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29 novembre 2016 2 29 /11 /novembre /2016 08:29

 

  «Gouvernements du monde industriel, vous, géants fatigués de chair et d'acier, je viens du cyberspace, la nouvelle demeure de l'esprit. Au nom du futur, je vous demande à vous, du passé, de nous laisser tranquilles. Vous n'êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n'avez pas la souveraineté là où nous nous rassemblons. Vos concepts juridiques de la propriété et d'expression ne s'appliquent pas à nous. Ils sont issus de la matière, il n'y a pas de matière là où nous sommes. C'est de l'éthique, de la recherche éclairée de l'intérêt personnel et du bien commun qu'émergera notre gouvernement.»

         John Barlow, ancien parolier des Grateful Dead.

 

 

                L’Histoire en témoigne abondamment : quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, nous sommes rarement contemporains de notre temps. C’est ce défi (truqué) que relève la nouvelle civilisation dans laquelle nous entrons éblouis et soumis : la civilisation de l’administration algorithmique des choses et des êtres.

    Vous ne pouvez vous séparer de votre tablette, vous likez sans arrêt, vous cherchez la gratuité en tout, vous intervenez souvent sur les réseaux dits sociaux (qui le sont si peu) et vous ne vous déplacez plus guère pour vos achats ; votre vocabulaire fait une large place à la maximisation, à l'optimisation, à la gestion, au "créatif", à la "désintermédiation", au "collaboratif", au "partage", au "disruptif" ; vous avez déjà un bracelet santé, la réalité augmentée vous attire; vous ne voyez que des avantages à toutes les formes de robotisation ; vous voyez en Gates et Jobs des héros de notre temps ; vous estimez que la Californie du nord est enfin le paradis promis prêt à inspirer partout des "startuper visionnaires", "des collaborateurs créatifs" unis dans une même vision messianique ...?

   C'est à vous que s'adresse ce livre conçu comme une arme de combat par Éric Sadin (1) : sa cible est le technolibertarisme, prédateur bien décidé à conditionner toutes les vies à partir de «l'Eldorado  infini de l'économie de la donnée.»(2)

 

GÉNÉALOGIE 

      «L'atome est le passé, le réseau est l'avenir. Désormais, grâce à l'invention matricielle de neurones de verre et silicium, un million de nouvelles structures sont possibles. Boom ! Une variété infinie de nouvelles  formes et tailles d'organisations sociales deviennent possibles. Des formes inimaginables de commerce peuvent aussi s'agréger dans cette Nouvelle Économie. Nous sommes sur le point d'assister à un déferlement d'entités construites sur les relations et la technologie, qui rivaliseront avec les premiers jours de la vie sur terre dans leur multitude.» (Je souligne)

               Kevin Kelly, fondateur de Wired

 

    Sadin délimite les cinq étapes paradoxales (le cheminement en est a priori surprenant et l'oxymore utilitarisme libertaire en définit assez bien le résultat) qui promurent l’image devenue "mythique" de la Silicon Valley : partant d’un long rappel des éléments les plus connus de la contre-culture apparue en Californie dans les années fleuries, il revient soudain en amont, sous Roosevelt, autour de Stanford, pour décrire la “première Silicon Valley” (à laquelle on peut symboliquement rattacher William H. Hewlett et David Packard) et qui allait progressivement influencer Gates, Wozniak, Jobs & Cie qui surent en garder l’ethos tout en en détournant les objectifs et en repensant le rapport à la technique. «Émergea alors la figure d’un nouveau genre, l’”entrepreneur libertaire”, s’opposant à l’autorité et aux normes, seulement mû par son “inspiration prémonitoire”, porteuse d’un horizon salvateur.» Figure qui tarda à s’imposer mais emporta tout grâce à la "vision californienne du monde" «qui reflète simultanément les disciplines de l’économie de marché et les libertés de l’artisanat hippie.»

 D’où l'étonnement en forme de question : «Qui aurait cru qu’un tel mélange contradictoire de déterminisme technologique et d’individualisme libertaire deviendrait l’orthodoxie de l’âge de l’information?» Le tout servant un pouvoir d’État (que le nom d’Al Gore résume assez bien sous l'ère Clinton) où a pu coexister un discours libertaire et le renforcement de l’économie américaine sous le nom de net economy dont il expose l’expansion du paradigme sans cacher des échecs cuisants dus à un aventurisme qui en annonçait d'autres.

