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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 07:12

 «Je savais bien que tu écrivais..., a dit Nikititch. Ça se voit dans tes yeux ...Tu ne regardes nulle part ailleurs
 

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«Étant un rêveur, je ne maîtrise pas l'art absurde d'être heureux

 

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              Ce recueil de textes à dimension autobiographique ne se présente sans doute pas complètement comme l’aurait souhaité Isaac Babel : les manuscrits ayant disparu à la suite de son arrestation en 1939, il est difficile de savoir s’il est achevé (on relève quelques redites, une phrase est incomplète et le narrateur annonce pour plus tard un texte sur la grand-mère et son chien). Il est publié ici dans la traduction de S. Benech. Elle se conforme à l’édition russe d’Igor Soukhik qui suivit non l’ordre  d'écriture ou de publication de chaque épisode (le plus ancien qui date de 1915 ”Enfance. Chez grand-mère” fut publié de façon posthume) mais selon l’ordre probable des faits dans la vie du narrateur. Tentons de comprendre le ou les sens de cette entreprise qui s'étend sur un grand nombre d'années.

 

_______Un titre


  «Dans mon enfance, j’avais très envie de posséder un pigeonnier. Je n’ai jamais rien désiré aussi fort de toute ma vie.» Un pigeonnier était promis à Isaac et, en fin de premier trimestre de sa première année de lycée, il possédait l’argent nécessaire. Mieux, grâce à l’oncle Schoïl, une caisse marron pouvant contenir douze couples fut construite qui attirerait même des pigeons étrangers. Las! Le jour de l’achat, un pogrom se déclencha et Isaac vit détruit son rêve d’oiseaux aux «becs courts, grenus, bienveillants» comme son attente de voyageurs fidèles et, selon une longue tradition, porteurs de messages. On lui écrasa un pigeon sur la joue. Babel analyse admirablement la révélation de cette violence et en fait un instant fondateur dont tout le livre devait être l’écho. En anticipant beaucoup, avançons que Babel est l'écrivain de l'instant.

 

 

________Des moments 

 

   Dix textes nous sont proposés : chacun isole un moment, l'ensemble devant contribuer à construire ce qui importait à Babel.

  On découvre Isaac à neuf ans à Nikolaëv (en 1904) quand il va entrer en première au lycée (Histoire de mon pigeonnier) puis à dix ans quand il "aime" une femme pour la première fois de sa vie (Premier amour). On le retrouve à Odessa, chez sa grand-mère en train de travailler ses leçons sous sa rude surveillance (Enfance. Chez grand-mère). À douze ans, après une visite chez les très bourgeois Borgman, il lui faut rendre cette invitation, ce qui ne va pas sans problèmes (Dans un sous-sol). À quatorze ans, au lieu d'apprendre à jouer du violon, il lit toujours plus passionnément et s'éloigne quelque peu de la famille en lui préférant la nage et la fréquentation d'un vieillard qui fait figure d'initiateur (L'éveil). À la même époque, «il fait partie de l'intrépide corporation des revendeurs de billets de théâtre.» et découvre opéra et théâtre en même temps qu'une certain frisson d'illégalité (Di Grasso). À vingt ans, à Tiflis, en Caucasie, il fréquente une prostituée qui est à la fois son initiatrice et (comme) sa première lectrice (Mes premiers honoraires). Deux ans, après il est à Pétersbourg et traduit quelques textes de Maupassant. En 1917/18 au début de la révolution, de retour de régiment et après un long périple il est à nouveau dans la capitale (qui cessera bientôt de l'être) et, grâce à son sergent Kalougine, entre à la Tchéka en tant que traducteur (Le voyage). Enfin, il nous parle de l'été 18 dans la merveilleuse région de Katarinenstadt, devenue Baronsk : la guerre civile n'est pas loin pour longtemps (Le Ivan-da-Maria), elle arrive même en fin de récit.

  Quatorze ans s'écoulent que nous ne découvrons que par quelques épisodes isolés, rédigés entre 1915 et les années 20/30 et publiés plutôt dans les années 30. Mais, pour la plupart, ces moments sont conçus comme des étapes significatives : entrée au lycée, premier pogrom qui laisse des traces qu'on retrouve bien après, premier amour fantasmatique ; premier amour physique, "premiers honoraires" ; premières lectures, première lectrice (Véra) ; première participation à l'Histoire.  

  Un biographème inévitable se retrouve aussi que le mot jamais introduit généralement: «(...) et je pleurais amèrement, avec plénitude et bonheur, comme jamais plus je n'ai pleuré de ma vie.»; «(...) - j'ai vu pour la première fois les choses qui m'entouraient telles qu'elles étaient en réalité : apaisées et d'une beauté ineffable.»(je souligne)

   À des années de distance entre leur rédaction, Babel  rappelle des moments initiatiques qu'il place au sein d'une composition très concertée.

 

______Du mensonge en art «J'étais un petit garçon menteur

 

   La dimension autobiographique de l'œuvre est incontestable. Toutefois, dans les notes du livre de cette belle édition on peut lire : «Le 14 octobre 1931, Babel écrivait à sa mère, à popos des textes qu’il comptait réunir sous le titre Histoire de mon pigeonnier : «Les thèmes se rapportent tous à l’époque de mon enfance, mais  il y a évidemment beaucoup de choses modifiées et inventées. Lorsque le livre sera terminé, on comprendra pourquoi j’ai eu besoin de tout cela.» (j'ai doublement souligné) (1)

 

 Invention, emprunt, arrangement, atténuation / exagération, condensation, recomposition de souvenirs, omission de certains faits voilà à quoi il faut s'attendre afn de comprendre pourquoi [il a] eu besoin de tout cela.»  Notons qu'à l'inverse des autobiographes (qui savent en jouer) il ne doute jamais de sa mémoire (à une exception près) - il est vrai qu'il possède une «mémoire vorace.»


