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29 mai 2016 7 29 /05 /mai /2016 09:45

« Le monde est à la fois plus grand et plus petit qu'il y paraît, déclare-t-il. Par son fourmillement démesuré, il donne le sentiment de l'infini. Cependant, il s'en faudrait, semble-t-il d'une formule à découvrir, ou d'une attitude mentale à parachever, pour les contracter tout entier dans une prise globale où, des vivants et des morts, les domaines respectifs ne seraient plus séparés.» (page 137)

 

 

 

      Audiberti? MARIE DUBOIS, publié en 1952?

     Il y a de longues jambes de soie? Évidemment. Des bars d’angle, des hôtels chancis? Bien sûr ! De la banlieue, de la campagne, un lieu idéal avec de la pêche à la gobie? Oui, oui. Du liseré noir sous les ongles, des dents fétides, des morues, des bigorneaux ou du boudin dans les poches? Des remarques de grammaire? Des observations politiquement incorrectes comme on ne disait pas en son temps? Oui, oui, encore oui.
   Audiberti se répéterait-il? Jamais! Audiberti c’est l’invention permanente, le regard toujours inédit, l’hymne au détail universel, la flambée d’inattendu. Un sourcier qui fait monter des geysers des dictionnaires, même pour ce qui commence par un modeste fait divers.

 

    Marie Dubois ou le roman de la pitié maladive et du mal, de la pitié comme agent du Mal. Marie Dubois, un roman qui donne la sensation de partir dans tous les sens (cheminement le plus sûr du sens audibertien), de tout mélanger et qui vous étonne par sa construction. Le piège pour le lecteur résidant  dans la capacité virtuose du narrareur à épouser empathiquement des choix qui ne sont pas (complètement) les siens et à parer de tous les prestiges de son art les failles d'un être. L'art de la monstration cachant la démonstration d'une fable qui ne néglige pas le carnaval.

 

     Marie Dubois (1)

 

     Mais laquelle?

 

    Une jeune activiste idéaliste qui a choisi de mourir aux côtés de son amant dans un hôtel de Vitry? La Marie Dubois que son grand-père, un avocat de renom, vous présente comme bien vivante? L’héroïne d’une étrange nouvelle lue dans La Quinzaine de France où il est question d’un lupus? Une Marie Dubois qui aurait un lien avec le milieu de la boxe et à qui, lors d'un grand combat, le héros aurait prêté un «crayon tout mine très noir»?

    Et cette Marie qui était-elle? Une nouvelle Simone Weil, une sainte de vitrail, une tapineuse qui avait le sens du plaisir et des affaires?

 

  Il vaut mieux commencer par le héros, si peu héros.

 

  Loup-Clair Colargolo, ci-devant représentant en encyclopédies, inspecteur débutant à Gneugnies (Seine, alors), commence sa carrière avec le suicide d’un couple (Marie et Marcel (chauffeur de taxi, licencié ès lettres, ancien artilleur, fils de pasteur suisse)). L’enquête ne devrait pas prendre beaucoup de temps car le suicide est avéré : gaz (plus gardénal pour elle - il faut peut-être dissimuler ce point). Peu de jours après, nouvelle mission. Il faut aller à Bicêtre, l’hospice où le bleu déprimant désigne les vieillards («larves à franges, Parques malodorantes »), et mettre les menottes à Tralec, Émile, soixante - seize ans, qui s’est mal conduit. Encore de la routine et donc une entrée facile dans le métier. En principe. Même si le cantonnier de Bicêtre le prend pour un des pensionnaires...«un malade, un pauvre, un vieux!»

 

   Loup-Clair

 

   Natif d’Impitre, là-bas dans le midi, il vit à Villejuif, rue Bonduel, avec Rafalde (un nom de poisson), sa mère plumassière : après avoir résidé rue d’Enghien, elle avait cru pouvoir se rapprocher de la nature...mais il est vrai qu'elle ne sort jamais.

  Presque trentenaire, gros, lourd d'allure (la centaine bien pesée), d’apparence générale «molle, triste, vaincue», son hygiène est limitée parce qu’il ne se change qu’en esprit (expression profonde pour tout le roman) : quand il porte plusieurs semaines de suite une paire de chaussettes trouées il la double avec une autre paire mais, fatalité, la deuxième couche se troue au même endroit....Il faut faire beaucoup d’efforts pour le remarquer et, jusque-là, le manque de reconnaissance ne l’affecte que par un laisser-aller dans le maintien et par la négligence dans le souci de soi.