   L’étape suivante baptisée économie de la connaissance prit une direction peu conforme aux attentes et s’engagea après le 11 septembre dans une exploitation des données qui poussa à l’examen et au contrôle de toutes les conduites (il suffit de suivre l'actualité de la NSA pour comprendre ce qui nous surveille). L’étape actuelle, la cinquième donc, qu’il décrit dans sa forme et sa force de pouvoir achève paradoxalement (au deux sens du mot achever) la mondialisation (3). Comment ? L'économie «se fonde sur un axiome qui ne fait plus de la mobilité des actifs le rouage principal de son moteur, mais qui capitalise sur l'offre d'innovations accessibles de partout

  Ici comme ailleurs, quelle que soit l’étape, Sadin sait aussi bien résumer l'évolution d'un ensemble ou d'un sous-ensemble (par exemple l'apparition de MySpace, Facebook, LinkedIn, Twitter) qu'expliquer des cas hautement symboliques (apparition de Google (1998), choix stratégique d'IBM, portée décisive du smartphone) et parvient à décrire le passage de l’administration des choses à celle des êtres et de la vie résumés aux données (4).

   Généalogiste, il l’est aussi quand il cherche à définir la vision du monde californienne devenue dominante alors qu'elle était composite au départ. S’appuyant sur un messianisme technologique, sur la foi en la perfectibilité humaine, elle promet le bonheur sur terre, le développement de chacun, la modification des rapports au pouvoir, le tout enrobé d’un positivisme moralisateur farouchement a-critique parce que l’essentiel est d’être, avant tout, “cool”.

    La certitude fondatrice de cette vision se résumait ainsi : «L'Esprit de la Silicon Valley mêle une vision zen, panthéiste et quantique du monde. Il ne faut pas faire barrage à son "élan vital", juste s'y accorder et l'entretenir au rythme le plus intense, afin de concourir à l'harmonisation universelle et à celle des êtres qui y participent. La raison et l'action humaine doivent tendre vers cet objectif.» Le Réseau était la clef de la libération de tous. Mais la dimension messianique et gnostique trouvera vraiment son unité dans la grande lacune de l'univers (l'humain) qu'il sera désormais possible de combler, «de la composition du génome à la naissance des étoiles, jusqu'aux secrets les plus reculés de l'esprit et de la vie.» «C'est pourquoi les tenants de la technologie de l'exponentiel ambitionnent "légitimement" de renouer avec la réalité parfaite d'avant la Chute et d'instaurer un ordre idéal des choses.»  Grâce à l'intelligence artificielle.

 

LA RELÈVE FINALE? Capter-analyser-influencer

        

     Forts de cette connaissance de l’évolution des pouvoirs et des fins de la Silicolonisation universelle, nous pouvons mieux comprendre les nervures de notre présent.
    Sadin voit désormais dominer l’intelligence artificielle dont on mesure ponctuellement les “miracles” (victoire aux échecs, au jeu de go, aptitude à écrire des romans, à peindre). Mais ces performances isolées nous cachent le processus global qui s’achemine facilement vers des machines qui captent, enregistrent, analysent des dossiers, des situations, des comportements avec une vitesse de corrélation inouïe et qui sont capables de proposer des conseils et de présenter des décisions à prendre qui ne souffrent ni délai ni hésitation. Ni contradiction.
    Annoncée dans sa longue introduction, préparée par son historique scrupuleux, l’inquiétude que nous devinions chez l’auteur prend forme aiguë avec ce qu’il nomme “
la figure humaine” : elle serait en passe d’être bousculée voire, à moyen terme, “supplantée” par d’innombrables «assistants personnels». Apparaît alors la notion de soft totalitarisme appliquée à cette "révolution" techno-libertarienne (néo-wienerienne écrit-il justement) qui réconcilie enfin libéralisme et libertarisme en admettant un État minimal qu'on peut gruger aisément. Et, il faut admettre que sa déclinaison des différents types "d’influenceurs" est particulièrement riche : ils ont la faculté d’accumuler les données, de les analyser, d’encadrer les actions, de les suggérer, de les prescrire. Revient souvent avec pertinence l’exemple de la voiture sans chauffeur : il faudra occuper, tester, orienter les actions futures du passager qui aura ainsi du temps “libre”. Tout aussi frappante est l'évocation du fonctionnement des entrepôts où l’employé reçoit dans son casque audio «l’ordre de se diriger vers tel rayon ou telle palette, en fonction des instructions et des cadences dictées par les systèmes.»…. Dans ces conditions la subjectivité est absorbée par le management algorithmique. Le libre-arbitre meurt. Dans la foulée, on enterre l'action politique qui se contentera du Spectacle.