  Dans les premiers textes du Pigeonnier Babel joue franc jeu et se présente objectivement comme un menteur (précoce) de premier ordre et un fabulateur expert : ses abondantes lectures le poussent à l'invention. C’est particulièrement évident dans le récit de l’amitié avec un fils de riche bourgeois (“Dans un sous-sol”). Il reconnaît d’ailleurs qu’il «existait autre chose, qui était bien plus étonnant que ce que j’avais inventé, mais à douze ans, je ne savais pas encore que faire de la vérité en ce monde.» Ce qui laisse des espoirs au lecteur (un temps saisi de doutes sur tout) et le guide vers une des ambitions radicales de Babel d'autant qu'à lire une biographie de Maupassant il éprouva la sensation d'avoir «été effleuré par le pressentiment de la vérité.» Toutefois, sa théorie en littérature se veut sans réplique (et ouvre un abîme de questions) : « Une bonne fiction n'a pas à ressembler à la vie réelle ; c'est la vie qui essaie de toutes ses forces de ressembler à une bonne fiction.» (je souligne) Cependant, il propose une distinction dont il faut toujours se souvenir : «quand on considère certaines choses avec le cœur le mensonge est très proche de la vérité

 

 _______Autoportrait en pied


   «Comme tous les Juifs, j’étais de petite taille, chétif et les études me donnaient des maux de tête.» Tellement chétif qu’à quatorze ans on pouvait le faire passer pour un enfant de huit. Il n'éblouissait personne par son physique de gringalet rachitique  et il eut beaucoup de mal à apprendre à nager. Rêveur aux oreilles décollées, il ne détestait pas la boisson, était doté d’un solide appétit et pas seulement dans la période de l'enfance (le dernier texte l'atteste). Sans que Babel le veuille nécessairement percent de ses confidences une vivacité, une énergie peu communes. Éclate ça et là une véritable passion pour le soleil.

 

_______Auto-portrait éclaté

 

  Bien qu'inspirés par un projet unique (une sorte de grand arc invisible), les textes, dans leur discontinuité, obéissent à une logique de l’éparpillement qui attire d'autant l'attention et l'intérêt. On peut le vérifier sur bien des points mais contentons-nous de la question du désir qui traverse beaucoup de chroniques (et que les censeurs de Babel repèrèrent vite pour de mauvaises raisons). Tôt dans Premier amour (le deuxième texte), on constate sur quel fond d’envie et de violence (le bonheur insupportable, l’officier soumis à genoux dans un jeu érotique, le sourire dédaigneux), de trouble (la natte, les mules, le peignoir chinois, le bourrelet, les bras noyés dans la soie), de romanesque convenu («la fierté de la mort imminente»), de fantasme  (la femme à la meurtrière) nait ce désir qui n’est sans doute pas étranger au hoquètement (2) que Babel rapporte à l'hystérie. Cette chronique est une extraordinaire concentration d’affects parfois violents apparus dans un espace où l’on ne sait plus chez qui l’on est (chez ses parents ou chez les voisins...). Ailleurs, ce sera le corset dans le magasin de Madame Rosalie, la scène de cravache dans Premier amour de Tourgueniev, le regard ambivalent porté les invitées des Borgman, les ébats retentissants du boucher et de sa femme à Tiflis, le rêve (peu réaliste) en compagnie de Katia et la nuit avec Véra où il confesse sans doute beaucoup à force d’inventions et d’emprunts.

 

_______Son milieu


  C'est celui du "petit" peuple qu’il évoque à l’occasion de la fête organisée pour son admission en première au lycée. On y trouve «des négociants en blé, des courtiers en domaines et des commis voyageurs qui vendaient des machines à n’importe qui. Les paysans et les propriétaires les redoutaient, il était impossible de s’en débarrasser sans leur acheter quelque chose.» Un monde qu’il décrit dans son quotidien, avec ses peines et ses joies. On aurait aimé pouvoir lire le manuscrit (en hébreu, écrit «sur des feuilles de papier carrées et jaunes aussi énormes que des cartes de géographie.») de son grand-père qui «s’intitulait L’HOMME SANS TÊTE. «Il y avait là des descriptions de tous les voisins qu’il avait eus durant ses soixante-dix années de vie (…). Fossoyeurs, chantres, ivrognes juifs, cuisinières aux fêtes de circoncision et charlatans pratiquant cette opération rituelle (…)». On constate aussi l’étendue de l’antisémitisme (biographes et historiens rappellent que des quotas sévères existaient, variables selon les villes (dix pour cent à Odessa, cinq pour cent au lycée)) et, on assiste même, très partiellement, au pogrom de l’automne 1905 provoqué par une réforme du tsar Nicolas. Son grand-oncle Schoïl (le biographe ne le trouve pas dans l'arbre généalogique de la famille) en est victime. Ce jour-là, Isaac fut lui-même sauvagement agressé par un cul-de-jatte revanchard qui lui écrasa sur la joue un des pigeons qu’il venait d’acheter. Toutefois, des voisins bourgeois donnèrent refuge à ses parents. L'antisémitisme comme système est partout et, dans sa violence, il apparaît encore dans Le Voyage.

