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12 février 2017 7 12 /02 /février /2017 04:07

 

   «C'est un fait que les bons livres de voyage - voyez Polo, Bemeir, Tavernier et Chardin - sont souvent écrits par des gens qui touchent au commerce. Vente, achat, bénéfice sont les premiers mots du vocabulaire international, et l'âpreté mercantile évite à l'observateur ces engouements benêts qui vont bientôt fleurir dans la littérature quand les poètes se mettront à voyager.» (page 84)

•••   

     «Je m'embêtais ferme quand je me suis rappelé à propos l'adage de Lao-tseu : Un voyage, fût-il de mille lieues, débute sous votre chaussure. J'ai commencé à prendre des notes, Zuihitesu (des pensées sans suite, au gré du pinceau), comme le font si volontiers les Japonais qui n'ont jamais cru aux enchaînements rigoureux ni aux démonstrations c.q.f.d.» (pages 195/6)

•••

            Au bout du très long voyage qui donna lieu à l’Usage du Monde (publié en 1963), il y avait pour Nicolas Bouvier le Japon rejoint en octobre 1955 grâce aux Messageries Maritimes. Il y séjourne plusieurs mois avant de rentrer en Suisse. En 1964, il revient avec Eliane, sa femme, et leur fils. Il tient depuis le début des carnets verts et noirs (baptisés plus tard ”carnets gris”) mais se consacre alors à la préparation d’un livre intitulé JAPON (à vocation historique) qui sortira à Lausanne en 1967. À la demande de Michel Le Bris qui veut l’accueillir dans sa collection “Voyageurs-Payot”, il reprend JAPON qu’il augmente de souvenirs et d’extraits de son journal de 1956 et 1964. Il l’intitule alors CHRONIQUE JAPONAISE.(1)

     Peut-on expliquer ce qui retint Bouvier aussi longtemps au Japon et deviner pourquoi il médite sur les liens solides (si peu intellectuels) dont les livres rendent rarement compte?

 

Chronique


    Dans cette édition, on note l’emploi du singulier dans le titre alors qu’il sera question tantôt d'Histoire (hauts faits et époques majeures), tantôt, un peu à la manière d’un journal et parfois d’un journaliste (songeons à son regard sur le no), du témoignage personnel de Bouvier immergé dans le quotidien japonais qu'il a toujours choisi. Dans les deux cas (le passé comme le présent), ce qui est singulier c'est la voix du chroniqueur. Bouvier est le meilleur des guides puisqu'il ne l'est jamais.

 

Composition

 

   Cette chronique contient plusieurs parties d'inégales longueurs : la plus importante, Lanterne magique est consacrée aux mythes puis à quelques grands épisodes de l’histoire du Japon ; ensuite, nous découvrons les observations personnelles (2) du voyageur qui s’installe pour son premier séjour à Tokyo (à partir de 1955) et reviendra en 1964 à Kyoto avant de retourner dans la capitale d’où il circule vers tel village reculé (géographiquement et socialement), puis dans l’île de Hokkaïdo si peu estimée des Japonais avant 1945...Enfin, ici et là, parfois plus brèves, s’offrent au lecteur quelques pages détachées du CAHIER GRIS qui sont autant de notes, de réflexions, quelquefois de poèmes. C'est sur elles que s'achève le volume dont certaines pages sont datées de 1970 : il y est aussi bien question de Gaston Chaissac et des modes littéraires (honnies) à Paris que de sa façon de prendre des notes et d'écrire et justement du rôle qu'il confie à l'écriture («(...) me donner un peu d'épaisseur, jeter un peu d'ombre portée, et n'avoir pas complètement disparu.»)

