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19 février 2016 5 19 /02 /février /2016 06:19


  « Comment jeter un pont sur cet abîme?» (page 107)

 

  «Voyons l'existence de plus haut qu'ils ne la voient.»(page 80)

 

  «Le monde dira que je suis un juif, un arabe, un usurier, un corsaire, que je vous aurai ruiné ! Je m'en moque!» (page 108)

 

                                                                     •••


   Et si cette nouvelle était une des meilleures initiations à la Comédie humaine? Rédigée en janvier 1830 et publiée sous le titre L'usurier, elle a connu bien des transformations. En 1835, intitulée Les dangers de l'inconduite, elle passa des Scènes de la vie privée aux Scènes de la vie parisienne avec pour titre Papa Gobseck, avant de revenir aux Scènes de la vie privée en 1842 sous le titre définitif de Gobseck. En dépit du nombre réduit de pages qui l'évoquent, Gobseck grandit de version en version et, aux yeux des lecteurs de Balzac, apparaît très vite comme l’un des personnages les plus fascinants de la Comédie humaine.

 

 Des narrateurs


  Pendant l’hiver de 1829 à 1830, un narrateur anonyme (qui disparaîtra bientôt) nous introduit dans le salon de la vicomtesse de Grandlieu, grande figure du faubourg Saint - Germain. Il est tard (une heure du matin), les invités sont partis. Ne demeurent dans le salon que la vicomtesse et sa fille Camille, le comte de Born (frère de la vicomtesse) qui achève une partie de piquet avec l’avoué de la famille, Derville. Le narrateur a rapporté un échange vif entre la vicomtesse et sa fille (dix-sept ans) enamourée d’un comte de Restaud qui sort à l'instant : sa mère désapprouve ce rapprochement, non en raison de la qualité indiscutable du jeune homme mais parce sa mère, demoiselle Goriot et mangeuse de millions, a eu jadis un comportement inqualifiable envers son père.

   À ce moment, l'avoué se permet de prendre la parole afin d’éclairer la vicomtesse sur Madame de Restaud. Il aura donc trois auditeurs : la vicomtesse, sa fille Camille et  l’oncle. Auparavant, le narrateur anonyme du début, dans un sommaire typiquement balzacien, aura raconté le rôle que tint cet avoué, jeune alors, dans la restitution des biens des Grandlieu que la Révolution et l’Empereur avaient confisqués. Le lecteur comprend mieux la présence d’un  avoué dans un salon aussi réputé. Admis par des nobles à qui il rendit service, il va en  plus  donner avec zèle des informations qui permettront aux Grandlieu un mariage au moins avantageux sinon complètement satisfaisant pour leur réputation.

  Derville devient alors le narrateur principal (1). Un temps, il cédera la parole au héros éponyme qui exposera sa "philosophie" de la vie ;  il laissera aussi au comte de Born le soin de faire le portrait de Maxime de Trailles («qui dépense toujours environ cent mille francs par an sans qu'on lui connaisse une seule propriété, ni un seul coupon de rente.») Très complet, le récit de l'avoué remontera le temps et, partant de sa lointaine rencontre avec Gobseck nous ménera jusqu'à la disparition très récente de l'usurier et l'exécution de son legs.(2) Non sans perfidie, la nouvelle laissera pour finir la parole aux aristocrates....

 

 

Un narrateur exemplaire : Derville

 

 

  Dans cette nouvelle où il est souvent question d’abîme, il fallait un Derville pour rendre vraisemblable le personnage de Gobseck et la figure d’Anastasie de Restaud.  Définissant les vertus de Derville, les termes du sommaire sont éloquents : «Homme de grande probité, savant, modeste et de bonne compagnie». Savant (on a compris sa qualité d’avoué dans la restitution des biens de Grandlieu ; on verra que son initiation doit beaucoup à la fréquentation de Gobseck et qu'il sera l’auxiliaire indispensable du lecteur peu versé dans les questions et le vocabulaire des dettes et des contrats (réméré, fideicommis, contre-lettre etc.)); modeste (socialement : il est le septième enfant d’un petit bourgeois de Noyon), il sait quelle place est la sienne dans le monde aristocratique; d’une grande probité (qualité tellement rare dans les milieux que nous traversons : nous en aurons la preuve dans la négociation autour des diamants et avec la solution qui sauvera l'héritage de Restaud); de bonne compagnie (il est dit le plus heureux et le meilleur des hommes et sa prospérité tranquille en fait un invité exquis dans différents milieux (il attire même le sympathie de Gobseck !) : bref, un (quasi-) incorruptible, sans les travers d’un autre, plus révolutionnaire et toujours honni dans la bonne société....
  On apprend encore qu'avoué de métier, il n'en a pas l’âme. Autrement dit : il n’est pas un ambitieux (il a rejeté l’appui (important) de la vicomtesse qui voulait qu’il devint un grand magistrat). Il ne se contente pas des lois, des faits mais prend en compte l’humanité des clients. Tout en travaillant beaucoup et bien : à l’usurier Gobseck, il a remboursé en cinq ans son emprunt prévu sur dix ans avec un intérêt de 13 %...