 

_______Sa famille  («Je venais d’une famille pauvre et peu évoluée»)


  Une famille qui, de génération en génération, fait confiance aux humains mais n’est pas payée en retour. La malchance semblait présider au destin de tous les siens, c'est en tout cas l'idée que veut nous donner Babel.

  Schoïl, la (supposée) victime du pogrom de Nikolaïev était un menteur naïf mais ses inventions marquèrent le jeune Isaac. À Odessa il rejoint sa grand-mère (paternelle) (la plus croyante de la famille qui impose la chaleur d’un sauna à son petit-fils quand il vient étudier chez elle et qui entretient la figure de son mari qui était lui aussi un grand raconteur d'histoires), son grand-père (maternel) Lévi-Itzhok, un ancien rabbin chassé de son shtetl pour avoir imité une signature..., l’homme qui a réponse à tout , «la risée de la ville, et son fleuron» et qui passe pour fou dans le quartier. Il y a aussi son oncle le bruyant Simon-Wolf (inventeur «crasseux et braillard»), toujours avide d’acheter des meubles “inutiles et ridicules” et sa généreuse tante Bobka. Il parle de «tribu» et tient à distinguer sa famille de toutes les autres familles juives: « Chez nous, nous avions des ivrognes, chez nous, on séduisait les filles de général et on les abandonnait avant d'arriver à la frontière, nous avions un garnd-père qui imitait les signatures et écrivaient des lettres de chantage pour femmes délaissées» La surenchère dans un certain légendaire ne lui fait donc pas peur. Bientôt, on comprendra mieux ce choix.
  Ses parents sont assez peu évoqués, la proximité sensible de la mère n'apparaissant qu'à l'occasion d'une analogie avec le plaisir pris à arpenter sa ville: « (...) ; je la sens comme on sent l'odeur de sa mère, l'odeur de ses caresses, de ses mots et de ses sourires.» (Enfance). Son père
Emmanuel (nommé Manus) dont le métier (courtier en matériel agricole) garantit une petite aisance (ce que ne dit pas exactement Babel) est un homme bienveillant  qui «offensait [les gens] par des transports dignes d'un premier amour» et qui a la certitude que sa famille sera un jour riche et puissante. Grâce, par exemple, aux succès de son fils violoniste? Isaac trahit très vite ses espoirs de le voir connaître le destin du génial Jasha Heifetz qui était lui aussi d’Odessa ; sa mère, Rachel (prénom qui n'est pas le sien), plus pessimiste car plus lucide et craignant toujours (non sans superstition (3)) d'agir car agir pour eux revient tôt ou tard à provoquer un destin funeste parmi des Russes qu'elle tient tous pour fous. Destin qu'Isaac dessina avec force à vingt ans par le refus (ne jamais travailler dans un bureau) et positivement («la sagesse de mes ancêtres était gravée dans ma tête : nous sommes nés pour tirer plaisir du travail, des bagarres et de l'amour, c'est pour cela que nous sommes nés, et pour rien d'autre.» Jamais il ne dit mot de sa sœur.

 

_________ Naissance d'un écrivain

   «En cet instant, tout me paraissait insolite, j'avais envie à la fois de me sauver et de rester ici pour toujours.»

 

  Babel ne rejette pas la facilité téléologique de l’autobiographe : comme, au moment de la rédaction, il connaît l’évolution de sa vie, il peut déceler dans son passé ce qui passera pour une orientation décisive de son destin et non une possibilité parmi d'autres.
 La quantité de ses lectures (y compris pendant les cours de violon), ses qualités de fabulateur (que nous avons
déjà vues  : très jeune, il aurait même construit une vie de Spinoza (en y mêlant Rubens) à partir du livre que possédait son jeune ami Marc Borgman) ont contribué à son devenir. Il y ajoute le rôle (supposé) du texte de son grand-père L’Homme sans tête - alors qu'il ne dit jamais rien des textes rédigés par son père.... L'essentiel est là: «écrire était un passe-temps héréditaire dans la famille.»(je souligne)

Voilà bien le seul legs (colossal finalement) qu’il assumera, encouragé qu’il est par des rencontres comme celle de Nikitisch, ce vieil homme athlétique qui fut pour lui une sorte d’initiateur (il est celui qui le premier est loin de la famille et qui lui apprend l’importance de savoir nommer les choses) et qui crut déceler dans les yeux d’Isaac «une étincelle divine». Cependant, Babel sait aussi faire deviner le poids de certaines attentes de son entourage, notamment celle de son professeur d'hébreux et de Torah (qui n'hésite pas à reprendre le mythe de David) ou celles de sa grand-mère inspirée par le sort de son mari : «Étudie, et tu obtiendras tout, la richesse et la gloire. Il faut que tu saches tout ! Tout le monde tombera à tes pieds et s'aplatira devant toi.» Plus loin : grand-mère «pense à mon destin, et ses austères volontés suprêmes se déposent lourdement et pour toujours sur mes frêles épaules d'enfant.» Mais une nuance s'impose : Isaac «entendait une autre injonction dans la voix de ses ancêtres» et il pensait tourner le dos à «[sa)]maison qui sentait l’oignon» et au «destin juif.»(4)

