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27 février 2017 1 27 /02 /février /2017 09:12

«...time always.»

«"You're still te same old boy, Johnny," Elizabeth said with a trace of old tenderness.»

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    Publiée dans la Revue Mademoiselle en 1950, la nouvelle (faussement proustienne) Celui qui passe (The Sojourner) figure désormais dans La Ballade du café triste et autres nouvelles (1951). Comme son titre l'annonce et comme le récit le prouvera, le Temps (associé à l'Art) est au cœur d'un texte hanté par l'effroi et la solitude.

      John Ferris revient de Georgie où il a assisté aux obsèques de son père. Il s’apprête à quitter New York pour rejoindre à Paris sa nouvelle compagne Jeannine (une chanteuse) et son fils Valentin. Il a quelques petites choses à faire dans cette claire journée d’automne [a cloudless autumn day] en attendant l'envol du lendemain matin.
    Fait du hasard : depuis un drugstore, il aperçoit Elizabeth, son ex-femme, marchant avec grâce dans la rue. Son cœur bat
sauvagement [the wild quiver of his heart], son esprit est agité; il décide de la suivre un moment mais ne vient jamais à sa hauteur. De retour à l’hôtel il l’appelle au téléphone. His decision to call his ex-wife was impulsive. Bien qu'une soirée au théâtre soit prévue, elle l’invite à manger assez tôt en compagnie de son nouveau mari et de ses deux enfants. Ils ne se sont pas vus depuis huit ans.

 

Composition

 Tout commence par le voyage en Georgie qui prédétermine le récit : depuis l'annonce de la mort de son père John sait que «sa jeunesse est finie» comme son corps en témoigne. Surtout un rythme affectif ternaire (somme toute banal) se met en place : 1) il avait eu pour son père «une véritable dévotion» mais 2) «le lien entre eux s'était relâché avec les années»[the years had somehow unravelled this filial devotion]; toutefois, 3) cette mort prévisible «l'avait pourtant bouleversé de façon imprévue.» [had left him with an unforeseen dismay] Il reste le plus longtemps possible auprès des siens (mère et frère).

  La nouvelle présente deux parties d'inégales longueurs. L'attente à meubler qui devient par le fait du hasard une sorte de quête (incompréhensible selon lui puisque «son amour pour son ex-femme était donc mort depuis longtemps, il en était certain.», même s'il avait été anéanti de l'avoir perdue [the loss had almost destroyed him]) qui se transforme en une  fuite dans le mensonge et l'illusion.

  

le Temps - associations, images

  Au moment du petit déjeuner d'un beau jour d'automne, sans raison objective, Ferris éprouve un pressentiment : “quelque chose de désagréable l’attendait - quoi?”[something unpleasant was awaiting him - what it was, he did not know]. Anticipation sans représentation, sans image parce que sans objet déterminé.


 Auparavant, des images du passé ont fait leur apparition. Entre sommeil et rêve, avant le réveil (un peu à la façon proustienne), il a l’habitude d’entrevoir des villes qu’il connaît : ce matin là, ce sont des images de Rome. Un peu après, il consulte son carnet d’adresses et voit passer quelques noms auxquels il associe (quand ils sont lisibles) des bribes de souvenirs et au sujet desquels il se demande ce qu’ils sont devenus. «En refermant son carnet d’adresses, il eut un étrange sentiment de hasard, de brièveté, presque d’effroi.» [a sense of hazard, transcience, almost of fear]

  Le carnet d'adresses manifestait donc à lui seul l'absence de nécessité de sa vie, son chaos, sa dimension d'improvisation et d'éphémère.


 C’est alors qu’il aperçoit Elizabeth, véritable effraction dans son attente new-yorkaise. «Il ne comprenait pas pourquoi son cœur battait si fort ni pourquoi elle laissait derrière elle un tel sillage de grâce et d'insouciance.» Il la suit, ne la rejoint pas alors que c'est possible et, rentré à l'hôtel, épuisé, serrant contre lui son bourbon coupé d'eau, décide de lui téléphoner.

 

Chez elle


  Successivement, Ferris découvre le fils Billy, le nouveau mari, Bailey, homme courtois, enfin Elizabeth et sa fille. À chaque moment, quelques images viennent s’associer dans l’esprit de John. Dès qu’il aperçoit son ex-femme qui ressemble à une madone  [it was a madonna lovelyness], il se représente sa vie à lui comme une vaine colonne au milieu de décombres («Sa propre vie lui apparut dérisoire, solitaire, fragile colonne dressée parmi les décombres des années perdues, et qui ne supportait plus rien.» [His own life seemed so solitary, a fragile column supporting nothing amidst te wreckage of the years] et il veut fuir sa position de spectateur, d'intrus [spectator, interloper].

  Comme Elizabeth est désolée de le voir pressé de partir, il explique qu’il est entre deux avions à cause de la mort de son père. Pendant que son ex-épouse loue cet homme qu’elle appelle Papie [Papa], il s’absente mentalement et voit le mort dans son cercueil. Devant l’incrédulité de Billy qui apprend que sa mère a été mariée à ce visiteur inconnu, ce dernier, dubitatif, interroge les mots et les images qui s’associent à leur vie passée - en particulier les raisons de leur séparation rappelées de façon cursive et condensée (« (...) - alcool, jalousie, querelles d'argent -» [jealousy, alcohol, and money quarrels]. Sur ce point, la métaphore de la démolition est renforcée par la traduction : «dislocation pierre par pierre (...) de leur amour conjugal.»  Enfin, à cause de Billy, il songe au fils de Jeannine qu’il n’apprécie guère, «qu'il voyait le moins possible, et qu'il préférait oublier.».

