sont stupéfiantes de minutie, de clarté, d'audace dans les analogies. Prenons comme exemple parmi des septara : «Elles dessinent des figures qui éclatent, des proliférations de cellules polygonales, des développements de dodécaèdres sur un plan, des nervures irrégulières qui s’étendent en tous sens et qui s’interrompent brusquement atrophiées, des leviers de balances romaines avec, à leur extrémité, une charge volumineuse et pourtant si légère qu’elle n’incline pas le fléau, des toiles tissées dans le vide, qui n’aboutissent à aucune aspérité et où aucune araignée n’est à l’affût, des coupes transversales de murex, spirale au centre et toutes épines dehors, des projections d’anémones de mer avec leurs tentacules ondulants, des filaments de méduses qui s’achèvent en mèches de fouet.» Il restitue à merveille la richesse, le mouvement, le rythme de ces formes inscrites dans l'immobile. Ici, il voit des «profils d’alevins ou de tétards, de salamandres, de cornues d’alchimistes au bec démesuré, d’algues dont les rubans sont soudains distendus par d’énormes vessies quasi rectangulaires ou par des profils de bombes volcaniques que terminent des torsades et ou halète un souffle d’éruption.» , ce sont «des chasseurs sous-marins, casqués et harnachés, brandissant leurs proies encore fichées sur le harpon de pêche, des larves à la dérive, des démons funambules aux yeux pédonculés, tout un sabbat glacé de lémures, de harpies, de vibrions.» Au cœur de la pierre, il devine semence, sève, frémissement et parvient à lire la vie avant la vie. D’autres, moins talentueux, y verraient du land art miniature, une danse d'amibes, un Dubuffet caché par un démiurge prévoyant, des abysses de Lovecraft  - mais Caillois détestait cet auteur.

  On lira aussi comme autant des poèmes en prose, ses admirables descriptions d'agates (dont l'oiseau naissant, comment ne pas penser à un Braque ?), d'onyx, de jaspes. Dans certains cas, il concède qu'il n'y a pas plus muet que certaines figures mais il n'hésite pas à pressentir tout de même un symbole. Un temps, il s'incline devant l'onyx : «Il est dans l'onyx une précision, une finesse de grain où le caprice des veines, d'une extrême liberté pourtant, s'inscrit sans bavures : la fermeté royale du tracé, dans les meilleurs exemples, suspend et arrête le besoin de lui chercher le moindre modèle. Ils n’expriment rien et ne représentent rien, que leur propre netteté. Inédits, sans signification, ils sont, qui imposent et qui ajoutent au monde des apparences qui n’en dédoublent aucune.» Mais ne serait-ce pas défaut de connaissance, et donc, de reconnaissance? Il y vient un peu après.

 

  Plus sidérante sera sa description méditante sur le jaspe de l'Oregon d'«une démence graphique que n'atteint ([croit-il]aucun autre minéral.» (3) que sa phrase rend de façon unique (et largement révélatrice de la psyché du regardant) ; plus "fantastique" encore apparaît le jaspe cosmique d'Idaho («Ce sont cerceaux articulés de sphères armillaires avec leurs zodiaques, leurs écliptiques, leurs ceintures équinoxiales, bracelets pour cosmographes ou pour physiciens nucléaires.»), Caillois soulignant en toute logique que c'est notre connaissance scientifique récente, rendue possible par de puissants instruments optiques qui pousse à la reconnaissance de ces formes : «Mais le dessin imprimé par ironie au cœur d'un caillou, il fallait pour être ému connaître déjà le secret qu'il dévoile ou qu'il rappelle, il fallait avoir analysé aux pages des livres de science les mille figures qu'il résume et sans lesquelles il resterait ce qu'ailes en réalité : des arceaux de hasard, opportunément assemblés par un autre hasard et que colorent inégalement des sels métalliques.»

 

De l'homme (" l'être éphémère"), de sa place

 

   L'homme n'est pas absent de ces pages étourdissantes - il s'en faut. Il en était question dans la première réflexion sur la beauté générale. Dans le suite est rarement célébré cet «être clairsemé, dernier venu sur la planète, intelligent, actif, ambitieux et que stimule une immense présomption.». Il est même question d'une «espèce fourvoyée.» Introduisant le darwinisme dans le minéral, dans une folle extrapolation téléologique, Caillois, y lit le legs «d'un capital d'insolences immémoriales, de hardiesses malheureuses, de paris ruineux, dont la persistante audace, d'abord accumulées en vain, devait un jour tardif faire germer pour lui une grâce inédite et rebelle. En elle, se conjuguent l'hésitation, le calcul, le choix, la patience, la ténacité, le défi.» Prenant l'hypothèse d'un dieu omniscient il pose que «cette conscience hypothétique, à qui rien n'échapperait, (...) constaterait, au contraire sans surprise une connivence durable, imprescriptible entre la série des féconds avortements et leur dédicataire universel. Il lui paraîtrait inévitable qu'une secrète affinité permette à l'héritier de reconnaître dans l'écheveau déroutant celle des tentatives aventureuses qui ont tourné court, mais dont la faillite même lui ouvrit un chemin royal.»(j'ai souligné)

  Dans son avant - dernier chapitre Caillois revient sur cette question avec deux cas exceptionnels de "tableaux naturels" issus du calcaire de Toscane. Plus encore qu'auparavant c'est dans ces passages que se conjoignent son extraordinaire art descriptif et sa dérangeante méditation.