  Il y a bien en lui une double injonction: s'imposer, oui, s'inscrire dans une tradition qu'il reconnaît de façon complexe, tout en échappant à ce qu’on lui impose (consciemment ou pas) : il n'est pas question de réussir dans les chiffres ou le commerce ou de parier sur une célébrité (le violon) qui rapporte (comme l’idole Heifetz). Sa «réussite» ne serait que dans l'écriture : « Depuis mon plus jeune âge, toutes les forces de mon être avaient été consacrées à inventer des romans, des pièces, des milliers d’histoires. Elles étaient posées sur mon cœur comme un crapaud sur une pierre. Possédé d’un orgueil démonique, je ne voulais pas écrire trop tôt. Écrire moins bien que Léon Tolstoï me semblait une perte de temps. Mes histoires étaient destinées à survivre à l’oubli

  Enfant d’un milieu dont il veut se déprendre (la composition d'ensemble des nouvelles ne laisse pas de doute: il existe chez lui une tentation de l'éloignement, de la fugue voire de la fuite ; sa découverte de la violence antisémite naît d'une désobéissance et d'une sortie pour aller acheter ses pigeons voyageurs...) mais, en même temps il se veut fidèle à ce qui lui paraît le plus exaltant, le plus digne de fidélité, l'écriture (d'histoires), qui lui vient de ses ancêtres et dont il donne des preuves partout. À commencer par les petits récits qu'il nous raconte (en brodant beaucoup) et par celui de l'Arménien qu'il narra à Véra en improvisant et en empruntant à d'autres. On le vérifiera encore avec Raïssa (Maupassant), l'épouse d'un avocat qui voulait faire de l'édition à Pétersbourg : il aime  tellement raconter son enfance. D’ailleurs, un point mériterait une longue analyse : il allie souvent invention, écriture et séduction (ce qui peut surprendre mais éclaire).

 Assez classiquement donc (l'autobiographie est la recherche par l'écriture de ce qui génère l'écriture), Babel dans ces chroniques à dimension autobiographique nous aura aidé à saisir ce qui fut, selon lui, à l'origine de sa "vocation" : une volonté d'arrachement à un milieu tout en en respectant une injonction fondamentale. Plus il s'éloignera, plus il se rapprochera de cette famille à part. L'instabilité, la dispersion, l'infidélité ne l'écarteront jamais de l'écriture. Les engagements pourront se succéder, le seul qui comptera sera artistique.

 

 

_____ Art de Babel

 

  On a compris que  Babel ne vivait que pour l'écriture et sa vérité.  Peut-on, même modestement, définir son style et son art ? Il nous aide en plaçant dans presque chaque texte une réflexion esthétique : ainsi caractérise-t-il la phrase de Maupassant «libre, fluide, rythmée par les longues respirations de la passion

 Dès la première lecture, à chaque phrase, à chaque paragraphe, on est porté par une tension, un dynamisme, une rudesse, une sécheresse rehaussés, ici,  par une image originale ou bouleversés, là, d'un trait singulier. Charyn parle justement de phrases tranchantes comme des sabres. Il y aurait d'ailleurs beaucoup à dire sur la métaphore martiale et le calcul stratégique que propose Babel dans Maupassant: «Je me suis mis alors à parler du style, de l'armée des mots, une armée dans laquelle entrent en jeu toutes sortes d'armes. Aucun fer ne peut pénétrer dans un cœur d'homme de façon aussi glaçante qu'un point glacé au bon endroit.»

  L'ensemble du livre est dominé par la pratique fondamentale de la parataxe, exploration d'instants saisis dans leur fragmentation même. Babel est l'écrivain qui restitue la somme de points toujours singuliers, d'attributs étranges, y compris, parfois dans leur banalité. Ainsi : "Le soir était tombé. Des petits points d'or s'étaient allumés au loin dans le ciel. Notre cour, une cage profonde, était éblouie par la lune. Chez les voisins, une voix de femme a entonné la romance ; " Je me demande pourquoi je l'aime à la folie..." Mes parents étaient partis au théâtre. Je me suis senti triste. J'étais fatigué. J'avais tant lu, tant travaillé, tant regardé. Grand-mère a allumé la lampe. Sa chambre est aussitôt devenue toute calme; les meubles lourds et sombres se sont éclairés d'une douce lumière. Mimka [la chienne] s'est réveillée, elle est allée faire un tour dans les autres pièces, elle est revenue et s'est mise à attendre le dîner. La servante a apporté le samovar.» Songeons aussi à sa description de la steppe autour de  Baronsk.

