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5 juillet 2016 2 05 /07 /juillet /2016 07:25

                                                               

 

     «Il concluait son récit en disant que, après tout, chez nous c'était mieux que n'importe où ailleurs.» (pp168/9)

 

      «Parfois elles chantaient la chanson du mineur qui revient de la mine, ou celle de la maison de l'aimé qui n'est que pierres et toiles d'araignée mais qui aux yeus de l'aimée, est un palais avec des rideaux brodés.» (page 153)

 

                                     •••

 

            Un petit village de la Vénétie, collé à la montagne et entouré de hameaux. On nomme cet espace le haut Plateau.

 

      OUVERTURE «Le silence et la pénombre étaient remplis de souvenirs qui semblaient demander la parole


    Un jour d’automne, le narrateur (dans le récit apparaît souvent un Mario et on passe parfois devant la boutique des Stern ; enfant il aimait écrire) se rend dans un des hameaux : tout est mort, abandonné. Portes et volets sont clos. La nature a repris sa liberté et envahit tout. Beaucoup de temps a passé.


  C’est comme un lever de rideau. La chronique, toute de retenue, évoquera lentement les personnages qui vivaient  autrefois dans cet endroit après avoir connu, lors de la Grande Guerre, les violents combats entre Austro-Hongrois et Italiens

 

 Que s’est-il passé?  Pourquoi ce vide, cet abandon? C’est ce que nous raconte Mario Rigoni Stern dans un texte simplement profond publié en 1995. Un texte au bout duquel se trouve aussi une isba abandonnée.

 

          GIACOMO

 

 

    Né en 1920, enfant de ce pays âpre, vivant entre mère, grand-mère et sœur aînée (Giovanni, le père, est allé travailler trois ans en Lorraine, il ira aussi dans la région de Chambéry, plus loin encore, en Afrique, à la fin des années 30) avant de se rapprocher d’Irène, sa petite amie, Giacomo réussit bien à l’école et avec un corps très athlétique, court dans les alpages, s’amuse aux rythmes de la nature, profite de la mode naissante du ski. Il y a là de quoi faire une vie simple, riche, alerte, fraternelle. Ce ne sera qu’un destin tragique qui s’achèvera vers l’âge de 20 ans.


         SAISONS

 

    Le mot saison revient souvent à l’attaque des chapitres et le narrateur éprouve le besoin de donner à chacune sa couleur unique, son odeur précise, sa touche particulière. Ainsi juin c’est l’odeur du foin coupé. La chasse en automne apporte d’autres bonnes sensations. Chaque moment de l’année est associé à des fruits, à des fleurs, à des oiseaux : ceux qu’on capture, ceux dont le chant traverse l’espace et parle du temps qui revient. Grives «qui à l’automne, remplissaient les filets des tenderies», alouettes du printemps, coucous d’avril. Un autre repère dans le récit  : les fêtes qui scandent l’année (surtout la Saint-Matthieu, fête patronale avec «sa splendeur dans les rues et sur les places du chef-lieu» et avec  la venue  «d’alpagistes, bergers, récupérateurs, charretiers, bûcherons» qui se retrouvent «pour passer un peu de temps ensemble entre amis, boire un verre et manger la soupe aux tripes en y trempant leur pain.»
  On se croirait dans une société close où dominent répétitions et rites. Ce n’est pas si simple : ainsi, par exemple, l’hiver rigoureux apporte de plus en plus de skieurs qui, avec bien d’autres modifications beaucoup plus radicales, changent l’économie de la région.

 

UN VILLAGE APRÈS LA GRANDE GUERRE

 

  On le découvre en suivant son quotidien et celui de la famille de Giacomo. Le décor est sublime : jusqu’alors le travail des hommes l’embellissait encore («Au mois d'avril, avec l'arrivée du coucou, les travaux achevés apparaissaient si bien ordonnés, précis et harmonieux que le paysage s'en trouvait  agrémenté et, pour ceux qui montaient vers le Peraeitle, ils étaient si beaux à regarder que le lieu était appelé les "jardins".») Dans cette montagne que l'on ne quittait presque jamais (1) (la grand-mère ne connaîtra de voyage qu'une fois vers  Vicenza et quand Giacomo et Irène vont faire une balade en vélo aux limites de leur petite région ils ont l'impression de contempler un monde inconnu),  la vie est très pauvre et le repas du dimanche est une belle exception («la polenta sur le tailloir, du saucisson de couenne, de la choucroute et du petit salé attendaient Giacomo.») On ne se plaint pas et on se dit qu'il y a plus misérable que soi : ainsi Giacomo découvre-t-il dans quelles conditions la famille d'Irène vivait en 1916 (une quasi étable)).