  Précédé par trois merveilleux portraits méditation, l'adieu est écrit à Kyoto qui lui rappelle «le vieux monde érudit de l'Europe du XIXè siècle, l'académisme judéo-goethéen des éditeurs et libraires de Leipzig» et leur «liberté cristalline, une leçon de tout et de rien que j'ai très mal reçue. Il est temps que je reprenne mon sac pour aller vivre ailleurs.»(j'ai souligné)


  Les différentes strates du livre communiquent : dans la chronique qui correspond à son séjour à Kyoto, on lit l’histoire du zen mais c'est au cap Erimo qu'il est saisi par quelque chose qui ressemble à une sorte de satori ; dans le village Tsukimura on découvre des pratiques shintoïstes  qui renvoient à un passé archaïque ; on aura l’historique de l'Hokkaïdo mais des confidences, certes limitées, sont décisives dans ce passage du livre. Bref, ces chroniques à grandes et petites focales sont avant tout sa chronique du Japon. Que la fin du volume, avant les dernières pages extraites du Cahier gris, se situe dans le Hokkaïdo n'est pas sans importance symbolique.

 

Premières


  La partie historique s’intitule plaisamment LANTERNE MAGIQUE  c’est assez dire l’humilité du chroniqueur (il n'a pas la prétention à l'exhaustivité ni à la scientificité) et sa volonté de nous initier à la fois au Japon et à son mode de récit (en pleine mythologie, Bouvier est capable de nous confier cette vérité «En toutes choses, le mâle au Japon est un peu plus lent»...). L’une de ses originalités tient à l’évocation d’une succession de premières fois jusqu’à cette première étude complète et solide du Japon et du Japonais que l’on doit, après la fin de le deuxième guerre mondiale, à l'anthropologue américaine Ruth Benedict.

PREMIÈRES qui, sans nous imposer une logique de l’Histoire, présente le Japon dans ses périodes d’accueil, de soumission humiliante, d’autarcie et de guerres. Quelques livres sont salués au passage (il n'apprécie pourtant pas Sei Shonagon, à tort), le premier texte d'origine japonaise conservé par l'Histoire datant de l'an 478.

   Pour commencer, Bouvier, bon lecteur et commentateur facétieux raconte les mythes fondateurs («La façon dont un peuple s’explique son existence apprend parfois aussi long que celle dont il la vit») avec les innombrables kami (Esprits divins) qui, selon lui, présentent déjà bien des aspects qu’auront très vite les Japonais - on voit qu'il ne craint pas la relecture téléologique. Contrairement aux envahisseurs, colonisateurs ou visiteurs, notre chroniqueur prend doublement la défense de ces mythes : ils ne sont pas plus étonnants que les nôtres et ils façonnent un mode d’être qu’il détaille avec plaisir (aucune notion du péché, aucune mortification, aucune éthique, aucune théorie, aucune angoisse, aucune crainte d’un Enfer...ce qui n'est pas rien).

 Ensuite, avec des mises au point souvent humoristiques, Bouvier chevauche de grandes étapes historiques (les Wa que les voyageurs Chinois font connaître assez bien (pas de doute, au contact des Chinois le Japonais fournit les premières preuves de son prodigieux pouvoir assimilateur), la pénétration du bouddhisme (multi-forme) dans un pays dominé alors par le Shinto. Sous la plume de Bouvier les affrontements ont parfois des allures de western mais le bouddhisme se modifie au Japon, il s’arrondit, les Japonais n'en conservant que les aspects les moins sombres et parvenant à concilier les deux doctrines.
 Plus tard, pour parler de l'an mille, avec vivacité dans le sens du détail raffiné et rigueur dans la synthèse, Bouvier sait rendre le superbe isolement du quotidien de la cour à  Héïan-Kyo (Kyoto) (moment des premiers chefs-d’œuvre de la littérature japonaise).