  Même si, évidemment, l'expression s'applique plus et mieux à Cavalerie rouge, Jerome Charyn a raison d'employer l'expression «sténo sauvage» (il rend ainsi la force des notations, la juxtaposition et la simulténéité des sensations ou des causes de quelques gestes (rappelons dans Le Pigeonnier, le jeune paysan destructeur pendant le pogrom «qui souriait à la cantonade du bon sourire, de la transpiration et de la force de l'âme.»), à condition qu’on ne cède pas à l’idée d’improvisation que peut donner Babel à force de travail et qu'on ne confonde pas le Journal de la Cavalerie rouge et le livre proprement dit. Ce qui rend d’autant plus étonnantes certaines sensations restituées avec insistance au sein d'une succession complexe de faits, d'images, d'impressions. En particulier dans l'extraordinaire scène du pigeon écrasé contre sa joue, où son art de la concentration s'affirme de manière inouïe et promeut une riche unité que Babel sait isoler à des moments volontairement très rares : «J'avais un caillou devant les yeux, un caillou ébréché comme le visage d'une vieille femme avec une grande mâchoire, à côté traînaient un bout de ficelle et une touffe de plumes qui respiraient encore. Mon monde était petit et affreux. J'ai fermé les yeux pour ne pas le voir, et je me suis aplati contre la terre qui reposait sous moi dans un mutisme apaisant. Cette terre piétinée n'avait rien à voir avec notre existence ni avec les examens de notre vie. Quelque part au loin, elle était parcourue par le malheur monté sur un grand cheval, mais le bruit de ses sabots s'estompait, disparaissait, et le silence, ce silence douloureux qui  s'abat parfois sur les enfants en détresse, a soudain aboli la frontière entre mon corps et la terre immobile qui n'allait nulle part. La terre avait une odeur de tréfonds humides, une odeur de tombe, de terre. J'ai senti cette odeur et j'ai fondu en larmes sans éprouver aucune peur.»

   La parataxe rejoint ainsi la construction par "nouvelles" justaposées qui n'interdit (surtout) pas une circulation transversale parfaitement suggérée : en tresses multiples se forment et se croisent les motifs de la violence (le premier signe étant le pogrom), de la lecture, de l'écriture et de l'invention, du rapport à la judéité, de la tentation du départ, de la fuite et de la marge.

 

______la composition 

 

     Si, pour les raisons qu’on a dites, il est délicat de supputer avec certitude la composition définitive de l’œuvre achevée, une progression domine incontestablement cette suite de textes tandis que chaque nouvelle offre souvent une organisation binaire.
On distingue clairement quelques moments décisifs de l’enfance et de l’adolescence, l’éloignement progressif du milieu parental (une certaine errance) et les premiers signes d’un engagement “politique”. On peut se reporter à notre annexe pour quelques remarques.

 

 

____ Au plan narratif, Babel a le sens de la scène et, notamment, de la scène comique : la réception chez son ami Borgman (Dans un sous-sol) l’impressionne au point qu’il ne peut faire moins que de mettre en valeur (de façon fort inventive, «perdant sur le champ toute notion de l’impossible») sa propre famille et de faire à Marc le meilleur accueil parmi les siens ...qu’il avait écartés pour la plupart, en raison de leur excentricité....Le déchaînement des retours imprévus de ses proches annula l'effet escompté des tactiques mises au point pour les tenir à distance et fit sombrer dans le ridicule une noble déclamation shakespearienne. Dans ces pages on pense parfois à des scènes de burlesque américain.
 Son regard satirique apparaît souvent quand il est question de sa famille ou de son milieu (il est cinglant avec la mode du violon
) et Di Grasso est d’une grande drôlerie avec ses résumés de l'intrigue de chaque acte, ses descriptions des jeux d’acteurs et le rendu du saugrenu du finale (à tout moment on pense à Emma devant Lucie de Lammermoor - la fascination en moins évidemment)(5). Mais la satire débouche sur un renversement de situation qui transforme une rue d’Odessa en une autre scène comique : le chef des voyous y est maltraité par sa femme («aux yeux de poisson») qui lui assènne une forte leçon de discours amoureux. On appréciera aussi la scène de fureur paternelle qui poussa Isaac à se réfugier dans les toilettes pour ne pas avoir à subir les conséquences terribles de son abandon du violon. Seule une déclaration (en yiddish) de la grand-mère le sauva.(6)

 

  Même si, forcément, Cavalerie rouge impressionne beaucoup plus, quelques accès de violence marquent durablement le lecteur avec parfois une dimension symbolique incontestable : le pigeon écrasé sur la joue, la castration de l'instituteur (dont doute son biographe Le Bihan), l'exécution de Korostélev (d'une froide précision : «son visage avait volé en éclats et des fragments laiteux de son crâne étaient collés aux jantes.»), sans oublier le double étouffement forcé de façon criminelle qui assurément obsède Babel. Certains gestes ont des effets stupéfiants qui définissent à eux seuls le style de Babel. Au plus fort de la colère, le jeune paysan antisémite fracassant au marteau la fenêtre des Efroussi avaient des yeux bleux qui «se déchiquetaient de l'intérieur

 

 

