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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 11:38

  

 

       À l’occasion d’une exposition qui avait lieu à l’École des beaux-arts Huysmans publia dans la Revue indépendante (juillet 1887) un texte consacré à Goya et Turner que nous trouvons recueilli dans CERTAINS (1889).

 

  Lisons Goya et Turner avant d'en isoler la seconde partie.


  «A une exposition des maîtres anciens qui eut lieu, en 1887, au profit des inondés du Midi, dans les galeries du quai Malaquais, deux toiles vraiment belles. L’une, une course de taureaux, de Goya ; l’autre, un paysage, de Turner.
  Le Goya : un écrasis de rouge, de bleu et de jaune, des virgules de couleur blanche, des pâtés de tons vifs, plaqués, pêle-mêle, mastiqués au couteau, bouchonnés, torchés à coups de pouce, le tout s’étageant en taches plus ou moins rugueuses, du haut en bas de la toile. On cherche. Vaguement on distingue, dans le tohu-bohu de ces facules, un jouet en bois de la forme d’une vache, des ronds de pains à cacheter, barrés de noir, surmontés de trémas bruns ; puis, en montant, des guillemets et des points, toute une ponctuation de couleur aérant un page de couleur fauve. On se recule, et cela devient extraordinaire ; comme par magie, tout se dessine et se pose, tout s’anime. Les pâtés grouillent, les virgules hennissent, des torréadors apparaissent, brandissant des voiles rouges, s’efforçant, se bousculant, criant sous le soleil qui les mord. La petite vache se mue en un formidable taureau qui se précipite, furieux, les cornes en avant, sur un groupe en désarroi. Au fond du cirque, des chevaux se piétent, et ces écrasis de palette, ces frottis de torchon, ces traînées de pouces deviennent une pullulente foule qui s’enthousiasme, invective, menace, pousse d’assourdissants hourras. C’est tout simplement superbe ! — Et, dans ce margouillis, de nettes figures sortent : ces trémas, ce sont des yeux qui pétillent ; ces barres, des bouches qui béent ; ces guillemets, des mains qui se crispent. C’est le vacarme le plus effréné qui ait jamais été jeté sur une toile, la bousculade la plus intense qu’une palette ait jamais créée.
  Les eaux-fortes de Goya sont d’une alerte incroyable, d’un sabrage fou, mais elles ne suscitent pas une idée complète de cette peinture turbulente et féroce, de ce mors aux dents du dessin, de ce délire d’impressionniste pétrissant à pleins poings la vie, de ce cri furieux, de ce cabrement exaspéré de l’art.

  Quant au Turner, lui aussi vous stupéfie, au premier abord. On se trouve en face d’un brouillis absolu de rose et de terre de sienne brûlée, de bleu et de blanc, frottés avec un chiffon, tantôt en tournant en rond, tantôt en filant en droite ligne ou en bifurquant en de longs zig-zags. On dirait d’une estampe balayée avec de la mie de pain ou d’un amas de couleurs tendres étendues à l’eau dans une feuille de papier qu’on referme, puis qu’on rabote, à tour de bras, avec une brosse ; cela sème des jeux de nuances étonnantes, surtout si l’on éparpille, avant de refermer la feuille, quelques points de blanc de gouache.
  C’est cela, vu de très près, et, à distance, de même que pour le Goya, tout s’équilibre. Devant les yeux dissuadés, surgit un merveilleux paysage, un site féerique, un fleuve irradié coulant sous un soleil dont les rayons s’irisent. Un pâle firmament fuit à perte de vue, se noie dans un horizon de nacre, se réverbère et marche dans une eau qui chatoie, comme savonneuse, avec la couleur du spectre coloré des bulles. Où, dans quel pays, dans quel Eldorado, dans quel Eden, flambent ces folies de clarté, ces torrents de jour réfractés par des nuages laiteux, tachés de rouge feu et sillés de violet, tels que des fonds précieux d’opale ? Et ces sites sont réels pourtant ; ce sont des paysages d’automne, des bois rouillés, des eaux courantes, des futaies qui se déchevèlent, mais ce sont aussi des paysages volatilisés, des aubes de plein ciel ; ce sont les fêtes célestes et fluviales d’une nature sublimée, décortiquée, rendue complètement fluide, par un grand Poète.»