 Sa description des champs d’intervention d’Alphabet fondée par Google est éloquente sans se donner la peine d'être futuriste (5) : toute notre vie sera l’objet d’interventions et permettra des bénéfices commerciaux colossaux. Rien ne saurait lui échapper, du sommeil au travail en passant par les loisirs, la santé, le fit, la façon de tenir un biberon et pourquoi pas les amours. Le consommateur conscient (du moins, qui garde un peu de conscience) tel est l’ennemi et telle est la figure programmée pour disparaître au profit du “marketing neuronal” qui pousse à une durable infantilisation repérable aisément (dans le quotidien comme dans la publicité).


   Ce conditionnement total avait besoin de mythes servant sa promotion et sa célébration. La start-up mériterait aujourd’hui son Barthes : Sadin pose les bases d'un brouillon.

On sait quelles sont les vertus convoquées : la vitalité, la jeunesse en rébellion (supposée) contre la fossilisation du travail à l’ancienne. Tout n’est qu'élan, dynamisme, solidarité horizontale. À l’horizon, l’appât, la revente juteuse qui donne la retraite, au pire, vers trente ans. En réalité, il faut agir vite, s’investir sans réellement s’engager dans le projet et, en cas d’échec (plus fréquent qu’on ne dit), se relancer presto sur un autre projet («"If you fail, fail fast"») sans se soucier de l’insécurité et de l’instabilité imposées aux (rares) employés soumis à des contraintes et des normes d'un autre âge.(6)

 La start-up fascine surtout par les quelques réussites de licornes devenues d’authentiques prédatrices. Elle symbolise la jeunesse d’un capitalisme revivifié par ce champ d’expériences données pour modèles et qui préparent la liquidation des acquis sociaux jugés trop dépendants d’un État envahissant. Dans cette jungle proprette dessinée par Disney on ne s’étonnera pas de rencontrer de puissants mais sympathiques chasseurs de têtes.(7)

    Plus polémique encore, Sadin montre la mythologie de la novation : vous avez l'idée d'un taxi sur demande et vous fondez Uber. Selon lui il n'y a rien de novateur, de disruptif comme il faut dire : simplement l'exploitation mécanique des possibilités techniques applicables à tous les domaines. La disruption qu'on célèbre de nos jours représente aux yeux de Sadin la mort de la vraie créativité au profit d'une normalisation dérégulatrice.

   Ces mythes s'intègrent à une propagande sans précédent et le mérite de l'auteur consiste à pointer la rhétorique et les techniques de langage (religieux souvent) des nouveaux évangélistes, de conditionnement (expositions, conférences, médiatisation (il faut être au salon de Las Vegas), d'invasion des universités. (8) Avec de tels relais, l'invasion est aussi massive que rapide. Sadin offre encore de bonnes pages sur le rôle d'influenceur des grandes figures entrepreneuriales de la Californie du nord présentées comme des super-héros : par l'apparence ils imposent un style et plus qu'une mode, un mode d'être.

 

        Un pas a été franchi. L'amélioration inarrêtable «des  technologies de l'exponentiel, appelés à s'exercer dans les domaines de la vie» témoigne «d'un franchissement de seuil de la technique. Dans la mesure où elle n'assure plus une seule gestion des tâches, mais est dorénavant dotée d'une faculté ordonnatrice.» Qui ne va pas sans conséquences.

 

PATHOLOGIES

 

   Une fois les mythes analysés, Sadin tente de montrer la réalité de la situation qu'ils occultent.

   La démesure résume bien l'ensemble du diagnostic.

  L'auteur propose une excellente réflexion accompagnée d’exemples percutants sur le syndrome du temps réel qui nous ferait passer de la société de contrôle bien connue à une «démocratisation du contrôle» qui ajusterait en permanence le réel au moment où il se forme au moyen d'une technologisation des données analysées immédiatement. Le pouvoir au feed back, telle est la devise.


  Sadin détecte dans les déclarations des plus connus des icônes de la Valley une volonté de toute-puissance dont il commente les recherches délirantes et la violence radicale sous-jacente. Il est sans indulgence pour les propositions et les expérimentations transhumanistes. Le désir de tout modeler, de tout adapter à notre profit induit selon lui une sorte de mutation fatale qui nous conduirait dans un monde où domineraient encore plus le narcissisme, l’instabilité, l’hyperactivité, le sentiment de maîtrise et de surpuissance, le recours rusé à l’illégal justifié au nom de la liberté, la revendication  de  gratuité en tout  alors qu’il s’agit en réalité d’une adaptation calculée par des machines qui nous imposent une dépendance réelle qui nous demeure inaperçue. Plus notre puissance paraîtra augmentée et plus notre dépendance et notre dépossession de nous-même seront à l'œuvre dans ce nouveau malaise dans la civilisation.