 

    Alternant descriptions et dialogues, son long récit est aussi très bien agencé : il commence par la rencontre initiatrice avec Gobseck, leur voisinage rue des Grès, il se poursuit avec la première prise de contact de Gobseck (outre avec Fanny Malvaut qui deviendra la femme de Derville) avec Anastasie de Restaud, rencontre qui éclaire par avance ce qui surviendra quelques années plus tard à cause de l'énergie dilapidatrice de son amant Maxime de Trailles (père des deux derniers enfants de la comtesse). On connaîtra encore l’accélération de la maladie du comte de Restaud réfugié dans sa chambre avec une contre-lettre que convoitera sauvagement sa femme Anastasie qui en croit ses deux autres fils exclus. Sa narration s'achevant presque sur la disparition de Gobseck: les nobles gardant, comme on a vu, le dernier mot.

 

 Remarquable conteur, Derville apparaît comme un observateur intuitif (il a vite compris la faiblesse de Camille pour Ernest de Restaud), lucide (aucun mécanisme, aucune arrière-pensée ne lui échappent) mais capable aussi d'empathie : voilà un sage dans un milieu d’escrocs, d'accapareurs et de gaspilleurs. Autant que son honnêteté, son humanité éclate dans la négociation des diamants entre Gobseck et Anastasie puis plus tard dans l'accord passé entre l’usurier et le comte de Restaud (qui, jusqu'au bout, aura en lui «la confiance la plus entière»). Dans les deux cas, il intervient rapidement pour trouver la solution idoine qui ne lèse personne, notamment les enfants qui ne sont pas de Restaud. Il aura de la compassion pour Anastasie et croira, à raison, à une sorte d'expiation qu'elle s'imposa en se consacrant exclusivement à ses enfants: non sans concéder avec objectivité qu'elle avait été prête à le mettre dans son lit....

 Exécuteur testamentaire de Gobseck, en fouillant toutes «les maisons suspectes de Paris», Derville fit tout pour retrouver La Torpille, son héritière; il aura même, par respect pour la mémoire de l'usurier, des interventions illégales comme lorsqu'il joua habilement de la pratique des scellés.

 

   Capable de pitié aussi bien que de perspicacité, cet homme mesuré (emporté par son discours, il ne commet qu'une erreur de tact envers la  vicomtesse de Grandlieu) a une fonction narrative évidente : il offre une garantie d’authenticité et de vérité. Il fait d'autant mieux admettre  les passages les plus étonnants et, disons, les plus dramatiques (mélodramatiques serait sans doute plus juste) où l'on retrouve systématiquement des mots «effrayants» et «horribles»(3). Et son charme de conciliateur rend possible la longue confidence de Gobseck, par ailleurs si laconique.

 

  Initié par le vieil usurier, Derville, à son tour, tient ce rôle d'initiation pour le lecteur. Son poste d'observation est idéal : il traverse l'abîme sans s'y laisser prendre, comprend les enjeux cachés et les explique, discerne les bassesses et les turpitudes, atténue quelques injustices sans en tirer des profits malhonnêtes, leur préférant une opportune reconnaissance sociale (4). Relais de Balzac, il nous jette en peu de pages dans la comédie humaine.

 

 

 Scènes de la vie privée et de la vie parisienne: les tourbillons du spectacle vus depuis une cellule

 

  Le récit nous mène dans des lieux qui, contre toute attente (mais pour le plaisir du lecteur), communiquent. Nous allons d’un grand salon du faubourg au sombre et humide repaire de Gobseck, de la chambre d’Anastasie vue après une nuit de fête (elle ne laisse pas indifférent Gobseck) à une soirée orgiaque en compagnie de Maxime de Trailles pour finir dans la chambre dévastée du comte de Restaud (mort depuis peu) et investie par sa veuve devenue  comme folle. Pour un avoué et un escompteur, les barrières n’existent pas. Ils voient chaque jour que l'or et la crotte s'échangent facilement. Ils sont les mieux à même de tout montrer de la comédie humaine. Comme le confie Gobseck : «Voilà, me dis-je ce qui amène ces gens-là chez moi. Voilà ce qui les pousse à voler décemment des millions, à trahir leur patrie. Pour ne pas se crotter en allant à pied, le grand seigneur, ou celui qui le singe, prend une bonne fois un bain de boue