La chronique poursuit sa cavalcade en choisissant comme étapes les premiers contacts du Japon avec des peuples inconnus, européens en particulier. Ainsi, pour le XIIIè siècle, il sera question des déboires de Marco Polo (prisonnier des Génois, il finira en masque de Carnaval dans sa Venise natale) et de ses souvenirs moins fantaisistes qu’on ne le dit en général. Même s'il ne connut pas la péninsule, c’est grâce à lui que l’Europe entendra parler pour la première fois du Japon (Zipangri). Nous apprendrons aussi la première rencontre entre Européens (des Portugais, trois marchands) et Japonais dans une version éloignée de celle de Mendez Pinto «grand menteur et Tartarin», et dans laquelle on voit l’arrivée du premier fusil sur la péninsule, événement qui ne sera pas sans conséquences. Plus longuement, Bouvier racontera (et expliquera de façon convaincante) l'arrivée de François-Xavier, le succès des jésuites à partir du XVIè et l’extraordinaire ambassade des quatre adolescents japonais partis dix ans en Europe (1582/92) qui, d'après leur journal remanié par les jésuites, découvriront avec intérêt les avancées techniques de l’Europe et, avec délices, la musique occidentale, en négligeant certains aspects de nos autres grands arts. Les progrès de le Compagnie (dus à l’éclatement du pouvoir d'alors, à l’enthousiasme, l’opportunisme, la bonne foi, et surtout  à un maquis de quiproquos) puis, plus tard, ses déboires sanglants (entre autres, les franciscains étaient à la manœuvre...) sont parfaitement narrés et font comprendre que pendant deux siècles le Japon disparaît totalement de l’imagination occidentale.

C’est ensuite la Pax Tokugawa (série de shoguns qui dirigèrent le pays de 1603 à 1867), l’installation du régime le plus policier qu’on puisse imaginer régnant sur un monde clos, accablé de barrières, contrôles, octrois familiers à tous les spectateurs des films historiques japonais, monde hyper-formaliste où tout est strictement hiérarchisé (jusqu’au bordel où l’on distingue quatre rangs de courtisanes), monde xénophobe sur lequel le témoignage du docteur allemand Kaempfer est précieux malgré quelques bourdes. Sous les Tokugawa domine un moralisme hypocrite et chicanier, s'impose un immobilisme chagrin, qui  tiendra le Japon à l’écart de l’Occident (en dehors des Hollandais) jusqu’à l’arrivée des corvettes américaines du commodore Perry (août 1853). Ce passage de Bouvier est précieux : il lui permet de corriger, de façon plus massive et vraiment efficace nos préventions (et parfois donc, les siennes). Ce moment de l'histoire du Japon «correspond à l’idée fausse et caricaturale qu’on se fait du passé japonais quand on ne le connaît pas

 Vint enfin la Restauration. Après le choc de l’humiliation administrée par les pays occidentaux fortement colonisateurs, l’adaptation est sidérante : c’est le retour de l’empereur abandonné depuis bien longtemps et, sous Matsuhito, l’ère Meiji (gouvernement éclairé) qui s’ouvre avec une volonté de connaissance (y compris de la littérature anglaise et française), d’adaptation à la modernité en empruntant un peu à tous. Mais à fréquenter les armées des autres nations l’idée d’une militarisation expansive les saisit d'autant que la civilité japonaise ne paie vraiment pas au plan international.

Mieux connue, la période de la première partie du XXè siècle est évoquée de façon rapide et sans concession, en tenant compte avant tout du regard des Occidentaux qui ont changé de stéréotypes sans jamais deviner la vérité de ce pays et de cette culture. Il faudra la bombe H pour que les vainqueurs américains se soucient de comprendre enfin qui sont ces Japonais. On l'a déjà dit : Bouvier fait un bel éloge de l'anthropologue Ruth Benedict qui n'a jamais séjourné sur la péninsule et qui, pour cette raison, ne pouvait connaître la part de dimanche qu'il y a dans chaque Japonais....

Pour dire Hiroshima, Bouvier laisse la parole à Yuji, un homme libre revenu de tout : son témoignage, «leçon de "rien"»  scandée de petits rires, est d'une rare intensité.

 

   À chaque étape de son parcours historique, Bouvier nous aura fourni des cadres solides, aura fait preuve d’un grand sens du détail significatif voire symbolique et su nous captiver avec des épisodes qui sont autant de regards sur ce qui construit l’image du Japonais, son génie du compromis, sa tolérance, sa curiosité, sa capacité d’adaptation, sa prudence, son civisme sans équivalent.(3)

 

