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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 07:08

 

 «Commencer à ne pas être.» (p. 86)

 «Derrière ce qui sépare vous vouliez saisir ce qui fonde.» (p.43)

 


    Écrire sur Rothko est sans doute un des défis les plus hauts de la critique picturale. Poète, romancier, essayiste, Stéphane Lambert, après un livre sur Monet (2008), avant un autre sur de Staël (2014) offrait en 2011 un petit volume d’une rare pertinence.(1)

 

 

 L'enjeu

 

Le fond unique d'où tout part, fond devenu sujet avec seulement la couleur comme forme, l'émotion comme medium, l'effacement comme évanaissance.

 

 Prélude

 

  Pour commencer, Lambert livre ses impressions sur deux  villes visitées. Celle de la naissance. Celle de la grande œuvre.

Houston, ville peu engageante, ville qui donne la sensation de vide, d’apesanteur, «de calme quasi lunaire».

Dougavpils (anciennement Dvinsk), deuxième ville de Lettonie aujourd’hui, largement détruite pendant la guerre, encore héritière de l’ère soviétique, en architecture en particulier, à une exception près. Le seul point qui retient l'attention du visiteur : les couleurs des petites maisons en bois en dehors de la ville.

Lambert tente d’imaginer ce que le jeune Rothkowitz absorba des yeux en allant en douze jours de mer d’un pays à un autre alors qu’il n’avait que neuf ans. D’emblée le visiteur fait quelques propositions qui orientent notre lecture en imposant un style : «Frappé par l’évidence : Rothko a inventé un pays imaginaire logé dans la ligne de faille. Le défilement des images fondues en une seule. Ou plus exactement : la résurgence d’un fond avant qu’il se fragmente. Le monde hors de sa réalisation. Origine et destination brouillée sous la solution idéale de la couleur. Espace détaché des années comme un morceau de banquise flottant au milieu d’une mer égarée. Et s’y dissolvant. Ce sont là mes premières impressions.» Outre la prédominance de quelques prépositions et d'adverbes, nous avons souligné ce qui relève de la géologie et plus largement de l’espace, rarement séparable du Temps; ce qui a trait au mouvement, à l’unité et, élément capital, ce qui mène à la dissolution.

  Lambert se demande ce qu'il cherche dans cette ville modeste quittée si tôt par Rothko. Son silence fut-il oubli, ou mieux, la mémoire n'aurait-elle pas cherché «à atteindre un nouveau lieu où héberger tous les autres»? (je souligne) Il précise parfaitement son intention: «Je n'étais pas venu à Dougavpils pour voir le lieu où Rothko avait passé son enfance - ce lieu n'existait plus. Non, ce qui m'avait poussé là-bas, c'était moins l'illusion d'y retrouver le paysage originel que le besoin de ressentir son effacement. Je voulais voir la lumière irradier de la perte. Percer derrière l'oubli.»(J'ai souligné).

 

 

 Un mécontemporain

 

  En de rares et brèves remarques l'auteur donne des signes d'agacement devant quelques aspects de la modernité et de ses "vendeurs de bonheur": il rejette la lumière néonisée, l'artifice des quartiers dits branchés (à Londres par exemple), le gloussement de certains visiteurs de musée adeptes des selfies ; il déteste le mot méditation devenu cache-misère et, dans l'ensemble, le vocabulaire des orthodoxies usées ou faussement neuves...On n'est pas étonné qu'il rappelle de temps en temps le tranchant de la parole de Rothko.

 

 

Vous

 

  Assez vite, dans la première évocation de ses voyages et de ses visites en solitaire apparaît, par delà la mort, moins un dialogue qu'une adresse monologuée à Rothko. Elle s'insinue quand il est question de l'écriture de ce qui deviendra (de façon posthume) La Réalité de l'Artiste. «La dépression naît de forces contradictoires que l'on porte en soi et que l'on n'arrive pas à ordonner - les circonstances extérieures ne font que révéler notre impuissance à en découdre avec l'adversité. Et l'adversié est ici de taille. La situation critique de votre mariage avec Edith. Et la voix assourdie des démons de l'enfance resurgissant à travers les chants nazis en provenance d'Europe. L'actualité réveille les peurs et vous convainc d'adopter la nationalité américaine. Dans votre travail vous êtes au point mort.»

Plus loin, pour dire la disparition le vous sera encore nécessaire.

Vous, un pas respectueux vers une des peintures les plus personnelles dans son apparente impersonnalité.

 

Deux parties


Dans un premier

                    temps, le texte qui n’a surtout rien de la thèse (2) insiste sur quelques éléments biographiques (le déracinement qu’il estime trop peu examiné, Portland, la mort prématurée du père, Yale, la découverte du dessin enseigné aux enfants, la mort de la mère, la reconnaissance publique vite jugée vaine et inutile face à la solitude) et souligne les points qui lui semblent décisifs au plan esthétique: les premiers textes de réflexions générales (non pas les textes offensifs comme ceux du groupe TEN, cet aspect étant résumé par le seul mot de colère mais la brève et très convaincante analyse des "articles” recueillis dans La Réalité de l’Artiste), le moment de l’absorption des figures, l’importante année 1948.