 Pour le premier (le château) il est affirmatif : il est vain d'expliquer ce dessin (que chacun croit peint par quelque artiste naïf  ou maladroit , enfant ou néophyte en son art) par un dessein: «Nul miracle ni mystère, mais un extraordinaire concours de signes sans signification qui, par le jeu des analogies, aussitôt en reçoivent une, que l'imagination piégée leur refuse difficilement.» Pour le second (le portrait), il écarte encore l'idée de "miracle", met tout sur le compte de la fortune qui nous rapproche par un jeu de lignes d'œuvres de «Villon, Picasso, Braque, Juan Gris, combien d'autres encore, qui, au moins à un moment de leur carrière se sont assujettis à décomposer et à reconstruire les objets de leur perception, et singulièrement les visages, en volumes, et en plans élémentaires.»

  La conclusion de Caillois mérite qu'on la cite longuement parce qu'elle résume sa pensée : «Pareille rencontre [une pierre qui "dessine" un portrait] n'est pas illusion, mais avertissement. Elle témoigne que le tissu de l'univers est continu et qu'il n'est pas de point, en l'immense labyrinthe du monde, où des cheminements incompatibles, venus d'antipodes bien plus radicaux que ceux de la géographie, ne puissent interférer en quelque carrefour que révèle soudain une stèle commune, porteuse des même symboles, commémorative d'insondables et complémentaires fidélités.

    Le visage apparu n'est qu'un accident. Toutefois, un autre signe n'eût pas eu la même éloquence.(...) Un hasard l'a fait, précurseur imprévisible de ce qui serait un jour le fragile visage humain, lui non plus nullement indispensable à la variété du monde et qui, par l'effet d'un autre hasard, aurait pu ne jamais émerger de l'infini réservoir des formes. Qui sait si ce tumulte de triangles, inscrit dans la pierre, procuré par la nature, puis inventé par l'art, ne trahit pas pour sa part un des chiffres secrets de l'univers?» (j'ai souligné)

   Voici avancées sur le mode (à peine) interrogatif, les raisons de notre attirance pour l'analogie et son démon  : quelque chose comme une unité secrète que la connaissance diagonale peut révéler. Caillois ne laisse pas de doute :

         «Je me retiens à peine d'y soupçonner une antique et diffuse aimantation, l'appel du centre, le souvenir obscur, presque aboli, ou le pressentiment, inutile chez un être aussi chétif, de la syntaxe générale.»(4)

 

                         Ce petit essai est une très grande œuvre : il exprime la conviction de toute une vie, conviction inlassablement reprise dans une œuvre pourtant multiple. Rarement écriture classique aura aussi bien servi un fantastique naturel.(5)

 

Rossini, le 7 avril 2017

 

NOTES

(1) Pour notre auteur, Labyrinthes de la création aurait sans doute mieux convenu.

(2) Un des fils de cet essai nous mène toujours vers l'art contemporain qui, à cause de la dé-figuration et l'élimination de la représentation, préoccupa beaucoup Caillois. On en trouve mille témoignages, en particulier dans Cases d'un échiquier.

(3) Complétons la citation : «Chacun d'eux, si réduit soit-il, apparaît comme une sorte de lithographie en couleurs, houleuse et aussi pleine à craquer qu'un tableau de schizophrène. En un mouvement de va-et-vient continu, les motifs renvoient à la trame et la trame aux motifs.» 

(4) Caillois avait préparé cette chute lors de l'évocation des pierres-merveilles de l'Idaho :«L'épure procurée par la nature elle-même, qu'elle dissimule et livre dans l'épaisseur d'un nodule de silice, publie le blason de l'univers, le chiffre constant qui le gouverne en sa totalité.»(page 91)(J'ai souligné)

(5) On nous permettra de citer l'ouverture de LE CHAMP DES SIGNES :

 «Je traite les pierres avec déférence, mais en minéraux insensibles qu'elles sont et demeurent. Je tiens les fables pour fables, avec la prudence, l'incertitude et l'incrédulité qu'elles commandent.

  Plus d'une fois, cependant, il m'est arrivé de penser qu'il convenait aussi de regarder les pierres comme des sortes de poèmes et de chercher en revanche dans les fictions la pérennité des pierres, leur inébranlable signification, c'est-à-dire d'essayer de réunir par quelque biais même ténu les parties disjointes et contrastées de notre indivisible univers.

                                                                 Eades in diverses.»

 

 

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Published by essai
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