  Peu à peu, la chronique  a  changé de  nature. Bouvier nous préparait au Japon contemporain (celui qu'il avait  rejoint en 1955) : il avait placé en pierre d'attente les superbes pages du Cahier gris consacré au Ryo-an-ji puis au  no. Il finit la grande première partie (on a assez vu qu'il y est déjà bien présent) en nous apprenant qu'il rédige un article (une chronique) que Yuri traduit : c'est la dernière page et ils vont cheminer dans Tokyo pour le faire publier. Sa traversée de la capitale (ville interminable) est admirablement rendue. Elle préface le dernier paragraphe de la chronique historique (La lanterne magique) qui, dans sa beauté, prépare la chronique plus personnelle du voyageur Bouvier. Impossible de retirer une phrase de cette "philosophie" du voyage :

 « Même à la lanterne magique, il ne faut pas se faire de cinéma : la plupart des liens solides se nouent au-delà de l'intellect et ne s'expriment que rarement dans les livres, mais dans des tatouages qu'on peut voir à la plage ou à la morgue, dans deux mains qui serrent une épaule sur un quai de gare et garderont - trop longtemps peut-être - cette chaleur et cette élasticité dans les doigts, dans des cartes écrites par des militaires et si mal adressées qu'elles arrivent par erreur chez de vieilles folles auxquelles on n'avait jamais dit des choses si tendres, dans le silence de deux visages qui s'enfoncent au tréfonds de l'oreiller comme s'ils y voulaient disparaître, dans ce désir si rarement comblé qu'ont les mourants de trouver le bout de l'écheveau et quelque chose à dire, dans la fenêtre qu'on ouvre ensuite, dans la tête d'un enfant qui fond en larmes, perdu dans la rumeur d'une langue étrangère.

   Courage, on est bien mieux relié qu'on ne le croit, mais on oublie de s'en souvenir.» (j'ai souligné)

    Après le passé observé comme dans une lanterne magique, voici le présent, ses constantes, ses mues. Après la cavalcade remontant les siècles, la marche patiente dans tout le pays. Après l'Histoire, son histoire : nous rejoignons l’aventurier de l’Usage du Monde qui, après deux ans d’Asie et un pénible séjour à Ceylan, emprunte en octobre 1955 un bateau français des Messageries Maritimes (Cambodge) et rejoint le Japon, où il reste une année, vivotant avec des commandes de journaux (on sourit à l’épisode Erasme) puis grâce à un mur qu’il filma comme un théâtre.

 

CHRONIQUE(s) d'un marcheur.

 

   •La marche


  Amplement complétée par le train (parfois onze heures dans les reins), le bus ou le tram, indispensable pour trouver un lieu d'hébergement (sa recherche dura sept jours «chaque jour plus épris de cet océan de visages camus, de lanternes huilées, de lessive, de maisonnettes de bois gris accotées les unes aux autres dans le fumet aigre et iodé de la cuisine japonaise»), elle est souvent épuisante (il ne le cache pas, pensons à celle qui dans le Nord le fit frôler la mort) ; à la fois lien et rupture, elle permet la traversée des milieux, la reconnaissance des repères, elle encourage la rencontre, l’improvisation, la découverte de l’incongru, de l’inattendu, du repoussant qui cesse de l’être (comme les Eta, ces parias qui vivent des poubelles - comme eux Bouvier les fouille et mange des tomates rejetées), elle donne le temps de mesurer des constantes que le marcheur explique en évitant toujours de généraliser (ainsi du Japonais et de sa passion de la photo) et de capter le détail qui éclaire sans aveugler. La marche offre la saisie d'un instant : avec elle, le regard est toujours en situation.

•  postes d'observation, points de départ

 Tokyo en 1956 (il y reviendra huit ans après, au sortir de Kyoto, la capitale comme le pays ayant changé radicalement, plus question alors d'un Japon inquiet, désordonné et chaud), avec comme pôle de repos une pièce minuscule (4,5 m2), une natte, un courtepointe, un petit oreiller dans un quartier un peu relégué (Araki-Cho), parfaitement décrit dans ses humeurs, avec ses cafés, son homme-théâtre pour enfants, son poste de police (le go y est la principale occupation), son cinéma enfumé, ses alertes sismiques, sa misère digne et sa propreté, son été à la chaleur insoutenable ; Kyoto en 1964 : il réside dans un bâtiment de l’immense enceinte du temple bouddhique du Daîtoku-ji dont il est le concierge cinq mois, sans approfondir le zen ce qui est la meilleure façon de le devenir : « Je n'ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd'hui me permet tout juste de mesurer à quel point j'en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c'était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J'ai conservé mes chances intactes

 Il se rendra aussi dans le Japon central pour vivre la" Fête des Fleurs" située en fin d'année ; enfin, en passant par Matsushima, il se rendra dans l'île la plus septentrionale de l'archipel, le Hokkaïdo: sans doute la partie la plus personnelle du livre.