  Loup-Clair est l’étourdi (il se trompe d’étage dans un immeuble, de direction dans les couloirs du métro, confond les portes de Paris); il est aussi le timide, la trop grande bonté incarnée : ne supportant pas l’injustice, il a du mal à sanctionner au nom de la loi, ainsi rembourse-t-il de sa poche ceux qu’il met à l’amende. Il se dit que «plein de bonté, il n’était bon à rien.»  Bien plus cultivé que la moyenne de ses collègues (à Bicêtre, quand il franchit la porte «il se demandait où étaient Latude, Lacenaire, les fous de Pinel, les forçats de Victor Hugo, le magicien Perditor, le diable vauvert, les treuils des vénériens.»), sa parole est de grande qualité mais personne ne l’écoute. Sa candeur est à peine croyable, en particulier dans le domaine sexuel malgré sa fréquentation épisodique des rues Quincampois et Nicolas-Flamel (on appréciera l'humour profond d'Audiberti) qui servent à son éducation plus théorique que pratique.


    Peureux devant ses collègues, devant Bicêtre, devant sa mère, il a peur des femmes, de la police, il a peur de tout. Il est le mou et face à lui «tous les visages se durcissent». «En fait, il ne se sent de la famille de personne».


   On peut croire le narrateur quand il dit que ce jeune policier a «une répugnance inimaginable envers les réalités physiques.», propos qui explique toute sa quête. Ses collègues et leurs grossièretés l’insupportent, en particulier Dudule, c'est son nom, qui engueule, tabasse «sans plus le moindre indice de pudeur.» Prêt à tout prendre sur lui, à tout encaisser, Loup-Clair se sent incapable de violence. Longtemps il est indifférent à l'indifférence.

 

  Cette vie de cloporte va connaître une mue radicale: le mollusque va devenir amoureux et il croira enfin naître à l’occasion d’une... mort.

 

Une histoire d’amour

 

    Loup-Clair sera donc sur les lieux du suicide au gaz - ses premiers morts, en dehors de ceux de sa famille. Regardant à peine l’homme, il tombe en arrêt devant le corps de la morte : «Sur le parquet brillait la merveille. La femme.

Elle était couchée dans ses courbes. Sa chemisette bleue et sa courte jupe grise voilaient et surexcitaient la disponibilité des cuisses, des jambes, de la poitrine. Elle appartenait à qui voulait dans l'abandon de la nature. Elle respirait de cette respiration particulière des statues, vibration lumineuse, celui qui regarde est halluciné.» (j'ai souligné) Peut-être inattentif, le lecteur devra pourtant retenir un passage voisin : « Loup-Clair regardait la jeune femme étendue dans sa douceur. Il pensait que si lui, que les femmes ne regardaient jamais, une femme comme ça, si jeune, si douce, si jolie, l'avait regardé, l'avait voulu, il serait devenu fou de bonheur, il serait devenu fou, il se serait prosterné, il aurait tout fait, mais les femmes ne le regardaient jamais. Il serait devenu plus grand que les hommes, mais les femmes ne le regardaient jamais(L'italique n'est pas d'Audiberti)

 

   Loup-Clair garde pour lui le cahier relié de noir qui contient les explications du choix de la jeune femme, une photo d’elle (on ne voit pas le corps dont l'image obsédante l'accompagne désormais) et un tube de gardénal qu’il reconnaît avoir été à lui car il l'avait oublié naguère dans un hôtel. Pour qu’il n’y ait pas d’autopsie, il le dissimule.

   L’éclair de la cuisse demeurant en lui, s’embrase alors une passion éblouissante, nullement nécrophilique mais passablement fétichiste (il conservera une pincée de terre de sa tombe, l'herbe du mur du cimetière, deux photos). Idéalisée dans un singulier culte marial («Vaste comme une divinité infinie dans sa nature surnaturelle de morte, où de toute part il la rejoignait en lui même par la grâce de la vie (…)»), la suicidée devient l’obsession de Loup-Clair, sa déraison de vivre. Le lyrisme audibertien s’en donne à mots joie, quitte à nous égarer longtemps pour préparer le choc.«Ils se prenaient avec une chasteté surhumaine dans les diamètres de l'illimité

   Après avoir pris en charge l'enterrement de Marie, Loup-Clair connaît une métamorphose progressive dont le texte distingue les étapes, la plus déterminante étant la volonté de savoir qui donnerait pouvoir et puissance («Il sait, comme si les anges lui téléphonaient, que, quand il saura tout sur Marie, il saura tout. Il saura tout sur tout.»)

