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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 05:00

 

«Mais les vagues vous emportaient toujours plus loin. Elles accouraient, happaient, roulaient et c'était si bon de ne pas lutter, de ne pas penser, de se soumettre..(P. 76.) (J'ai souligné)

 

          

 

          Au moment de partir en Angleterre pour des travaux d'ingénieurs (Newcastle-upon-Tyne), Évguéni Zamiatine (1884-1937) a déjà connu un petit succès avec PROVINCE (1911)(1) puis ALATYR (1915). LES INSULAIRES rédigé à son retour sera publié en 1918 et lui apportera une grande réputation.

 

      LES INSULAIRES prennent  pour cible une ville anglaise (Jesmond) et sa population à haute densité de monomaniaques (certains, forcenés de l'ordre) et d’extravagants. Cette fable est une satire qui se distingue par des apports formels évidents et par la place qu'elle tient dans la carrière de Zamiatine.

 

   Comme il faut


 On sourit à l’évocation de cette ville qui a l'apparence d'un  tout petit quartier. Zamiatine cherche à montrer le pouvoir écrasant du conformisme et met en valeur la puissance que peut avoir la routine. Dans la rue principale, d'un côté, ceux qui ont des nappes bleues ; en face, les autres ont des nappes roses. Nappes que l'on change impérativement le samedi comme on blanchit chaque dimanche les seuils de pierre. Nuance : pour la couleur des vases, c’est le vert à gauche, le bleu à droite.

Les journées comme les semaines ont une variété de métronome. On va à l’église le dimanche, tous les lundis se tient l’assemblée de la Corporation des Honorables Sonneurs de la paroisse de St-Enoch. Les écarts sont rares et vite dénoncés. Les beaux jours installent dans la nature une sorte de désordre - on parle même de maladie. Trop de chaleur en été passerait d’ailleurs presque pour subversif.


 Dans cet ensemble routinier et puritain, une figure émerge tôt, celle du pasteur Dewly, auteur de l’ouvrage “les Préceptes du Salut Obligatoire” dans lequel toutes les activités humaines sont proposées selon un horaire strict que rien ne doit contrarier:« l'horaire pour les jours de pénitence (deux fois par semaine), horaire pour les œuvres de bienfaisance» ; l'horaire pour jouir de l'air frais ; l'horaire pour les œuvres de bienfaisance ; enfin, parmi d'autres, il y en avait un qui, par décence, n'avait pas reçu de titre: il concernait tout spécialement Mrs Dewly et s'appliquait un samedi toutes les trois semaines.» Le pasteur rêve d'appliquer à tous ce dressage des corps et des consciences.

   Feignant d'être le porte - parole du pasteur, le narrateur donne parfois dans le discours gnomique parfaitement répressif: « comme on sait, tout homme comme il faut se doit, dans la mesure du possible, de ne pas avoir de visage. C'est-à-dire, non qu'il ne faille pas en avoir du tout, mais plutôt : un visage qui n'en soit pas, pour ne pas plus sauter aux yeux que ne le fait la robe du bon faiseur. Inutile de dire que le visage de l'homme comme il faut doit être en tout point semblable à celui des des autres gens (comme il faut) et à plus forte raison qu'il ne doit changer en aucune circonstance de la vie.

 Il va de soi que maisons, arbres, rue, ciel et le reste de la création doivent satisfaire aux mêmes conditions pour avoir l'honneur de se dire honnêtes et comme il faut


Éros

 

    Heureusement, dans cet univers étriqué, il existe encore des accidents. On dirait même qu’à bien y regarder c’est le désordre qui règne sous la répression apparente. Tous les règlements de la terre n’y font rien. L’une des grandes qualités du récit tient dans la capacité de suggestion subtile du narrateur, en particulier quand il s’agit de parler en filigrane du désir, de ses traverses, de ses subterfuges, de ses substituts, de ses effractions soudaines ou de ses latences insinuantes. Tout concourt à montrer l’affleurement d’éros. A-t-on jamais autant vu le désir exprimé (ou suggéré dans son refoulement) par un passage de nuages, par la perte d’un pince-nez, par le choix apparemment innocent d'une promenade, sans parler d'un bain à Sandy Bay ? En tout cas, rarement entre des êtres aussi limités, on aura montré que tout repose sur des négociations, des tractations auxquelles le désir se mêle avec une secrète délectation.

 

   Forme


   Dans cette satire, ce qui retient avant tout ce sont les choix esthétiques de Zamiatine.


