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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 05:50

 

 

«(...) on parle tout le temps de l'empereur, mais qui c'est, on n'en sait rien. Des fois que ce ne serait que des paroles...

(...)

-Il existe, souffla soudain le vieux à l'oreille du jeune, seulement on en a mis un autre à sa place.»

 

 

 

        Connu comme un des grands formalistes russes, salué  pour quelques romans (certains biographiques) c'est à une nouvelle que Iouri Tynianov doit surtout sa célébrité. Avec quelques autres grands textes Le Lieutenant Kijé (1927) fait partie des œuvres les plus drôles et les plus efficaces consacrées à l'arbitraire.

 


 Paul 1er


  Nous sommes à Saint-Pétersbourg sous l’empereur Paul Ier, vite surnommé le Père Camard. Chacun sait que cet autre «père de la patrie» est le fils de Catherine II (moins appelée ici la grande que l’usurpatrice) et, peut-être, de Pierre III  (ce «crétin allemand») qui mourut officiellement d’une crise d’hémorroïdes mais plus exactement (et de façon aussi douloureuse) de coups de fourchettes auxquels sa femme n’était pas vraiment étrangère….
  Élevé dans la méfiance et la suspicion, Paul Ier s’est débarrassé des personnages malfaisants de l’entourage de sa mère (gouverneurs, généraux  dont il fit «des papillottes » et surtout Potemkine («il avait brisé l'esprit de Potemkine, comme autrefois Ivan le Terrible celui des boïars. Il avait éparpillé les os de Potemkine aux quatre vents et rasé son tombeau.») Il n'oublia pas d'
éliminer les traces de sa mère, de son goût : « Le goût de l’usurpatrice! L’or, les chambres tendues de soie des Indes et ornées de porcelaine chinoise, avec leurs poêles hollandais, et la chambre de verre bleu - une tabatière. Étalage de foire! Ces médailles grecques et romaines dont elle était fière! Il les avait fait fondre pour dorer son palais.»


  Entouré comme il se doit par toute une cour de ministres et de généraux, il était en réalité solitaire : il avait fait le vide autour de lui au point d’être apeuré par toutes les menaces qui le guettaient. Il ressentait la Russie comme une mer qui pouvait le noyer d’un instant à l’autre. De ce fait, il avait renforcé sa protection personnelle : «Et il avait donné l'ordre d'entourer son palais de Saint-Pétersbourg de fossés et d'avant-postes, et de remonter sur leurs chaînes les ponts-levis. Mais les chaînes n'étaient pas assez sûres : on les faisait garder par des factionnaires.» Quand on le consultait dans ses appartements il était installé derrière un paravent de verre. Doué d’un flair infaillible et d’une oreille fine «il connaissait la démarche de ses familiers. Le dos tourné, il reconnaissait le pas traînant des gens assurés, le sautillement des flatteurs et les pas légers, aériens de ceux qu’habitait la peur. De démarche franche, il n’en entendait jamais.»

 Ne changeant rien à la forte tradition reconduite par sa mère (le seul legs qu’il appréciât), il avait renforcé la terreur en matière de «ponctualité et de soumission absolues». Sous son règne il ne faisait pas bon commettre la plus petite erreur (mais sous un tyran la distinction entre grand et petit a-t-elle encore un sens?) ou manifester un infime irrespect. L'étiquette était aussi un moyen de défense et de contrôle.

  De temps en temps, les plus proches des appartements de Paul devinaient l'apparition d'un moment redoutable.  Un jour pouvait éclater une colère impériale au redoutable crescendo que seules jaugaient précisément les oreilles exercées :«C'est pourquoi lorsqu'on entendait résonner dans la chambre de l'empereur un bruit de pas tour à tour menus et traînants, coupés de trébuchements, tout le monde s'entre-regardait avec accablement et rares étaient ceux qui souraient.») Les spécialistes distinguaient de la colère simple la colère suprême devenant fatalement suprême terreur qui, peu à peu, le temps passant et la tempête faiblissant, se muait «lentement mais sûrement, en pitié de soi et attendrissement

 

 On l'a compris : sous Paul Ier, le bourreau ne chômait pas et la Sibérie était déjà une direction privilégiée.

 

Vie et mort sous Paul Ier

 

   Cependant il arrive que de minuscules circonstances créent d'étonnantes situations dans la mécanique la mieux réglée. Des événements presque concomitants constituent la trame de cette nouvelle implacable de drôlerie.


 D’une part, un jeune scribe débutant devait recopier l’ordre du jour destiné à l'auguste signature de l’empereur. Tremblant de mal faire il commit deux erreurs qui ne furent pas sans effet: «dans la première [copie], il avait fait deux fautes : il avait porté la mention décédé après le nom du lieutenant Sinioukhaïev au lieu de celui du major Sokolov qui venait à la suite et était le vrai mort; ensuite il avait écrit une pure ineptie :  au lieu de  poroutchiki-jé (quant aux lieutenants) Stiven, Rybine et Azantcheiev, ils sont nommés …», obligé de saluer au garde-à-vous un officier de passage, il avait malencontreusement écrit poroutchik Kijé (Le lieutenant Kijé).