 

   Tentons de suivre le regard de l’écrivain quand il est devant ce Turner. Selon une rhétorique assez classique (le principe est le même avec Goya), il propose un petit récit : dans un premier temps, la surprise, le trouble, la stupéfaction; ensuite, l’ajustement de la vision, la compréhension, le jugement.


  Huysmans cherche à expliquer ce qu’il voit («au premier abord») et surtout ce qui l’empêche de voir quelque chose d’identifiable. Il insiste sur la dimension matérielle des éléments qu'il a devant les yeux : empruntant à l’œnologie («brouillis» - mais est-il interdit d’entendre aussi, par empiêtement, brouillon, vue brouillée, voire brouillard?)) pour dire le mélange de tons et de couleurs, il définit les couleurs du chaos apparent («un brouillis absolu de rose et de terre de sienne brûlée, de bleu et de blanc»), s’intéresse au geste qui présida à l’élaboration («frottés avec un chiffon»), son mode d’action et ses effets tangibles («tantôt en tournant en rond, tantôt en filant en droite ligne ou en bifurquant en de longs zig-zags»). C’est dire la variété surprenante de ces traces qui n’offrent pas, à première vue, de formes concrètes.(1)

  Il propose alors deux analogies  : «on dirait d’une estampe»  travaillée de façon très matérielle («balayée avec de la mie de pain ») ou une aquarelle («d’un amas de couleurs tendres étendues à l’eau dans une feuille de papier») qui aurait subi un  curieux traitement («dans une feuille de papier qu’on referme, puis qu’on rabote, à tour de bras, avec une brosse»). On n’y voit guère mais on devine à l'œuvre des gestes vigoureux dignes de ceux d’un artisan qui n’économise pas sa peine. Il faudra s’en souvenir au moment de la métaphore finale.

  Petit à petit, sa stupeur dépassée, le regardeur de bonne volonté se prend au jeu  : « cela sème des jeux de nuances étonnantes». Il prolonge cette hypothèse et devient presque, par projection, l’opérateur du mystère. Il suffit de peu mais le résultat risque d'être judicieux et exquis: «des jeux de nuances étonnantes surtout si l'on éparpille quelques points de blanc  de gouache» (2) « avant de refermer la feuille

 

    Cependant, le premier abord dépassé, la bonne distance trouvée, tout change, «tout s’équilibre», d'un coup, tout se construit. Y compris la réflexion qui délaisse l’hypothèse. Des étapes se profilent.

 

a) Grâce au recul, les «yeux dissuadés» renoncent à ne considérer que les données techniques, manuelles qui frappaient le premier regard troublé. Soudain, un ensemble parfaitement constitué apparaît : Huymans voit un paysage où il ne voyait que couleurs et traces informelles. Tout bascule : le désordre cède la place à l’équilibre, la matière au merveilleux. Plongeons-nous dans l’irréel, l'invraisemblable?  Il convient de ne pas aller trop vite.

 

Quelle vue a surgi? D’emblée le diapason est donné : «merveilleux», «féérique». Pourtant une hésitation demeure : sommes-nous dans un paysage dont la perfection le place à part de notre monde commun et semble relever uniquement de l’imaginaire? Ou plutôt, sommes-nous dans un univers parfait dans sa présentation artistique? En tout cas le paysage est naturel avec fleuve, ciel, horizon ; il est dominé par le mouvement (un fleuve coulant, un firmament qui fuit et se noie, qui marche - ici il n'est pas question du mouvement du peintre en action comme dans le premier paragraphe, mouvement extérieur, mais de l'animation  dans le tableau et même intérieure au tableau) et la lumière (qui est, elle aussi, mouvement (irradiation, irisation, réverbération) : «un fleuve irradié», «un soleil dont les rayons s’irisent», «une eau qui chatoie, comme savonneuse, avec la couleur du spectre coloré des bulles.» Les surfaces reflètent, brillent, les reflets communiquent, s’échangent. Très classiquement Huysmans nous pousse à songer au prisme de Newton. Et, comme de plus en plus souvent chez Turner, l’on cherche les habitants de ce site.