 La construction tout d’abord: un dimanche de mars, un grain de sable fait grincer un univers huilé comme une belle machine et va entraîner des effets en chaîne bien surprenants (des tentations, des rapprochements, des frôlés, de l'espionnage, de la délation, de l’amour, de la mort). À cet instant, un nommé Kemble (un simple, borné à quelques solides certitudes (2) est renversé par une voiture rouge. On notera l’originalité de la restitution de l’accident vu par le pasteur :« Le pasteur s'arrêta, mit, selon son habitude, les mains derrière le dos et remua les doigts l'un après l'autre comme s'il comptait: premièrement, deuxièmement, troisèmement. Et au troisièmement, il vit : devant l'auto rouge qui fonçait, marchait lentement un individu. Il est probable que ce lentement ne dura pas plus d'une demi-seconde, mais il n'y avait pas d'autre terme : il marchait lentement et le pasteur eut le temps d'enregsitrer d'énormes chaussures carrées qui se déplaçaient avec la lenteur immuable d'un tracteur.

L'auto rouge poussa un second cri, les chaussures carrées fauchèrent bizarrement l'air et l'auto s'immobilisa. Les gens s'attroupaient, tendaient la tête : du sang. Un bobby relevait avec sang-froid le numéro de la voiture. L'un des spectateurs, un gentleman roux se précipitait en criant contre le chauffeur et il gesticulait tellement qu'il semblait avoir au moins quatre bras.» On appréciera le caractère elliptique de la restitution, la variété des plans et on verra bientôt que de cette cellule narrative naissent des techniques de l'attribut très efficaces. Retenons également l’émoi dans la famille du couple du pasteur, le soir même de l'accident. Mrs Dewly s'occupant du blessé, elle ne peut se trouver dans le lit voisin de celui du méthodique pasteur: « C'était la première fois que cela arrivait en dix ans de vie conjugale, et le pasteur en fut abasourdi. Allongé, il fixait des yeux, sans ciller, comme les poissons, la blancheur déserte du lit voisin; il s'y créait dans le vide des espèces de formes. Minuit sonna.

 Et quelque chose d'étrange s'opéra : cette Mrs. Dewly engendrée par le vide, une Mrs. Dewly négative, agit sur le pasteur, comme ne l'avait jamais fait Mrs. Dewly charnelle. Là, tout de suite, à l'instant même, enfreindre l'un des horaires, à l'instant même voir et toucher Mrs. Dewly.»

 Comme on voit dans cette petite scène, une pichenette et ce petit monde est déboussolé: on parlera de remue-ménage et d’anarchie que le lecteur découvrira grâce à d'infimes indices. On devine que dans ce microcosme certains rêvent de procédures disciplinaires. Le corps étranger le restera.

 

La caractérisation des personnages est ce qui étonne le plus. On découvre une incroyable extension du domaine de l’attribut.


   Loin du cahier des charges du réalisme ou du naturalisme Zamiatine choisit de dégager quelques caractéristiques qui ne quitteront pas les “héros” et imposeront des répétitions avec variations qui iront parfois jusqu’à la saturation : on en vient à se demander si Zamiatine n’obéit pas à des contraintes pré-oulipiennes qui auraient ravi Perec.

 Le pasteur se verra évoqué systématiquement avec ses sourcils, ses dents en or, son obsession du règlement; sa femme associée au courant d’air est toute entière ou presque dans son pince-nez avec des nuances selon le contexte ; Kemble l’accidenté sera régulièrement comparé à un train ou à un tracteur, son rire est à jamais décalé et tonitruant et l’adjectif carré le résumera en bien des passages ; sa mère, Lady Kemble, aura plusieurs traits dominants (outre l’obsession de l’ordre): un corps de momie comparé à un parapluie démembré, des lèvres en forme de vers, une tête qui paraît toujours vigoureusement tirée vers l’arrière ; Didi Loyd la garçonne au pyrama noir et au parfum de giroflée ne sera jamais loin de son pékinois de porcelaine : on rappelle souvent qu’il ressemble à O’Kelly, cet Irlandais imitateur des paradoxes de Wilde, cet avocat toujours en retard, toujours bariolé, jouant toujours sur les mots, agitant toujours les bras comme on a vu lors du récit de l’accident.