 • Histoire 

  Bouvier ne rapporte plus de grands pans du passé comme dans la première partie mais l’histoire spécifique de tel ou tel aspect majeur du Japon : par exemple la ville de Kyoto ou le zen (son origine, son adaptation au Japon, son immense apport culturel) ou encore l’histoire des Aïnous (peuple qui fut longtemps le seul à occuper le Hokkaïdo), leur vie longtemps loin de l’état central, leur colonisation, leur relégation implicite depuis 1945 : ils sont ce que sont les Indiens pour les États - Unis.

sociologie 

  Sans statistiques, sans pourcentages, sans préjugés théoriques, notre voyageur pratique une sociologie intuitive. Ainsi décrit-il parfaitement les quatre cités satellites de la capitale et distingue-t-il exactement les quartiers populaires des cossus en opposant leurs occupations (au Sud et à l’Est, des commerçants et des artisans, la passion du sumo et du kabuki: au Nord et à l’Ouest, les Japonais bourgeois, studieux, confits, amateurs de calligraphie et de no, ouverts sur l’Europe). Il apprend la subtilité des fréquentions («ici les relations ne naissent que rarement du caprice des individus, mais sont presque toujours, sous une forme ou une autre, le fruit d'un parrainage, d'une adoption, d'un consensus du groupe») et des hiérarchies (entre les sexes, entre les âges) et les raisons d’un contact parfois difficile ; il explique l’importance de la réciprocité dans les plus petits  échanges. Il ne se contente pas de confirmer la propreté japonaise, il en rappelle les origines et en décrit la pratique commune au sento (bain commun), sans doute le meilleur point d’observation pour cerner le Japonais que la nudité ne dérange pas («Nulle part vous ne trouverez les Japonais si accessibles»).

anthropologie

   Il y a chez Bouvier un peu de l’anthropologue sauvage. Sa sortie à Tsukimura est éloquente. Pour fuir le bazar des fêtes de fin d’année à Tokyo il va assister à une sorte de saturnale, dans un village reculé et austère qui a été façonné par le shintoïsme, le bouddhisme et le contact quotidien avec la terre. Là, il comprend la complexité de cette micro-société hyper-hiérarchisée : «Parfois même, tous les détails de l’étiquette du village sont consignés dans ce registre qui établit par exemple qui doit un cadeau à qui, dans quelles circonstances et pour quel montant. Offrir à tort et à travers, c’est s’acquérir sur ceux qu’on oblige - les deux sens du mot se confondent en japonais - un droit qu’ils ne vous ont pas reconnu. Grâce à ce protocole chicanier, on parvient à supprimer presque complètement le hasard et l’improvisation, bêtes noires de ces paysans formalistes et harassés. Dans la comédie du village chacun -  même les plus mal partagés - connaît ainsi exactement son rôle et ne s’expose pas à faire rire de lui.»(je souligne) On lira la suite de son analyse encore plus détaillée et encore plus admirable quand il explique la place de l’”étranger” dans cette petite partie du Japon, «disciplinée comme une ruche» : «le village où chacun à sa place n’aura pas de repos qu’il ne lui en ait trouvé une, et “rangé” cet intrus quelque part.» (je souligne). De fait, Bouvier lui-même, de par sa présence est en même temps l’agent d’un micro-changement et on voit d'autant mieux vivre cette communauté, sa pauvreté, ses excès permis pour la fête racontée presque d’heure en heure dans un journal qui s’achève sur une habile évocation de la comédie d’un brave Tartuffe local. Malgré des affirmations contraires dans la partie historique, cette étape (certes extrême) révèle quand même que Bouvier a parfois du mal, dans son admiration même, à cacher sa peur (surtout à Kyoto) de la muséification du pays ( «Au lieu d'être une racine, la tradition est un couvercle, et qui ferme bien. Je vis dans une grande collection de merveilles qu'un respect empoisonné a tuées.») sous l'emprise d'un conditionnement qui le choquait. N'écrit-il pas «la société japonaise est un carcan dont on ne s'échappe que par le haut...» (je souligne)