  Mais toujours plus, il faut tout calculer (vendre une vache, un champ, planter tôt, travailler les terrains indivis) car l'autarcie relative ne paie plus malgré les (minces) envois du père de Giacomo. Il est souvent nécessaire de recourir au troc. 

  Pendant un temps, on a le sentiment que le narrateur nous fait vivre dans l’infra-historique. Les tâches sont réparties : semailles et entretien pour les femmes, récupération des métaux pour les hommes, "loisirs" utiles pour les enfants. On a dit l'importance des fêtes ; les usages antiques demeurent ; les enfants ramassent le bois ;  les règles non écrites sont respectées et la tradition fait que le village se soulève quand on veut lui imposer une nouvelle race de taureaux. On se dit que ce sont des rites venus de loin qui animent la petite communauté des villageois à la solidarité si précieuse. L'évocation de la réinstallation des cloches à l'attaque de la chronique est hautement symbolique : leurs prénoms reconduits, leurs fonctions respectées (le Matio pour les feux d'incendie, pour écarter les orages, pour réunir le conseil municipal; la Maria pour l'Angélus;  le Toni tout seul pour le glas des hommes; la Giovanna toute seule pour le glas des femmes et les deux ensemble sonnaient le glas pour l'enterrement.»), leur alliage embelli par les dons des hommes et des femmes en bagues et boucles d'oreilles et colliers. Mais dans le regard mélancolique du narrateur on ne devine aucun regret d'une Terre mythique (et pourtant quel geste d'Irène parmi les narcisses!) ou d'une Tradition toute-puissante et irrécusable : seulement la conscience de variations qui construisent un Temps dont l'homme n'est pas brutalement exclu et où chacun se connaît (les noms des personnes s'accumulent et résonnent dans le livre de façon étonnante).

 

 L’Histoire

 

  Elle n’a jamais été absente, il s’en faut. Il y a peu alors, la Grande Guerre est passée : on verra qu'elle est encore là, comme un spectre. (2)  On a vu que dans la montagne ont été livrées de furieuses attaques entre Italiens et Autrichiens. Des légendes se répètent et surtout demeurent, à peine ensevelis, des restes des combats. Giacomo et ses amis vont y faire de la récupération de munitions afin de vendre le cuivre et le plomb. Pour Giacomo une place de cinéma (un Tom Mix) est à ce prix.

 

  La crise économique vient jusque dans la montagne : le père a déjà émigré à deux reprises, Olga, la sœur aînée se marie avant de partir en Australie avec son fiancé. Les apprentis ne sont pas payés. «À l'époque il y avait des gens qui ne pouvaient même pas s'acheter de quoi accompagner la polenta et tous les trois, quatre jours, dans l'attente de pouvoir vendre ce qu'ils trouveraient en creusant, ils prenaient du sang au cou de la vache qu'ils avaient dans leur étable et ils le mangeaient cuit avec de l'oignon.(...) Beaucoup d'enfants attrapaient les oiseaux dans la glu ou avec une fronde, c'était là, pour certaines familles, le seul plat de viande.» Devant le peu d’offres de travail, la récupération  deviendra une activité majeure malgré des prix dérisoires mais salvateurs à force de fouilles et en dépit des risques : nombreux sont ceux qui en sortent mutilés ou qui en meurent. On entre à nouveau dans l'interminable et froide saison de l'Histoire.

 Par petites touches, par quelques quelques faits encore mineurs, l’invasion sournoise mais massive du fascisme apparaît dans le quotidien de la région : on dépossède, on exproprie, ce qui revient à liquider l’économie précédente. Commence alors en quelques années la deuxième guerre de la région, guerre idéologique dans un premier temps : l’école (pour le temps long de l'appropriation et de la réécriture du passé - la sagacité des anciens ne suffit pas à les contrecarrer) et, plus tard quand viendra l'électricité, la radio (pour le temps court de la propagande, comme lors de la déclaration de guerre à l'Abyssinie (si riche «en or,  pétrole, fer café, terres fertiles à exploiter»!)) diffusée sur la place devant la mairie) jouent un grand rôle.

 La crise de 29 et la réévaluation de la lire aidant, le chômage et l'austérité progressent dans l'économie "modernisée" de la région. Il faut alors instaurer un régime de plus en plus oppressif voire répressif.