 ____Au plan descriptif, il aime détacher quelques éléments singuliers (parfois proches du fantastique («Des monstres hurlaient derrière les murs bouillonnants. Les chaussées tailladaient les pieds de ceux qui les foulaient.») avec même des hyperboles parfois fin-de-siècle «Les acacias en fleurs hurlaient le long des rues de leur voix grave qui s'effeuillait.») et cherche ainsi à restituer des rafales de sensations («(...) ses boucles d'oreilles voltigeaient parmi les longs dos décolorés, les barbes orange et les ongles peints.») Il possède un sens aigu du détail ((«sa barbe  fourrée sous un châle était attachée par une ficelle.», «[deux Chinois] dessinaient des portions sur le pain d’un ongle transi(…)» ou, parmi tant d’autres, «Une flêche d’encre empâtée indiquait le chemin menant au commandant.»(j'ai souligné)(7). Tout ce qui fait écart le fascine. Les corps mutilés retiennent son attention (le cul-de-jatte pendant le pogrom, la nage des deux invalides dans Le Ivan-da-Maria). Bien que souvent brève, l'évocation des lieux frappe incontestablement (la maison de sa grand-mère, la bibliothèque de Maria Fedorovna, la gare de Kiev, la steppe autour de Baronsk). Il a une préférence pour les crépuscules, les lumières dans la nuit («la verte luminescence de la nuit», «les neiges ondulées grouillaient de scintillements polaires»), pour le jeu des nuages, de la fumée («la fumée des pipes s’évaporait dans les fulgurances bleues qui s’étiraient au-dessus de la steppe»), du brouillard ou des reflets : «des étoiles se délitaient dans les parois en cristal de nos verres» ou, proche, «l’incendie enfumé du soleil flamboyait dans les parois de nos verres » ou encore «les rayons d’un lustre dansaient au-dessus de moi dans une cascade de verre On le devine à l'affût du singulier le plus matériel et toujours séduit par une (provisoire) vaporisation du monde captée dans l'instant. Une expérience indique toute la puissance d'un moment (rare) chez Babel :«Serrant la montre dans ma main, je suis resté seul et brusquement, j'ai vu, avec une netteté que je n'avais jamais connue jusque-là, les colonnes du conseil municipal qui montaient vers le firmament, les feuillages éclairés sur le boulevard, la tête en bronze de Pouchkine avec un pâle reflet de lune au dessus - j'ai vu pour la première fois les choses qui m'entouraient telles qu'elles étaient en réalité : apaisées et d'une beauté ineffable.» (J'ai souligné). C'est de cette réalité, de sa vérité que traite la phrase de Babel.


  Son art du portait est tout autant incisif : il fournit de brèves et curieuses explications («son visage jaune consumé par les farouches passions des oiseleurs») comme de bizarres hypothèses :« Il approcha de moi ses pommettes bleues couleur de plomb et grinça des dents. Ses mâchoires crissaient comme des meules. On aurait dit que ses dents broyées se transformaient en sable.». On retrouve son goût des oppositions traversées  de détails infimes («Sa lèvre pendait sur son visage ridé et cadavérique couleur d’encre, sa vareuse débraillée baignée de lumière recouvrait un pantalon de livrée, un galon cousu d’or.») Il est difficile d'oublier des observations comme «Les profits qu’il avait faits en approvisionnant l’armée lui donnaient l’air d’un possédé. Ses yeux erraient dans tous les sens, le tissu de sa réalité s’était déchiré.» ou encore cette induction :« Elle était svelte, myope, hautaine. Il y avait de la débauche pétrifiée dans ses yeux gris grands ouverts.»  Et que dire du portrait de Vera au lavement!


   Appréhendant la réalité sociale en s’appuyant sur des catégories souvent simplistes voire scandaleuses (le Moujik, le Nègre, le Juif (mais on va voir qu’il est capable de distinctions extrêmement variées ce qui veut rarement dire indulgentes), la femme ou, pire, la femelle (le portrait des invitées de la famille Borgman relève autant de la misogynie que d’une hargne envieuse et il y a chez lui une phobie-adoration de la mamelle), s'il excelle dans les portraits de groupe «(…) princes en vestes circasiennes, officiers d’un certain âge, boutiquiers en vestons de tussor, vieillards bedonnant au visage hâlé et aux joues couvertes de comédons verts.», il faut admettre que pour des raisons complexes qui mériteraient plus longue analyse, il ne se retient guère pour railler certain(e)s de ses coreligionnaires (qu'il s'agisse (avant tout) des femmes («Il ne m’a pas fallu longtemps pour reconnaître en elle cette race délicieuse de Juives qui nous viennent de Kiev ou de Poltava, de ces villes prospères de la steppe plantées de marronniers et d’acacias. L’argent gagné par leurs maris débrouillards, ces femmes le transforment en graisse rose sur leur ventre, leur nuque et leurs épaules rondes.») ou des apprentis violonistes («Des enfants couverts de taches de rousseur, avec de grosses têtes et des cous minces comme des tiges de fleurs, sortaient en titubant du cabinet de Zargouski, les joues enflammées d'une rougeur convulsive.»)) (8) On préférera cette phrase  typiquement babelienne : «Il y avait dans l'assistance la colonie italienne présidée par le consul svelte au crâne chauve, des Grecs effarouchés, des étudiants barbus qui fixaient fanatiquement un point invisible à tous et l'aviateur Outotchkine aux longues mains.»(j'ai souligné) et cette autre au moment de la crise de hoquet : «Des rugissements me sortaient de la poitrine. Une grosseur agréable au toucher gonflait dans la gorgeComme souvent on découvre un moment comme celui que je souligne ici et qui fait mystérieurement trou dans un ensemble. Ailleurs on lira cette fantastique et admirable apparition : «La voie lactée de la perspective Nevski se perdait dans le lointain. Des cadavres de chevaux la jalonnaient comme des bornes. Leurs jambes dressées soutenaient le ciel affaissé.» (j'ai souligné).