  Au départ, Loup-Clair se rase, ne se lave plus mentalement. Ainsi, moins sale, «il ne buvarde plus l’univers».  Aspiré par la pure lumière il tente de sortir du tombeau du corps. Plus tard, en lisant le cahier noir (une sorte de journal d'une jeune femme très marxisée, qui se voue à ce qu’on appelle aussi des “établis” («(...) elle a jusqu'au bout, éprouvé, épuisé une expérience prolétarienne, spiritualiste, à Vitry, à Villejuif.» (l'italique est d'Audiberti)), il réécrit le passé de Marie en fonction de lui et des coïncidences qui les ont fait se croiser : elle était là quand il traversa les voies du métro ; lui-même emprunta le taxi de son amant ; elle avait lu dans l’Encyclopédie universelle qu’il vendait jadis ; et le tube de gardénal... Pour se complaire dans un amour  obligatoirement pur (car forcé par la mort) il imagine que la relation entre les amants suicidés n’était que "platonique" (Marcel était fils de pasteur et, qui plus est, suisse donc neutre...: une conversation d’un soir avec des journalistes le poussera même à croire à une invalidité). Bref, ce ne pouvait être qu’un couple d’anges...malgré l'affirmation de Dudule qu'il veut rejeter et selon laquelle Marie traînait sur «le terrain du cirque.» Et l’amour de Loup-Clair tient d’une sorte de mystique qu’Audiberti sait nourrir avec des images dignes d’un missel de l’enfance («Marie, elle, elle était les femmes, les vertus, les églises dans leurs grande et générale figure de chasteté.») (2)

 

Le mal


    Par un jeu de projections et d’intro-projections l’idéalisation de la jeune femme disparue se renforce à l’aide d’une dévalorisation du masculin qui sert une androphobie peu commune («(…) la barbarie préhistorique du conditionnement viril») à laquelle Audiberti prête ses formules les plus drôlement rabaissantes : «la nature masculine et sa pointe particulière, molle, aveugle, burlesque, violente.»; «Il en arrivait à se demander si vraiment, c’était vrai, si les hommes ont vraiment au centre du corps, ce cigare en peau de paupière assorti d’abricots mal rasés.» Pas de doute : Loup-Clair arrive à se convaincre «que la rudesse du monde se rattache aux viscères masculins de la génération et de la jouissance, aux hommes, au cordonnier de la rue des Vignettes (…).» L'incarnation est le Mal, ce qui n'est pas loin de la conviction de Marcel  : «Il disait que ce que nous faisions [l'amour] marchait avec la guerre, avec le malheur, avec la police, avec la maladie.(...) Il m'embrassait encore, c'était comme une pluie sur moi, partout, même sur mon front .Il disait qu'il fallait absolument bâtir quelque chose, quelque chose de merveilleux, l'unité des hommes, construire des ponts d'or, mais il y a trop d'hommes et trop de femmes, tous font ce que nous faisons, il faudrait être le seul couple, il faudrait aller plus loin que les hommes et que les femmes (...)» (L'italique est d'Audiberti comme toute citation du cahier noir)

  Petit à petit, les consolations, les compensations apportées par l’idolâtrie laissent paraître des signes qui finissent par faire symptômes d'illusion de toute-puissance de la pensée: le policier débutant éprouve à la fois honte et envie devant le riche bureau de son supérieur et plus largement devant toutes les manifestations de mépris envers ses qualités pourtant évidentes. Son désir de domination se développe : «Quand Loup-Clair aurait la puissance, il tuerait les hommes, leur sexe; leur malheur, leurs guerres, leur cruauté.». En narrateur aux pouvoirs qu'il veut croire magiques Loup-Clair réécrit encore et encore toute la vie de Marie, la plie à ses fantasmes de pureté. Pourtant, il manque d'imagination: «Mais à part ces délires tenus en main où il s'épanouissait dans le beau rôle, qui devenait toujours de plus en plus beau, il était bien incapable d'organiser une histoire extérieure à lui, de construire des caractères, d'agencer des épisodes

 

  Il suffira qu’au cours de sa seconde enquête, l’homme qu’il devait arrêter à Bicêtre (Tralec, né à Crécy..) lui révèle une vérité pour qu'explosent ses digues de défense psychique. Dudule avait raison. Le terrain du cirque.... Et une fois de plus (que d'écriture dans ce roman! le cahier noir devant produire son or) il réécrira la biographie de la jeune morte mise au service d'une mythomanie délirante: «Mais la puissance, la puissance et les pouvoirs commençaient.» Dans les passes de Marie sur «le terrain du cirque» il s'agit toujours pour Loup-Clair de percer le mystère charnel : «Avant d'oublier tout à fait sa faiblesse, son innocence, que la "révélation" n'avait pas encore tout à fait fanées, il voulait voir ce qu'elle avait vu quand, sur cette terre, dans le terrain du cirque, la nuit elle rampait comme une chienne afin de fatiguer, d'épuiser la malice des corps, afin de racheter avec de la banlieue et de la maladie l'intelligence et la lumière qui étaient en elle.» (l'italique est d'Audiberti ; je souligne lumière). Le curieux prénom devient évident:  Loup à la recherche de la clarté.