 Avec méthode, on embrigade la jeunesse avec le sport et avec les camps. Ainsi en août 31 on installe un rassemblement pour les enfants des Italiens qui sont à l’étranger : le père de Giacomo y travaillera deux mois et profitera du gâchis des cuisines pour nourrir mieux les siens.  Des personnages fascites de relative importance viendront visiter le camp. On enrégimente («balilla, avant-gardistes, jeunes fascistes, miliciens, Petitres Italiennes, Jeunes Italiennes, femmes fascistes» - les majuscules pullulent et grossissent). On normalise le vocabulaire (gare à ne pas employer camarades au lieu de compagnon !). On encadre, on encourage la surveillance des voisins, la délation, on recrute pour le parti, ce qui donne de beaux avantages (en termes de places et de pouvoir). De plus en plus, la société fasciste mobilise à tout-va en ne tenant aucun compte du savoir né de l'expérience séculaire (ainsi l'épisode de la race des taureaux). Parmi les jeunes, les moins convaincus cherchent une fonction qui les mettrait à l'abri de l'émigration ou de la guerre. Pour masquer les échecs intérieurs on joue l'union en vantant la guerre lointaine et la colonisation qui doit tellement rapporter. Il y a longtemps que sous le fascisme la mendicité est interdite. Signe que la pauvreté (visible) a disparu....

 On conditionne aussi par les travaux, évidemment gigantesques : on connaît l'idéal fasciste de l'architecture écrasante (un jour, Giovanni sera perdu dans la nouvelle gare de Milan). Dans la montagne, un aéroport militaire est programmé (le souvenir de D'Annunzio est encore dans les mémoires) : il privera les locaux de ressources agricoles évidentes. Plus édifiant encore, plus grandiloquent : on a entrepris pour quelques années (l’hiver interdisant les travaux), en face du hameau,  sur les collines des Laiten qui servaient de terrain de jeu aux enfants, un chantier lourdement symbolique : un colossal ossuaire tout de ciment et marbre sans défaut qui sera inauguré en juillet 1938 par le roi (d’Italie et d’Albanie, empereur d’Éthiopie…) et visité par le Duce lui-même. Pour ce triomphe du minéral et du monumental fascistes on alla aussi bien déterrer des cadavres (dont ceux du champ de bataille et des fosses communes) que désinhumer des cimetières de la région : «Ainsi furent détruits bien des cimetières tranquilles au milieu des près et des bois, remplacés par ce grand arc de style impérial...» Sous le fascime on mobilise même les morts....


  Une fois cette construction achevée, la crise locale se renforça.

 

  Qu'on ne se méprenne pas. Cette chronique évoque l'Histoire mais sans prétendre à la synthèse. Par quelques faits, elle se contente d'aider à comprendre concrètement ce qu'il advint et de saisir de l'intérieur la logique de l'élimination d'une forme de socialité.

 

CONTRE-HISTOIRE

 

  «Le Colonel fou est comme ces types qui croient qu'ils ont raison: ce qu'ils font est toujours juste. Comme le Duce.»

 

  Si beaucoup adoptent le fascisme par conviction ou par intérêt et opportunisme, la chronique montre bien que l’adhésion n’est pas unanime. Peu éduquée pourtant, la grand-mère de Giacomo sait toujours rectifier ce que la propagande diffuse. Giovanni a beaucoup appris de sa guerre dans le Bataillon Bassano, 6è régiment de chasseurs alpins. Il a une connaissance précise de ce qui s’est réellement passé (les révoltes pacifistes qu’on liquida par les armes, la solidarité provisoire avec l’ennemi pour des raisons humaines qui dépassent la notion de camp). Ici et là, on parle du socialisme à voix basse ; certains rêvent de la solution soviétique («Il faut espérer dans la Russie, c'est les Russes qui tiendront tête aux Allemands. Le peuple allemand se laisse influencer par les capitalistes fabricants d'armes, mais en Russie la classe ouvrière est au pouvoir. On en a assez, nous, de la faim, de la misère, de l'émigration et de la guerre. Il serait temps de se réveiller.») ; on parodie avec talent le Duce et le père de Giacomo le critique parfois. Pendant le chantier de l'ossuaire, quelques mains écrivent au charbon “le DUCE AU POTEAU” ou encore “À BAS LE FASCISME ! MUSSOLINI SALAUD” “VIVE L’INTERNATIONALE ! VIVE LÉNINE". Comme il y avait du retard dans le paiement des travaux de ce bâtiment manifeste, un jour, une grève prit forme spontanément. Convoqué, Giacomo, qui y participa, s'en sortit par une excuse inventée et un impeccable salut à la romaine. Il ne céda pas à l'invitation d'espionner les ouvriers pour le bien du Duce.