  Pendant que Bailey quitte la pièce pour aller faire manger Billy, à la demande de Ferris,  Elizabeth se met piano.(1)

 

Deux œuvres.


  Tout d’abord un Prélude et fugue de Bach dont l’évocation est significative parce que le visuel est insistant. Dominent à la fois la référence au liquide (couler avec une majesté tranquille [flowed with unhurried majesty], émergeant, submergé, et la mise en valeur de la notion de perfection (richesse infinie, sublime élégance, unique). Le plus important est dans la «construction savante» [elaborate frame] du mouvement : tout est contrôlé, le mélange et l’unicité, l’apparition et la disparition, la fluence et le calcul. Musique qui s’écoute pour elle-même. Musique d’une densité et d’une plénitude extrêmes.... Une mise en œuvre du Temps. Rien d'extérieur ni de mémoriel ne vient se mettre entre la musique et l'auditeur.


  Elizabeth joue ensuite une mélodie familière, endormie au fond du cœur de John depuis de très longues années, qu’elle jouait souvent autrefois. Musique simple, paisible mais qu’il ne reconnaît pas. Mélodie fragile qui parle d’un autre temps, d’un autre lieu et qui renvoie au passé, à leur passé. Tout à l’heure, dans la Fugue, le thème principal pour être provisoirement noyé demeurait lui-même, la musique se développait d’elle-même. Sans éveiller la mémoire. Dans la mélodie familière qui lui succède, la musique ravive le désordre confus des souvenirs : «Il fut noyé par un flot de plaisirs anciens, de déchirements, de désirs ambivalents.»[Ferris was lost in the riot of past longings, conflicts, ambivalent desires]. La musique est arrachée à son existence, elle est associée à autre chose qu’elle-même, son pur devenir est nié. Elle se transforme en support, en écran, elle engendre des souvenirs, les mêle, les catalyse dans leur tumultueuse anarchie.
  La femme de chambre annonçant le repas brise net la mélodie jouée au piano.
 Sans que ses interlocuteurs puissent le comprendre, Ferris en tire une conclusion en français : «L'improvisation de la vie humaine.
Rien ne fait mieux comprendre l’improvisation de la vie humaine qu’une musique inachevée - ou un vieux carnet d’adresses.» L'interruption est presque inutile dans ce cas : n'y a-t-il pas eu improvisation dans un flot de plaisirs anciens, de déchirements, de désirs ambivalents?

La fausse consolation

    La rupture de cette sorte d’"hymne national" de leur amour passé le pousse à mentir pendant le repas. Il prétend qu’il se mariera avec Jeannine. Il se met à évoquer le fils de sa compagne et ment à nouveau. Et bien qu’Elizabeth ait songé à l'honorer d’un gâteau d’anniversaire, John précipite sa sortie en mettant en avant leur rendez-vous au théâtre.


    Le lendemain, dans l’avion qui le ramène à Paris, il pense à Elizabeth, à la visite de la veille. À la vue rétrospective de la famille il éprouve «un sentiment d’envie très doux, très nostalgique, et un regret qu’il ne comprenait pas.»[...longing, gentle envy, and inexplicable regret](Je souligne) Il ne retrouve pas exactement la mélodie qui l’avait ému (demeurent le rythme  [the cadence] et quelques notes éparses [some unrelated tones] mais au contraire lui revient «le premier mouvement de la fugue, inversée, comme par dérision [inverted mockingly] et dans un ton mineur.» L’effet en est capital : malgré la dérision, «il se sentait libéré de toute angoisse devant la solitude et la brièveté du temps, et c’est avec résignation [equanimity] qu’il pensait à la mort de son père


    Ce moment privilégié ne dure pas. Le décalage horaire lui rappelle le désordre de sa vie : tant de villes [on pense à son réveil], d’amours éphémères [transitory loves], et le temps, le glissement sinistre [the sinister glissando] des années, le temps toujours.»
    Il se précipite chez lui, retrouve Valentin en train de dessiner (un joueur de banjo - toujours la musique ), le presse contre ses genoux et alors, c’est le retour dans sa mémoire de la mélodie complète « -
et ce fut un instant de joie inattendue
    Ferris fait soudain comme jamais des promesses à l’enfant qu’il fuyait jusque là. Il se voit dans une réplique parfaite du couple new yorkais aperçu pendant quelques heures. Il promet de ne plus être
pressé. De ne plus être de passage. De ne plus être celui qui passe...qui occupe provisoirement espace et temps. The sojourner. La perte pourrait-elle être comblée?
    Une réponse judicieuse de Valentin casse vite le rêve consolateur. L’effroi le saisit encore («
l’effroi de nouveau, le compte des années perdues, la mort» [the terror, the acknowledgement of wasted years and death] comme lors de sa consultation rêveuse du carnet d’adresses, souvenons-nous, quand il avait eu «un étrange sentiment de hasard, d’éphémère, presque d’effroi [fear].»

   À qui revient le dernier mot, implacable ? «Il serre l'enfant avec désespoir - une force d'amour aussi changeante que la sienne peut-elle commander au rythme du temps?»[Le texte original ne choisit pas la forme interrogative :«With inner desperation he pressed the child close - as though an emotion as protean as his love could dominate the pulse of time.»]

  Parmi les décombres des années perdues, la colonne peut-elle encore supporter quelque chose, ou bien, dans sa perfection, la fugue seule ne détient-elle pas la vérité?

 

Rossini, le 3 mars 2017

 

NOTE

 

(1) On sait que Carson McCullers, un temps, a pu espérer faire une carrière de soliste et que dans son œuvre la musique tient une place essentielle.
    

 

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Published by calmeblog - dans nouvelles
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