 Mais la pathologie éclate : Loup-Clair se retrouve dans une sorte de Fort-Chabrol (une maison achetée par sa mère...) qui tient à la fois de Jules Vernes et de Wilhelm Reich et il bascule dans un délire de toute-puissance que la démocratie parlementaire semble pouvoir tranquillement absorber...

 

 

      Ce roman reste étonnant aujourd'hui. Dans sa dimension de fable (3) il est indissociable de certains aspects de L'ABHUMANISME publié en 1955 mais dans l'ensemble il est surtout une autre illustration de l'art audibertien. Sa construction (tout s'est joué ou plutôt ne s'est pas joué quand Loup-Clair avait quatorze ans et qu'il ne parla pas à la star Mignonne Pécher au milieu des plumes travaillées par Rafalde (4)) est remarquable sans qu'elle affecte son penchant pour l'apparente digression : à première lecture on a la sensation d'une improvisation permanente, tout et rien étant la source de réflexions ou d'observations sur des lieux, des êtres, des objets qui ne les méritent que grâce au regard et aux mots du narrateur.

Le traitement du réel est étourdissant. Si l’on veut parler de “réalisme” il faut admettre qu’il est inédit. Socialement, rien ne manque : la grande bourgeoisie,  sa mondanité, le milieu politique (vers la fin du roman seulement) et ses discours pastichés de façon hilarante (Audiberti se glisse avec humour dans toutes les rhétoriques (la gendarmesque comme la philosophique ou la marxisante (le cahier noir)); la «terrifiante» banlieue, la peuplade suburbaine, ses langues inventives (l’argot, le familier, les impropriétés), son espace, cette prison des corps, ces lieux de deshumanisation conçus pour le  bonheur du peuple (la cité locative Jeanne d’Arc) ; la misère sous bien des formes, sa grisaille, ses odeurs, ses sanies, les infirmités, les maladies («Il cheminait, à Belleville, dans les quartiers marqués d'épingles blanches, rouges, violettes, jaunes, signalant les tuberculoses ouvertes, les phtisies enrayées, les pneumothorax ou le décès récents de poitrinaires.»), les vieillesses, les mouroirs (Bicêtre, les cris dans la nuit), les violences (familiales, de voisinage, policières (Dudule en tête)), les inventions de la survie quotidienne. Aucun naturalisme chez cet adversaire des systèmes : Audiberti ignore le déterminisme du sang, de l’instinct, il ne met pas en formules l’explication de la domination, il formule la misère sans peser, ce qui accable d’autant. Dans le sordide restitué il reste l’élan de la restitution, la vérité du détail («le bruit sucé du cuir des gants» de boxe), la justesse («Il mentait à la vérité, d'abord, et, ensuite, au mesonge.») ou la beauté de la formule qui dit tellement sur Audiberti  (« Pour lui, tous les mots étaient en relief mais tous les objets étaient plats.»)

 

     Contrairement aux illusions de son personnage et aux certitudes de tous les autres, Audiberti se garde bien de prétendre tout révéler. Mais il aura tellement dit sur lui.

 

 

Rossini le 3 juin 2016

 

 

NOTES

 

(1) On sait que c'est sur le conseil de Truffaut et après lecture du roman d'Audiberti que l'actrice avait choisi de s'appeler ainsi.

 

(2) «Quand il irait, à la Madelaine, satisfaire ses désirs, il l'aurait avec lui. Il lui demanderait pardon d'être oblié de faire ça, parce qu'il était un homme jeune, et de le faire avec une autre, mais en apparence seulement. Dans la mystérieuse immensité du monde, en attendant leur assouvissante rencontre dans des formes qu'il ne pouvait imaginer, aériennes c'est probable, transparentes, bleutées, c'était elle sa femme; c'était elle son âme.» (j'ai souligné)

 

(3) Fable gnostique suggère Henri Bouiller (EUROPE, avril 1986), non sans pertinence mais sans rien dire de la fin du roman. Fable incontestablement philosophique.

 

(4) L'oiseau, la plume (y compris mécanique), le vol, l'envol constituent (avec la lumière) la thématique la plus forte du roman.

 

 

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Published by calmeblog - dans ROMAN
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