 

 Plus tard on apprendra que deux frères cordonniers de profession distribuent (en habit fasciste) «des feuilles de propagande antifasciste qui sont lues et cachées sous les tas de bois.» Sur l’Abyssinie, comme quelques amis, le père de Giacomo est d’une grande lucidité mais il lui faudra aussi partir pour faire vivre les siens. Au moment de la déclaration de guerre Nin Sech maudit le fascisme et la maison de Savoie ; peu avant, il avait eu des mots qui condensent tout le livre :

 

«Pensez un peu, disait Nin, d'abord tirer pour tuer les hommes et maintenant aller à la recherche des obus pour pouvoir manger!» Et tuer encore, faut-il ajouter.

 

 

LA RÉCUPÉRATION

 

    Cette activité aux formes multiples domine la chronique. Stern n’en fait pas un symbole mais l’occupation de tous condense la dérision tragique de ce moment de l’Histoire. Les combats ont fait là-bas des milliers de morts (Italiens, Autrichiens, Anglais, un peu plus haut dans la montagne). Ceux qui, sans en tirer un profit militaire ou civil, ont survécu à la guerre savent bien son inutilité profonde et le détournement cyniques des héroïsmes. Elle n’a rien changé au sort des miséreux et pour survivre dans une économie fragile et sabotée par le fascisme il faut exploiter ce qui est resté enfoui dans la terre. Et, au bout du compte, ce qui n’était qu’une pratique de survie deviendra une recherche presque à temps plein, les restes de la première guerre (qui tuent encore ceux qui prospectent sans prendre de précautions) servant à l’armement de la suivante. Au lieu de cultiver au mieux la terre, on la fouille pour augmenter une culture de la mort. Certains obus servaient de vases pour les tombes: ils serviront à la conquête de l’Éthiopie.
    Emblème de l’absurde, la récupération a une autre fonction : pour les combattants de 1916 et leurs descendants la fréquentation des galeries et des tranchées où gisent encore des morts et leurs armes se transforme en une véritable leçon d’humanité et d'histoire. Dans ces fouilles, on comprend, outre la folie des ordres («Mais regarde un peu ces pauvres bersagliers. Leurs bicyclettes sur l'épaule grimpant cette pente où on a du mal à tenir debout sur ses jambes. Où voulaient-ils aller? À Trente à bicyclette en passant par les montagnes? Il faut vraiment dire que les commandants étaient fous!»), les réactions des combattants, leur courage, leurs faiblesses inévitables comme leur besoin de solidarité avec un "ennemi" jeté dans la même tourmente pour des raisons qui ne peuvent que dépasser tout homme sensible. Le père de Giacomo tirera la rude leçon de l'Histoire :« Pour savoir comment les choses se sont passées, les commandants devraient venir apprendre chez les récupérateurs et non pas lire les histoires dans les livres.» Mais resteraient-ils des commandants?

 

 

«Je suis mon destin»

 

 

   «Des fois le temps va vite, des fois il va lentement. Comme tu vois, ils m'ont mis dans l'infanterie. Je suis mon destin.»


  Quand il voulut trouver une place qui ne le compromettrait pas trop, Giacomo chercha une fonction proche de ses passions, l'inspection des forêts (il savait si bien la classification des arbres et des plantes). Quelque chose s'y opposait. Excellent skieur, il ne fut même pas chasseur alpin : placé dans l'infanterie, on le ballotta de poste en poste pour finir par l’envoyer sur le front russe. Dans la société fasciste il y a toujours une archive prête à servir.

 

 

 

          Sans grands mots, sans célébration factice, sans voix forcée, ce beau livre parvient à dire une tragédie commune alors, hélas. Malgré la pudeur du narrateur le cœur se serre quand on lit la dernière rencontre de Mario et de Giacomo sur un quai de gare et l'ouverture de la chronique se comprend d'autant mieux. On voudrait tellement que Giacomo ait eu la possibilité de rendre Michel Strogoff qu'il devait à Mario.

 

        Que reste-t-il de Giacomo ? Ce modeste tombeau à l'abri de toutes les emphases, le souvenir de quelques gestes simples mais inoubliables (comme ces cadeaux si noblement pauvres qui parsèment le récit et soudent une humanité) et, gravés en nous, à jamais vivants, les mots écrits (au temps présent) avec un morceau de charbon dans une isba abandonnée.

 

 

Rossini le 11 juillet 2016                      ... à Beppe...

 

 

NOTES

 

(1) En dehors de l'émigration provisoire pour le travail ou définitive («Maintenant dans les familles et dans les hameaux ils étaient habitués à voir partir les parents et les voisins; la France, la Suisse, l'Australie, l'Amérique, l'Afrique étaient des lieux lointains mais familiers également, car tout le monde avait un proche dans un pays ou dans un autre.»)

(2) Au chapitre 17, on lira le troublant récit de Nando de l'Ecchele.

 

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Published by calmeblog - dans chronique
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