 

    Babel réussit la gageure de vous emporter avec force tout en vous fixant à chaque étape avec des blocs descriptifs comme avec des formules inattendues («Coincés entre ces deux personnes, je regardais le bonheur des autres rouler ses cerceaux devant moi.»; «La voix claironnante de Simon-Wolf calfeutrait toutes les fentes de l'univers.»; «Le tavernier reniflait, aveuglé par l'apathie et la prudence.») ou des réflexions qui résonnent longtemps ( (...) mais quand sa voix se déployait à l'infini, à en mourir, elle vous remplissait l'âme de cette volupté que procurent l'anéantissement de soi-même et l'extase tsigane.» Et cette définition de la voix n'est-elle pas une auto-définition de la quête de son art : «Dans cette enveloppe éphémère que l'on appelle un être humain, le chant coule comme les eaux de l'éternité. Il efface tout et donne naissance à tout.»?

 

 

    Avec ces dix textes séparés par leurs objets et leurs dates de rédaction, le projet de Babel est évident. Il répond à la question classique : comment suis-je devenu écrivain et surtout cet écrivain? Mais une question demeure à jamais : était-il sur le point de conclure ? Et comment? Le choix de la lecture téléologique du passé est toujours risqué surtout à un moment où l'Histoire (forte d'une vérité totalement fabriquée) détruit tout sur son passage et où cet homme qui avait choisi le jeu des secrets miroitants dépendait de ce qu'il avait écrit et de ce qu'il attendait du présent dont on allait le priver violemment. Il reste que cette œuvre écrite à des années d'intervalle est, dans son esprit et dans sa forme, indissociable des plus grandes réussites de Babel qu'elle explique et qui leur doit beaucoup. 

 

Rossini le 27 août 2016

 

 

NOTES 

 

(1) Les masques de Babel sont l'obsession (légitime) de ses biographes. Nous nous appuierons sur la biographie récente qu'Adrien Le Bihan  publia chez Perrin. On ne peut guère  l'accuser d'indulgence.

(2) Dans Sténo sauvage (Mercure de France 2005/2007), Jérôme Charyn propose une lecture psychanalytique sauvage des  deux premières nouvelles pour expliquer les «troubles nerveux qui masquent son émoi et sa culpabilité

(3) Difficile de ne pas entendre la profondeur d'une remarque faite en passant  à propos de la mère : le  jour où le père voulut saluer le triomphe de son fils au lycée en achetant une casquette, «elle me caressait et me repoussait avec aversion

(4) On aura compris que ce concept hante Babel : «sans doute était-il écrit dans mon destin que ma première lectrice serait une prostituée de Tiflis.» (Je souligne)

(5) Pour une lecture cryptée de cette nouvelle on peut lire l'interprétation de Charyn.

(6) Le parallélisme de cette scène finale avec la colère de la grand-mère envers la "bonniche" intéresse qui cherche à comprendre l'image (peu célébrée) de l'autorité paternelle chez Babel.

(7) Une longue pratique de déambulation urbaine qu'il évoque au début d' Enfance explique sans doute cette capacité : «Tout s'imprimait dans mon âme

(8) Ailleurs : «Ils dînaient dans la salle à manger. Il en sortait des hénissements argentins de femelles et une rumeur de voix masculines exagérément enjouées. Dans les maisons riches qui n'ont pas de traditions, les repas sont bruyants. C'est un brouhaha à la juive - avec des roulades et des finales chantantes.» Ne parler que de regard socio-politique ne suffit pas.

 

 

ANNEXE

 

_______la composition 

 

a)  Milieu,  famille, premiers signes d'éloignement. Violence fondatrice.

   

 Dominée par le symbole polysémique des pigeons (au départ du recueil, une destruction), la première nouvelle (Histoire de mon pigeonnier) marque un passage important dans ses études, installe le milieu de son enfance et présente la violence de l’antisémitisme (le cadavre de Schoïl est le premier (biographiquement) d'une longue série qui hantera toute son œuvre). Premier amour en constitue la suite : le père est humilié par un cosaque tandis que le fils rêve de résistance romantique et prend plaisir à être soigné par une jeune femme. Mais le nœud psychique est fortement serré autour de cette crise de hoquet étrange (la mère lui « a fourré son châle dans la bouche pour étouffer [sa] plainte») que le lecteur doit saisir comme un symptôme dont les signes ne se démêlent pas aisément et ne seront plus évoqués. Art de la condensation babelienne.

Enfance. Chez grand-mère fixe bien des enjeux contradictoires  : si le dehors (la ville) est heureux, attirant, excitant, stimulant mémoire et attention, le dedans  longuement raconté est très ambivalent : la grand-mère (toute-puissante dans son retrait) symbolise une austérité (visiblement religieuse), un enfermement (spatial et temporel (la nostalgie)) qui génère une surveillance et une chaleur excessive qui provoque une inertie. Dans la mémoire s’associent des leçons pénibles, une colère de la vieille dame contre la “bonniche” mais aussi la possibilité de beaucoup lire et d’entendre les légendes familiales si fascinantes. On comprend déjà que le dedans le poussera à la fuite sans pour autant trahir le désir de raconter....Histoire d’une amitié, Dans un sous-sol complète la précédente en élargissant notre connaissance de la famille qu’il aime mais dont il a honte socialement et  développe notre découverte des capacités d’invention du jeune Isaac. Cette nouvelle très drôle repose sur l’opposition riche/pauvre (et tranche sur l’enfermement chez la grand-mère) : chez Marc on reçoit du (beau) monde (les bijoux scintillent), on est anglophile et la maison domine une falaise assez éloignée du sous-sol babelien) ; l'histoire connaît un renversement mécanique dû à la faillite d’un plan où, dans une scène à rebondissements, des tirades de Shakespeare tiennent une place étonnante (l’enfant est trahi par tous comme César par Brutus, Cassius, Casca…).