 

 Ailleurs, dans le Wild West japonais, il raconte l’élimination lente des Aïnous (en 1962, ils ne sont plus que seize mille) qui finissent dans des réserves où ils fabriquent des objets pour touristes qu’ils vendent en se déguisant. Notre voyageur a l’œil assez vif pour voir comme en direct la mutation anthropologique synonyme à la fois de survie très provisoire pour les plus anciens et d’élimination profonde par adaptation des plus jeunes. Le saisit alors la mélancolie en songeant à «cette culture de chasseurs d’ours et de pêcheurs de truites, à la fraîcheur de son langage de fourrure, d’écorce, de glaise et au peu qui en avait survécu.»

 

 •le style comme point de vue


     Malgré les connaissances que nous apporte son texte c’est avant tout pour lire et relire un écrivain que nous ouvrons un Bouvier. Raconter un pays suppose une aptitude à appréhender de façon avant tout sensible aussi bien des ensembles que des détails, de vastes panoramas (une région, une grande ville, un quartier) que d’infimes éléments (tel «sanctuaire shinto dédié à Inari, déesse de la Nourriture, et à son compère et messager le renard Kitsune qui partage avec une scierie le fond d’une petite combe herbue.») ou événements (il a le sens de la scène, voyez celle du commissariat (bonasse entre Breughel et Hokusai), celle  d'une dizaine d'inconnus venus à son secours ou encore celle du cadeau d’une cigarette roulée aux effets si heureux sur sa relation avec le quartier). Détestant les synthèses abusives et les abstractions réductrices des professeurs, il pratique volontiers l'accumulation d'éléments apparemment hétéroclites (y compris l’inventaire comme dans le délicieux petit musée d'Abashiri), multiplie les énumérations pour dire le flux, la variété, la juxtaposition  de hasards et, pour capter l’instantané et ses mélanges de sensations, il recourt souvent à la phrase nominale : «Tournesols, bambous, glycines. Maisons penchées et vermoulues. Odeurs de sciure, de thé vert, de morue. À l’aube un peu partout le chant ébouriffé des coqs. Une publicité omniprésente et hideuse mariée à la plus belle écriture du monde.»). Également remarquable est sa capacité de suggestion : songez à la blancheur hypnotique du brouillard au cap Erimo déchirée par le spectacle des cascades de prés d’un vert incomparable: «il n’y a personne dans ce paysage fait exclusivement d’herbe, de lumière, de remous, pauvre, obstiné, répétant inlassablement la même chose comme dans un rêve, oui, ou comme dans l’histoire d’un conteur prodigieusement doué. Et quand le soleil pénètre ce brouillard plein d’eau de mer en suspension et creusé de galeries de vent où les corbeaux s’engagent en nombre impair, c’est comme si ce pays brumeux et fou tenait tout entier dans une boule de cristal magique, et l’on sent partout une convexité qui vous transporte. Immenses prés, immense talent.»

 

  Le lecteur goûtera son sens de la formule  (chez les Aïnous «les visages maussades: ce n'est pas non plus une vie de toujours "avoir été"» ou «Du moment qu'on n'a rien à perdre on n'a plus rien à cacher; et ces gens, réduits à compter plutôt sur la vie que sur leur vie, s'en tirent parfois mieux qu'on ne croit.») ; admiratif, il s'arrêtera sur ses portraits de pauvres gens vus dans un album de photos «En tournant les pages, je voyais la vie tailler dans ces visages qui maigrissent autour d'un regard de plus en plus chargé, et surgir un Japon frugal, introverti et pathétique qui n'est certes pas celui des prospectus.» et de vieillards qui (toujours) l'émeuvent par dessus tout ; il sera séduit par certains commentaires (parfois juste quelques mots comme sur tel poème de Basho), par son sens de l'humour (parmi tant d'autres traits, le cas des buveurs indécis qui doivent "honorer" leur femme le soir de Tanabata matsuri), de la cocasserie aussi bien que de l'instant cosmique pour le moins composite. Ainsi, après avoir mangé du kombu il a «poursuivi sa route en mâchonnant cette espèce de cuir qui contient tous les goûts de la mer : sel, iode, la trace d'un banc d'anchois ou le sillage huileux d'un cargo. En le retournant sur la langue on a même l'impression d'y sentir la pulsation des marée et le poids de la lune.»