 
 Comme il devait en même temps corriger des erreurs de vocabulaire dans la rédaction d’un rapport, il en oublia l’ordre du jour: on porta donc à la connaissance de l'empereur Paul la mort de Sinioukhaïev (pourtant bien vivant encore) et l’empereur à la lecture de l’ordre du jour voulut apporter sa touche personnelle (comme il se doit dans un régime où caprice et ordre ne se différencient plus): il nomma le lieutenant Kijé au service de garde.... En une minute, d’un trait de plume naissait un lieutenant dont personne ne pouvait  connaître l’existence et mourait un Sinioukhaïev qui donnait pourtant encore tous les signes d’une vie heureuse (le hautbois d’amour et la pipe tenant une grande place dans son quotidien routinier) et parfaitement réglementaire….


  Ajoutons un autre fait d'importance qui va se lier aux erreurs du jeune scribe: sous les fenêtres de l’empereur quelqu’un avait crié “au secours”. Il fut impératif de savoir qui avait pu jeter un trouble pareil au cœur de la grande Russie. Par un jeu délicat et secret de mensonges improvisés et d’inventions indispensables pour complaire à l’empereur on en vint à induire qu’il s’agissait du lieutenant Kijé (il est déjà facile de se servir des morts, alors les non vivants!) : Paul, toujours conséquent, l’expédia sans ménagement de sa garde récemment attribuée vers la  Sibérie après l’avoir fait punir publiquement de la plus rude des manières. À peine né, Kijé allait tâter de la villégiature punitive.

 On devine l’embarras des soldats qui escortaient un espace vide entre eux («Le vide qui cheminait patiemment entre eux changeait, tantôt fait de vent, tantôt de poussière, tantôt de la lasse, de la trébuchante chaleur de l’été finissant.») mais comme sur la route Vladimir personne ne semblait s’étonner qu’on pût accompagner un être pour le moins invisible, l’indifférence des uns et la fierté des autres fit que ce voyage répressif se déroula sans encombre.
Pendant ce temps, ses supérieurs faisant comme s'il n'avait jamais existé,  Siniou
khaïev commença à voir d'un autre œil la vie qu’il avait perdue et peu à peu s’éloigna de tous et même quitta Saint-Pétersbourg.

 

 

    À partir de là, la machine narrative est en marche et le lecteur assiste à l’errance de feu Sinioukhaïev (demi-feu devrait-on écrire)  qui, cercle après cercle, le ramènera vers Saint-Pétersbourg où il tournera encore et encore comme une marionnette infernale («Une année s’écoula de la sorte, jusqu’à ce que le cercle se réduisît à un point et que Sinioukhaïev rentrât dans Saint-Pétersbourg. Une fois rentré, il en refit le tour complet.
Puis il se mit à tourner en rond dans la ville ; il lui arriva de décrire des semaines entière le même cercle.
Il marchait vite, et toujours de la même démarche martiale, désarticulée, où ses bras et ses jambes semblaient avoir été accrochés là exprès, par des ficelles.
»)

  Pendant ce temps se développera la vie d’un être qui n’a jamais existé mais qui par la grâce d’un rire de l’empereur («(...)un rire aboyant, canin, rauque, saccadé, à croire qu'il cherchait à semer l'épouvante.») n’ira pas jusqu'en Sibérie, se verra «octroyé un domaine de mille âmes », connaîtra toujours plus rapidement des promotions militaires, rejoindra le grand lit de la dame d’honneur, remplacé heureusement et avantageusement par des lieutenants, des capitaines voire ...un civil. Il deviendra général et Paul voulut en faire son seul ami. Hélas ! on verra que des comploteurs (autour de son fils Alexandre) ne pouvaient tolérer qu’on remplisse le vide créé par l’empereur avec un vide incorporel dont on ne savait rien mais dont les pouvoirs étaient imprévisibles....

 

     Dans sa bonhomie et sa limpidité cette tresse de deux destins en forme de superbe chiasme est un chef-d'œuvre digne de Gogol. On sourit à la satire d'une société figée et à la logique absurdité d'un autoritarisme sans frein ; on applaudit aux rebondissements d'une intrigue qui mène souverainement des pantins dont le plus célèbre n'était fait que pour dormir ou pour se cacher sous la table quand il entendait parler de sa mère. 

    On se demande vraiment comment ce conte sur l'aveuglement consenti ou volontaire a pu venir à l'esprit d'un écrivain soviétique dans les années vingt....(1)

 

 

Rossini le 21 mars 2016

 

 

NOTE

 

(1) Les mélomanes savent que Prokofiev écrivit en 1933 une suite d'orchestre (opus 60) pour accompagner le film d'Alexandre Feinzimmer.

 

 

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Published by calmeblog - dans conte
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