Le titre L’éveil dit exactement son contenu : des  écarts préparés depuis longtemps ont lieu. Fuite vers le port, volonté d’émanciper le corps et changement d’orientation dans l’écriture (nommer les choses). La lutte se poursuit contre le destin supposé imposé par le milieu et par le père (le violon). Il s’agit pour lui de se rapprocher du réel sans mépriser l’invention. Mais le désir de distance est inéluctable.

Nouvelle satirique consacrée à la scène et au milieu du théâtre, Di Grasso rebondit avec encore une scène comique où le petit chef des aspirants voyous, Kolia Schwartz, se voit vertement gourmander par sa femme. L’adolescent est plus libre et ses fréquentations sont douteuses. Fait hautement symbolique : il met en gage la montre de son père, sans son autorisation. Dans ces lignes, deux figures de l’autorité sont malmenées.

 

b)Importance de la réflexion littéraire

 

  Un des sommets du recueil Mes premiers honoraires, partiellement emprunté par Babel à un journaliste comme le révéla sa femme - mais complètement transformé. Dans cette nouvelle l’antithèse est frappante mais se trouve dépassée dans un beau finale : d’un côté des jeunes mariés géorgiens aux fréquents, retentissants et épuisants plaisirs nocturnes et, de l'autre, la solitude (et l’innocence) du narrateur qui se joint à une prostituée, Véra, qui n’est pas pressée de lui faire plaisir  et  même sacrifie à une scène de lavement qui n’est pas spécialement excitante quand on la compare aux ébats  des voisins.  Ce qui le sauve? Il raconte à Véra une histoire d’Arménien puis de marguillier, occasion en passant de livrer la théorie de son art tout en prouvant  combien il est capable de s’émouvoir jusqu’aux larmes de ses inventions et quel amour il éprouva cette nuit là. Très  elliptique ici, Babel révèle pourtant beaucoup sur l’argent, la vénalité, l’art, la séduction et... un secret oublié.

  Maupassant complète le texte précédent : dans un milieu plus aisé il va encore raconter son enfance ( entendons bien : le recueil raconte l'enfance d'un adolescent qui aimait inventer son enfance...) et se servir de son art de la traduction pour séduire. Ici domine une antithèse facile : d’une part, la misère sociale (vie de folliculaire) et affective sur fond de vache enragée à Pétersbourg, d’autre  part, des visites à une bourgeoisie juive (montrée sous un jour peu amène) qui veut se faire reconnaître culturellement et qu’il rejette tout en profitant de son argent. Sa traduction (il énonce une théorie très militaire du style) lui rapporte et il en fait profiter ses compagnons de misère. Mais cette aventure explique toujours mieux sa vocation avec son serment  (ne jamais devenir un bureaucrate) et  grâce à deux aspects de cette vocation : la dimension comique de ce qu’il peut raconter (et qu’il redouble en répétant parallèlement (et partiellement) le comique de l’auteur français grâce à la scène avec Raïssa enivrée et la chute des vingt-neuf livres de Maupassant) et, plus fondamentalement, à la lecture d’une biographie de Maupassant, le pressentiment de la vérité de ce qu’il faut endurer quand on est un écrivain (les faits rapportés étant inventés selon Le Bihan mais nous avons dit ce qu'il faut penser du mensonge chez Babel).

 

c) Quelques pas dans l'Histoire

 

 Le Voyage oppose l’errance pénible (le froid) et misérable provoquée par le démantèlement du front (avec un épisode d’exécution antisémite («on flanquait les Juifs hors des wagons, sur la voie ferrée») dont il réchappe par miracle), errance qui le mène à la capitale décrite dans sa lugubre anarchie mais qui lui offre un moment de "confort" passant par les restes (parfumés, moisis) de l’aristocratie chassée du pouvoir. Le narrateur laisse illustrer par Kalouguine (son ancien sergent qui l’avait prié de le rejoindre) le manque de scrupule («on ne vit qu’une fois») du nouveau pouvoir mais reconnaît sa participation à la traduction «de dépositions faites par des diplomates, des fauteurs de troubles et des espions.» au service de la Tchéka, fondée à Pétrograd même. Autrement dit à une pratique active de la répression d'État, ébauche de la Guépéou. Sur la foi d’une négation de sa judéité par Kalouguine ( « (...) mais il a rompu avec eux»), il fait un éloge de la camaraderie et ce n’est pas sans émotion et accablement qu’on lit la chute de ce texte : «C’est ainsi qu’il y a treize ans a débuté pour moi une vie magnifique, pleine de pensées et de joie.»....

  Placé sous l’égide de Lénine (ce qui n'est jamais innocent pour un calculateur) Le Ivan-da-Maria est comme souvent construit en deux épisodes : c’est tout d’abord l’évocation d’un lieu (Baronsk) présenté comme paradisiaque («contrée extraordinaire» par son abondance, sa propreté et sa beauté) et idéal pour le ravitaillement du nouvel état : il pourrait devenir un grenier à blé pour toute la région de Moscou); ensuite, c’est l’équipée un temps burlesque du vapeur motorisé (Ivan-da-Maria commandé par Korostélev) mais qui finira par des exécutions punitives. En arrière-plan menaçant, le front des cosaques de l’Oural, la guerre et, déjà, la répression sur laquelle le narrateur ne se prononce pas….

 

 

 

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