   Chacun aura ses préférences mais les passages les plus profondément révélateurs de Bouvier nous paraissent les trois portraits méditation du chapitre XXVIII (un tenancier de bar, la servante d'auberge, le limonadier et la marchande de sorbets) où tous les aspects de son art sont concentrés.

Auto-portrait en voyageur

     On apprend à la fois peu et beaucoup sur le chroniqueur. Si l’on excepte une ou deux allusions à Éliane et à leur fils qui court après les papillons ou qui, rentré en Suisse, ne sait plus exactement ce que sont les ninja, ses proches ne sont pas vraiment présents. Il rapporte rarement des souvenirs de l’Europe (sinon vers la “fin”, la Macédoine, la Vendée puis un passage à la gare d’Allaman quand il était enfant) et c’est avec humour qu’il évoque ses maigres connaissances sur le Japon quand il débarque en 1955 (les coquilles "proustiennes", Verne, Puccini). Détestant sentimentalisme et narcissisme, il parle peu de lui (il confesse quelques accès de honte, fait confidence d’une poussée de jalousie au moment d’une marche risquée, décrit avec émotion quelques jeunes filles et même un femme très âgée) tout en analysant parfaitement ce qu’était autrefois la beauté et l’émotion d’un départ, d’une séparation. Il ne cache pas ses soucis d’argent mais ne les étale pas et ne s’en plaint jamais. Il reconnaît ses (rares) coups de bourdon, concède sa lassitude et son agacement devant les questions (en miroir) que certains Japonais lui posent.
 Ses rejets se repèrent vite : il déteste le prévu, l’attendu, le répétitif (à l’exception de la musique), le surchargé, il maudit le stable, le continu. Un mot semble résumer ses détestations: le confit. Se reconnaissent dans cette catégorie tous ceux «
qui paient pour que rien n’arrive, pour ne pas dormir à la belle étoile, pour ne pas partager les récits, les délires et les puces d’un dortoir de dockers, pour poser ses fesses (…) sur le velours inutile d’un compartiment face à des usagers que l’éducation a rendu trop timides pour qu’ils osent ou qu’ils daignent vous adresser un mot.» Le révoltent le tourisme, ses cheptels et ses guides (il aime se faire guide de parodie, ainsi à Wakanaï), tout le commerce du toc accepté «par tous les pauvres enfants adultérins de  Thomas Cook (Aïnous, vahinés, Ouled Naïls, Hopis et Navaros de l'Amérique».

 

 

  Il ne supporte pas la pose professorale (il aime rappeler qu’il détestait l’école) : il est très sévère avec ce que sont les visites à Kyoto («ville de spécialistes et de critiques où un benoît respect académique tient trop souvent lieu de fraîcheur») et il n’hésite pas à traiter le Louvre de tombe et à lui préférer l'espèce de cabinet de curiosités d’Abashiri qui le ravit tellement. On saisit sa gêne (qui peut aller jusqu’à la colère) devant le respect mécanique pour les choses qu’on vous ordonne d’aimer, d’admirer y compris dans l'ennui (on vérifie facilement qu’il n’est pas pascalien à Kyoto, ville qu’il adore par ailleurs). Il fuit le convenu, le couru (il ne s’arrête pas au parc de Ueno), s’attriste de voir ce qu’est devenu Matsushima. Pour Bouvier il y a de la mort dans l’habitude, dans l’arrêt, dans la pause que ne ranime pas la marche ou le voyage.