 Bref, la clôture coercitive du quartier et de ses rites est restituée au moyen d'une combinatoire d’attributs répétés qui n’interdisent pas la progression du récit (des déceptions, une idylle, des choix de cadeaux, des coups bas, un corbeau, un assassinat): grâce à ces cellules de synecdoques on a le sensation d’assister à un monde dominé par des formes qui font songer à la nature cézanienne (cylindre,  sphère,  cône): parle-t-on d'une tête ressemblant à un ballon de football? Ce ne peut être que Mc Intosh, le secrétaire de la Corporation des Honorables Sonneurs de la paroisse ST-Enoch.

 

Prophétie?


 Mais cette histoire tourne mal. Le lourd Kemble aux souliers carrés, le simple Kemble qui s’emmêle dans les syllogismes finit par être sacrifié par cette société traversée de micro-désirs et dominée par des apôtres de la répression et du refoulement. Il y a chez ce personnage, dans sa naïveté même, une authenticité dérangeante qui ne fait aucun doute.

 Ce choix narratif intrigue dans la carrière de Zamiatine et on peut s’interroger sur le poids qu’il donne au personnage du pasteur Dewly(3) et à la direction qu'il semble augurer. On comprend bien qu’il résume une  nouvelle conception autoritaire de la société. Lisons: «En substance, n’était-ce pas parfaitement clair : quand la volonté isolée, toujours criminelle et désordonnée, sera remplacée par la volonté de la Grande Machine de l’État, alors avec une inéluctabilité mécanique-vous comprenez ? - mécanique… (…)» Plus loin, on entend même O’ Kelly l’avocat peu fiable pérorer en ces termes : «Et à propos, savez-vous qu’on présente un bill au parlement proposant que tous les Britanniques aient des nez de même longueur. Eh bien, c’est évidemment la seule dissonance qu’il convient de supprimer; et alors : tous identiques, comme les boutons, comme les automobiles Ford, comme dix mille numéros du Times. Ce sera grandiose, pour le moins…» On mesure, malgré la plaisanterie, le télescopage de la vision religieuse aec les premières leçons de l’american way of life et la montée d'une société disciplinaire.
   Quand Dewly se prend à douter de l’État il a d’autres solutions en réserve :« Si l’État continue à persévérer dans son
entêtement et manque à tous ses devoirs, alors c’est à nous, à nous, à chacun d’entre nous, qu’il revient de pourchasser nos voisins sur la voie du salut, de les pourchasser avec des scorpions [arme antique, sorte de fouet de guerre dont les lanières se terminent par des onglets de métal], de les pourchasser comme des esclaves. Qu’ils soient plutôt les esclaves du Seigneur, que les libres enfants de Satan…» On reconnaît là l’impatience du censeur et la fin de Kemble va dans ce sens.


    Dans la chute de sa chronique, Zamiatine laisse  la parole à Dewly :«Si l’État conduisait de force les âmes faibles sur une voix unique, on n’en viendrait pas à recourir à des mesures aussi affligeantes, quoique justes....Le salut viendrait avec une inéluctabilité mathématique, comprenez-vous, mathématique?»


    On hésite : la satire de Zamiatine se contentait-elle  d'évoquer et de railler quelques figures monomaniaques pittoresques mais dangereuses (comme Dewly) ou allait-elle, malgré la petite échelle de l'observation, jusqu'à une prophétie politique qui englobait Grande-Bretagne et États-Unis et annonçait l'étatisation du conditionnement disciplinaire qu'assumait encore la Religion mais de façon insuffisante? En tout cas, d’ici peu, de retour en URSS, il écrira Nous Autres....(4)(5)

 

 

Rossini le 29 mars 2016

 

 

NOTES

 

(1) Cette chronique villageoise complète LES INSULAIRES dans notre édition. On y repère des constantes et déjà des novations stylistiques.

 

(2)Amfim Baryba, le héros de PROVINCE a des points (physiques) communs avec lui (entre autres, le carré) mais il est plus riche globalement, plus cruel et plus central dans la narration.

 

(3) Le père de Zamiatine était prêtre orthodoxe.

 

(4)Dans sa préface, la traductrice Françoise Lyssenko, en prenant en compte la date de NOUS AUTRES (1920),  propose de montrer que Zamiatine cherche partout «la dénonciation de tout ce qui est anti-vie, sclérosé, statique, de tout ce que l'on mesure en entropie (...).» Ses prises de position et sa biographie semblent confirmer cette hypothèse.

 

(5) L'âge d'Homme a publié jadis LE MÉTIER LITTÉRAIRE dans lequel on découvre les admirations de Zamiatine et les commentaires stylistiques de ses propres œuvres (dont Les Insulaires). Ce volume est indispensable à qui veut mesurer son ambition esthétique.

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Published by calmeblog - dans chronique satirique
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