Quelques repères donc : les étapes majeures, les influences décisives, les doutes, les crises, les choix qui isolent encore plus d'anciens amis devenus envieux. Mais dans ce cheminement facilement compréhensible a posteriori (gloire aux critiques de l’époque qui surent le deviner !), il excelle dans la définition des grandes options de cette œuvre en privilégiant ce qui se passe à partir des Seagram Murals  (et de leur désistement en faveur de la Tate) et qui "finit" à Houston (lieu de l’affranchissement, du retranchement du réel) (3) en passant par la Rothko room de la Philips Collection - sans oublier les dernières années et l'atelier de la 69ème rue.

 

La deuxième partie,
                         dominée par l’exergue L’effacement soit ma façon de resplendir. (Philippe Jaccottet) est l’évocation d’une série de visites d’expositions que Lambert eut la chance de connaître : Londres, la Tate Modern qui accueillit neuf des Seagrams et qui exposa (dans l’hiver 2008-2009), The Late Series  qui correspond à ce qui fut créé en même temps que les sept peintures murales prévues initialement et aux Dark paintings allant des Fours Darks in Red jusqu’aux derniers Black on Gray ; Houston, sa découverte progressive de la chapelle  (Eckhart et carnet de notes en main) : il veut reproduire «[ses] propres émotions devant elles [les peintures].»

 

 

 

Voie 

 

  «Il y avait un chemin enseveli dans le mystère de l'infiguré


    Inlassablement Lambert parle de chemin (“épineux” - celui du dénuement), de marche, de parcours, de voie, parfois de navigation. Ce chemin qui s’invente à chaque pas permet aussi le cheminement singulier du spectateur :ainsi celui de Lambert, son expérience de Rothko.

  Où mène la marche du peintre? Peut-être vers la reconnaissance, sûrement pas la gloire et les profits qui l’accompagnent. Seulement vers la reconnaissance de ce chemin austère et radical qui s’ouvre avec chaque tableau. Marche sans balise. Progression qui ne veut pas dire progrès (au sens positiviste) mais approfondissement.


  Dans les années 40 Rothko traverse l’histoire de la peinture récente alors (la famille des - ismes) et se défait rapidement de la figure (« Dans vos œuvres figuratives déjà, les personnages semblent dans l'attente de leur dilution.» ; « Sous ce traitement de choc - surréalisme passé à la moulinette - , les figures renoncent de plus en plus à leur identification jusqu'à n'être plus que des formes de couleurs floues réunies dans un ensemble sans nom.»)
 

   Une orientation précoce émerge: « L’œuvre doit parler par sa propre apparence! (…). Une apparence délivrée du paraître, ramenée à ses traits premiers, c’est-à-dire à son absence d’apparence.» S’imposent alors la question de l’émotion et celle de la forme. L’émotion qu’il faut «entendre comme le glissement de l’intelligence vers la sensation, comme le point d’accord entre le corps et l’esprit, le moment où l’idée baigne dans une confuse intelligibilité.» (je souligne).

 

  Quelle forme pour la sensation? «Alors la couleur s’imposa comme la seule forme possible.» avec cette nuance majeure : «Au fond qu'importe la couleur ! Ce qui compte c'est là où elle mène !» Sans oublier une remarque : «Il existe un phénomène par lequel la couleur se détache de sa propre substance et s'engloutit dans son apparence


  Lambert interroge alors ce qui se passe dans l’avancée de Rothko, ce qui engage son geste. L’inessentiel écarté, commençait une quête de ce qui est dessous ou derrière (parfois au travers). « Il y aurait trop de choses à dire de la tragédie humaine, de trop nombreux faits à inventorier, et ce que vous vouliez saisir ce n’était ni le répertoire ni le commentaire, c’était ce qu’il y avait derrière. Derrière ce qui sépare vous vouliez saisir ce qui fonde. La première couche de l’être, c’est-à-dire l’être pas encore formé, ou déformé, oui, vous vouliez percer l’arrière du discours, atteindre ce fond qui est le lieu unique d’où tout part, tout croît, et tout revient, matériau travaillé par la matière des années, de la douleur et de l’extase. Or cela n’est atteignable par aucune forme, cela, seule l’expression de la couleur peut espérer le recomposer - transmettre l’écho d’une émotion.»(je souligne)


    Il y aura donc eu toujours plus d'approfondissement, de marche vers un fond qui, devenu sujet, promouvait un mouvement unique à chaque fois où co-incident présence et absence, paix et apocalypse, apparaître et disparaître.