     L'heure serait grave : le modèle social-libéral aurait (presque) gagné, inspirant partout un même système (néo-féodal) à force de lobbying privé et d'abdication de l'État. Tout le livre  décrit «l'organisation algorithmique de la société, la marchandisation intégrale de la vie, le dessaisissement de la décision humaines»  et la France (son CNNum et son partenariat de l'Éducation nationale avec Microsoft) ne serait pas en reste.

 

QUE FAIRE?

 

         C'est ce que se demande le lecteur impressionné par ce que Sadin appelle «choc de civilisations.»

  Et là, la déception est grande. Se concevant comme lanceur d'alertes et souhaitant l'"auto-institution de la société" chère à Castoriadis, l’auteur en appelle aux grands auteurs (Strauss, Arendt, Camus, Marcuse) et aux grandes valeurs pour proposer un discours humaniste, certes cohérent, lyrique et méthodique (il prône un refus permanent et complet de toutes les offres technologiques, grandes (la nouvelle éducation) ou minuscules (la brosse à dents, la fourchette intelligente, la lentille connectée etc.)) mais qui laisse insatisfait.

   Il a raison d'en appeler à la responsabilité de tous et, avant tout, de solliciter les ingénieurs concepteurs  et les programmeurs. On ne peut qu'admettre qu'il soit choqué de l'invitation du Collège de France lancée à Yann LeCun et, qu'à l'inverse, il propose à notre admiration la probité d'Alexandre Grothendieck...(8)  On comprend qu'il faudrait que le nous qu'il utilise pour rythmer son engagement prenne une ampleur subversive inédite mais, si on le suit volontiers dans  son éloge du sensible et son hymne à la gloire de la limite, il faut reconnaître que le combat qu'il dessine, certes décisif, est perdu d'avance. Sa démonstration est tellement implacable que son noble appel semble condamné à être sans effet.

 

        Le lecteur se fera une opinion. S'il nous suit pour louer la pertinence du mot-valise (silicolonisation entendue comme colonisation d'un genre nouveau), la richesse des exemples et des emprunts à la culture, la finesse du généalogiste, sa clarté dans l'analyse des textes des "pères fondateurs", sa qualité d'écriture  et sa compréhension globale d'un phénomène réellement désarmant (piloter la vie), il prendra lui-même position devant les risques énoncés de façon convaincante et devant ce que nous avons peut-être tort de nommer les limites des moyens de lutte avancés.

 

Rossini le 11 décembre 2016

 

  NOTES

 

(1) Il fait suite à La vie algorithmique (2015). Éric Sadin est déjà l'auteur de nombreux livres. Il reconnaît dans le livre qui nous occupe qu'il lui arriva de sous-estimer certains aspects et c'est à l'éthique qu'il fait désormais appel.

(2) «L'économie de la donnée, c'est l'économie intégrale de la vie intégrale.» (page 21)

(3) On appréciera le passage satirique consacré à toutes les régions du monde rêvant de devenir une Silicon Valley défiant toutes les autres au point d'en dépasser le modèle. Ce sont nos "pôles de compétitivité".

(4) Il convient d'être toujours attentif aux mouvements du vocabulaire : sur le point de l'administration des choses et des êtres, il suffit de noter l’effarante expansion du mot gérer en français.

(5)À côté des «départements de recherche sur la santé (Calico), sur l'éducation (Google for Education), surles objets connectés et la domotique(Nest Labs), sur les infrastructures réseau (Google Fiber), sur la robotique (Boston Robotics), sur les infrastructures réseau (Sidewalk Lab), sur l'intelligence artificielle (Google Brain et Google DeepMind).» On trouve même «un laboratoire dédié aux projets les plus fous» Google X) impliqué notamment dans les développements sur les véhicules autonomes ; ainsi qu'un fonds de placement (Google Capital) et un autre d'investissement (GV), spécialisé dans le soutien aux start-up.» Que de majuscules dans ce monde sans hiérarchie!

(6)On appréciera les remarques sur les notions (bootcamp, bootsrapper, burn rate, runway, scalable) qui dopent n'importe quelle start-up (pp137/8).

(7)Parfaitement légitime est la prévision des quatre catégories qui composeront le monde, des king coders aux prestataires exploités sous le beau mot d’auto-entrepreneur (synonyme d’auto-exploiteur) en passant par les prolétaires œuvrant dans le hardware. (pp 147/154)

(8)Avec ce livre nous sommes invités à feuilleter le Who's who (électronique) où il faut absolument figurer. Pour la France on pense à  Niel et son École 42.

(9)Lui-même a refusé de participer à «un comité d'experts chargé de la préparation d'une exposition sur le big data prévue pour la fin 2017.»

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Published by calmeblog - dans essai critique
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