Ce qui l’attire et le retient ce sont le relégué, le rejeté, l’inattendu, l'inaperçu, le réfugié (l'ethnie Oroko venue de Sibérie), les lieux déshérités (où tout est encore possible, cette mer qui ne va plus nulle part, ces coques de chalutiers qu'on racle en sifflotant sous un ciel pâle, et surtout cette Trinité du Chien polaire, du Cheval et du Corbeau ), les petits instants fraternels (il faut commencer par les petits sans du tout penser aux grands), les régions et les gens de peu chez qui il passe de si bons moments («Une dépression venue des Kouriles. Tant mieux ! Dans ce pays fait de si peu, c’est toujours un petit quelque chose de plus. J’aime d’ailleurs beaucoup ces natures qui ne font pas de musique symphonique [entendons, son effet de masse et d’emphase] mais ne connaissent que quelques notes et les répètent inlassablement [la seule répétition supportable].» C’est le moment d’un aveu capital : «Dans ce peu qui me ressemble je me sens chez moi, je m’y retrouve, j’ai enfin le sentiment de comprendre ce que l’on cherche à me dire.» (j'ai souligné) C'est sur l'île d'Hokkaïdo, dans un train omnibus bondé, qu'il connut la compagnie la plus chaude et la plus libre qu'il ait connue au Japon.

    Le livre fermé on comprend que, malgré la beauté de ses rencontres d'un jour (le patron du "Bar Poème", le fils de l’aubergiste, le receveur de  gare, bien d'autres) et le nombre de ses amitiés connues, il puisse confesser sa misanthropie et que le sentiment de solitude accomplie s'impose souvent.

 

   Pourquoi le Japon peut-on se demander puisque Bouvier parle de son plaisir d'être à Wakanaï, loin du Japon à la densité historique ? Sa passion pour cette culture est profondément paradoxale parce que le pays ne l'est pas moins : univers traditionnellement clos, il est capable d'une ouverture sans équivalent ; culture aux racines profondes dont les branches sont parfois étouffées à force de mobilisation (4), elle peut être spontanée et œuvrer au "plaisir de l'instant" (comme avec ce limonadier écoutant un récitatif de no) «que nous avons tort d'emmailloter dans le discours ou l'explication. On était ce matin-là bien loin des pâmoisons érudites qui la tuent.»(5)

 

 

      On se rappellera la réflexion de Bouvier à Abashiri sur le musée idéal, sorte de cabinet de curiosités et de grenier d'inventeur qui porte la marque personnelle du collectionneur. Chronique japonaise est bien cette collection d'instants.

   Dans le Japon qu'il parcourut existait incontestablement pour chacun une place selon des hiérarchies subtiles, produits de multiples causes que le franchisseur de lignes a fait deviner historiquement et constater par de fines observations.  Mais s'il existe quelqu'un qui n'avait pas de case prédéterminée et ne chercha jamais à s'en aménager une c'était bien ce voyageur qui avait seulement trouvé un lieu qu'il sut si bien raconter....

 

                                   Cessez de vous en faire

                                   Et suivez le courant

                                   Si vos pensées sont liées

                                   Elles perdent leur fraîcheur

                                        Seng-t'san   (cité page 158)

 

Rossini, le 23 février 2017

 

NOTES

(1) De façon posthume, les notes de ses Carnets seront éditées en 2004 par Grégory Leroy sous le titre LE VIDE ET LE PLEIN.

(2)Bien des signes dans le texte attestent qu'il s'agit de réflexions développées a posteriori à partir de notes.

(3)Dans une autre partie, avec lucidité, il reviendra sur l'aspect spartiate («frugalité chagrine, endurance morose, pointe de masochisme») de la culture japonaise (pp 218/9). Le dernier mot revenant à Basho.

(4)«Parfois je me demande ce qui, au Japon, met les vieillards tellement au dessus du reste. C'est peut-être que, la soixantaine passée, la société les démobilise assez pour que l'humour leur revienne, et que la gentillesse naturelle aux Japonais suive librement sa pente.»(je souligne)

(5)En lisant LE VIDE ET LE PLEIN, le lecteur connaît quelques surprises. Une des plus étonnantes, tranchant totalement sur la Chronique : la mélancolie profonde de Bouvier qu'il pensait avoir en commun avec tous les Japonais.

 

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Published by calmeblog - dans Voyage
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