 

  Devant le triptyque du mur 5 de la Chapelle:« Lever le regard. On ne peut faire autrement. Lever le regard vers. Rien. Cet acte apparemment insensé me mène à la réalité de ma position et m'oblige à la reconsidérer, à réévaluer ma présence au monde, à établir un lien avec ce que je ne peux connaître. Oui, ce vide devant moi, cette absence de forme, ce n'est pas rien. C'est une autre voie que celle éclairée par l'organisation matérielle des heures. C'est une autre part de l'être, cheminant dans l'ombre. Un autre miroir. L'empreinte de la disparition en cours. Mon corps désintégré. Le corps du savoir englouti. Rien d'effrayant. Puisque ce que je vois, je le suis. Dix-huit pouces (4). Il n'y a plus de distance. Plus d'objet. C'est le reflet d'un devenir qui me traverse.» (Je souligne)

 

 

Lieu

 

     Le livre s'ouvre sur Houston et Daugavpils. Il se termine, après la Fondation Menil, dans la Chapelle. Un chapitre auparavant nous a suggéré l'organisation fanatique du lieu. Rothko calculant tout pour donner sa chance à l'incalculable.

  Tout le livre est quête du lieu parce que le lieu est l'"objet " de la peinture de Rothko.

  On connaît la célèbre phrase de Rothko, prononcée bien avant Houston: «Ce ne sont pas des peintures, j'ai construit un lieu

  À ce lieu, Lambert associe souvent quelques mots parfois étonnants : citadelle, château fort illuminé, désert, espace lunaire. Mais le lieu est toujours au-delà. Il est lieu de retenue, d'oubli, de concentration qui ouvre à tous leurs mouvements. Lieu de taversée. Auquel appartiennent aussi pleinement les Dark paintings, Brown and gray, Black on gray.

 Et si la Chapelle semble le lieu, elle est, elle aussi, le lieu de l'accès au lieu que Lambert suggère avec talent en rapprochant Rothko du dernier Monet: «Et plus que cela : puisque chacun dans son avancée vers l'effacement du lieu, luttant contre ses propres démons (la dépression) et ses adversaires extérieurs (les tenants de la fausse modernité) est parvenu à la création d'un lieu où s'effacer - où resplendir. Sortir de l'ombre avant d'y sombrer

 


 

 Écrire Rothko

 

                  L'expérience est périlleuse dans la mesure où le bavardage, le plaquage d'un mythe personnel sur un autre menace de devenir improvisation facile sur l'ineffable, le vertige ou appropriation patheuse si on nous permet ce mot.... Lambert prend le risque de la confidence, du rêve, de la divagation (c'est son mot), de la mystique (5) mais, à l'écoute du fond, il sait multiplier les essais d'angles, les approches divergentes (un moment, ce peut être la quête du gosse dans une chasse au trésor), il peut proposer des intuitions, avancer des hypothèses, rapporter des sensations surprenantes qui vont curieusement jusqu'au nousLa proximité avec vos agrandissements de couleurs nous met nez à nez avec la guerre dont la tranquillité est faite. Il n'y a plus de distance. Plus de fuite. Nous sommes là où vous avez peint. Dans cette équivalence.»(je souligne))

   Dans ses derniers trajets vers Rothko, sa phrase devient plus syncopée. Parfois nominale. Phrase interrompue, inachevée (« complètement dévorée par»). La parataxe domine. L'oxymore et l'alliance de mots affluent. Les questions au peintre se font harcelantes. Les images  surgissent (un monstre, un ogre, une fenêtre, une bouche etc.), s'évanouissent.  Des propositions éclatent («paysage mental qui aurait atteint son nirvana; paysage débarrassé du paysage;»), vous arrêtent, vous saisissent et imposent un mouvement qui rejoint l'obsession du mouvement (celé au regard pressé) chez Rothko que Lambert évoque et restitue admirablement (parlant même de «circulation ambivalente»).

 

 

 

         Dans le genre de l’essai d’art, Lambert offre une voix nouvelle. Une voix murmurée, sans sémiotique d’hier, sans théorie terrorisante ou bavardage de toujours. Une voix qui, fait plus rare qu'on ne croit dans ce domaine, ose la singularité.

 

Rossini, le 29 avril 2016

 

 

Notes

 

(1) Sur Rothko on se doit de lire aussi le beau livre de Youssef Ishaghpour, ROTHKO, Une absence d'image: lumière de la couleur.

(2) Quelques phrases suffisent pour Fra Angelico, pour Pompéi (la Villa des Mystères), pour Matisse (l’Atelier Rouge, sa chapelle à Vence).

(3) Il insiste justement sur le conflit avec l’architecte Philip Johnson, en particulier à propos de la lumière.

(4) La distance que recommande Rothko pour "regarder" ses œuvres.

(5) Question probablement interminable.

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Published by calmeblog - dans art
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commentaires

Nitischer Zamre 04/05/2016 09:06

Merci pour cet excellent article à propos de Rothko ; la puissance des visions de l'enfance nous engloutissant au plus profond de l'intime vers une signification renouvelée de sa peinture.