 

b) Une question (rhétorique) s’impose alors. Certes, Huysmans distingue enfin des formes et même de mieux en mieux des éléments puissants (tout se joue entre eau et feu), des mouvements multiples (les pluriels sont nombreux), des lumières (clarté, jour), des couleurs opposées (nuages laiteux parmi des «rouge feu et sillés de violet» ce qui tout à l'heure n'était que «brouillis»), intenses (il y a quelque chose d’excessif («torrents», «folies»), rares («fonds précieux d’opale» qui conjoint l’irisation, le laiteux, le bleuâtre), le tout nécessitant la comparaison, la métaphore et, parfois, un vocabulaire recherché, un peu vieilli, mais précis («sillé»).

 Mais ces caractéristiques où ont-elles été aperçues par le peintre, «dans quel pays» ? La question suggère rapidement une réponse : dans un lieu inaccessible, illusoire, un lieu parfait qui est nécessairement hors de l’Histoire ou à jamais perdu (Eldorado, Eden). Bref, un lieu inventé, illusoire, rêvé?  C’est un peu ce qu’on a pu dire du dernier Turner, celui aussi de son dernier voyage à Venise, thèse que défendit brillamment Henri Lemaître en parlant du triomphe de l'onirisme.(3)

 

c) Le correctif vient immédiatement. Huysmans maintient la “réalité” de ce qui est devant ses yeux. Avec une nuance qui opère à partir d’un mais.
 Le merveilleux suggéré n’est pas inventé de toutes pièces, la féerie n’a pas lieu dans un ailleurs de convention. Rien de gratuit, de facile dans ce qui peut sembler fantasmagorique. Le décor est identifiable, parfaitement reconnaissable en ses composantes parfois communes («ce sont des paysages d’automne, des bois rouillés, des eaux courantes, des futaies qui se déchevèlent»). Simplement, la réalité est devenue aérienne. Vaporisée, la matière ne pèse plus, elle n’obstrue plus la vue, elle enchante ; par le travail sur la couleur et la lumière, la nature est relevée, dématérialisée, privée de sa lourde enveloppe («décortiquée»). C’est le triomphe de  l'air et de l'eau, ces substances fluides. Turner a peint une atmosphère dont dépendent formes et masses, devenues secondaires dans un ensemble dominé par le mouvement, le reflet, l'irisation. C'est le triomphe de la peinture.

 

 

 

  La chute ne surprend pas : Turner lui-même se rangeait dans la catégorie des poètes (4).  On sait que dans la hiérarchie des arts, la poésie tient la place éminente. En quelque sorte Huysmans rend ici hommage à un "confrère" qui aurait pu figurer dans LES PHARES.


   Dans ce compte-rendu d'une exposition, Huysmans raconte et commente les effets de deux œuvres très différentes. Dans ses deux récits, dans ses brèves considérations, à l'aide d'une même construction rhétorique (premières impressions, vérité de la révélation), il nous aura confié en passant des éléments de son esthétique.

 

 

Rossini, le 7 août 2016

 

 

NOTES

 

(1)Ici Huysmans qui est capable de jugements sévères (Monet (comme tant d'autres) en fit un temps les frais) n'a jamais recours aux analogies rabaissantes qui firent le délice des critiques contemporains de Turner.

(2)Le blanc (comme le noir) fut une des obsessions pratiques et théoriques de Turner.

(3)Henri Lemaître est l'auteur d'un admirable Le Paysage anglais à l'Aquarelle publié par Bordas en 1955, travail méritoire à une époque où les œuvres de Turner étaient si peu accessibles.

(4)Il ajoutait aussi à ses tableaux des fragments de poèmes plus ou moins connus.

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Published by calmeblog - dans peinture
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