 Ainsi Derville, l'observateur réservé mais sagace («Oserai-je le dire, j'appréhendais tout d'elle [Anastasie de Restaud], même un crime. Ce sentiment provenait d'une vue de l'avenir qui se révélait dans ses gestes, dans ses regards, dans ses manières, et jusque dans les intonations de sa voix.»), nous introduit-il aux fastes et surtout aux excès de la vie parisienne : il nous initie aux «terribles mystères de la vie d’une femme à la mode» et, s'il laisse à l'autre invité le soin de dresser un portrait d’un des grands dandys balzaciens, Maxime de Trailles (cet « anneau brillant qui pourrait unir le bagne à la haute société», cet homme «qui appartient à cette classe éminemment intelligente d'où s'élance parfois un Mirabeau, un Pitt, un Richelieu, mais qui le plus souvent fournit des comtes de Horn, des Fouquier-Tinville, des Coignard»), il le complète en montrant la cuisante défaite de «l'élégant coquin » face à papa Gobseck qui lui concèda qu'ils sont «à eux deux l'âme et le corps  d'un même être

   Derville, de par sa situation et sa familiarité avec Gobseck est donc celui qui nous fait circuler dans l'envers du décor. Après comme avant tant d'autres dans LA COMÉDIE HUMAINE, le narrateur éclaire ici toutes les parts d'ombre, lève tous les secrets dans un monde où chacun croit en posséder et les protéger sans risque. Dans la vie parisienne où, sous l'impulsion du désir, circulent l'or et l'argent, se font et se défont les réputations, s'amassent et se gaspillent les fortunes, éclatent les passions (parfois) mortelles, sont tapis dans certains lieux insalubres quelques êtres centraux (bien que peu visibles) qui contrôlent tout. Un brillant salon comme celui des Grandlieu peut même en être l'écho et en tirer indirectement profit....

 

   Loin de l'agitation mais au cœur du système infernal de l’argent, des passions, des dilapidations, règne impassible, immobile, un puissant maître qui s'emploie inlassablement à l'entretenir.

 

 

 Gobseck  «Rien ne m'est caché

 

  Sans Derville, Gobseck, «l'homme-billet» au «visage blême qui sent l'argent», celui qui «s'est fait or» en se changeant en «une image fantastique où se personnifiait le pouvoir de l'or», l'être qu’on ne vient voir qu’en cas de malheur, sans notre narrateur donc, ce capitaliste resterait inconnu. Heureusement, l'avoué qui fut son voisin pendant quatre ans le caractérise longuement. Avec rigueur et précision, avec admiration aussi, il nous révèle ce qu’il sait, tout en concédant les importantes limites de ce savoir : son nom Jean-Esther Van Gobseck (qu'il est impossible de ne pas entendre comme gobe sec - il sera comparé à un ogre puis à un boa et les verbes manger et avaler dominent la nouvelle) (5), ses origines («né dans les faubourgs d'Anvers, d'une Juive et d'un Hollandais»), sa vie passée (étonnamment riche en voyages lointains et en aventures multiples qui tranchent tellement sur son sédentarisme parisien mais qui, dans une large mesure l’explique parfaitement: Paris, c’est la jungle et la sauvagerie n’y est pas moindre que dans les contrées inconnues qu’il fréquenta); son logis modeste, son quotidien répétitif, son activité de cloporte (qui investit parfois, non sans plaisir, les chambres  de belles femmes aux abois), son corps (point hautement symbolique) qui économise les mouvements (jamais d’emportements, toujours des calculs, des intuitions, des plans, peu de paroles (à une exception (de taille) près) et connaît la régularité d’une pendule. Maître du Temps (sa force n’est pas immédiatement brutale, elle tient dans le délai accordé qu’il faut honorer et que vous n’honorerez pas), il maîtrise toutes les situations en se maîtrisant toujours. Il y a chez  ce Gobseck au sexe neutre selon Derville (ce qui n’est pas rien pour Balzac) de l’ascétisme jubilant :il vous tient en se contenant (presque) toujours. Ce qui rend d'autant plus étonnants ces accès de joie infernale (comme devant les diamants) qui tranchent tellement sur sa grise patience froide et rusée.


 Pour être un homme de pouvoir, ce qu'il est avant tout, (non pas le pouvoir apparent mais le vrai pouvoir sur les victimes des apparences), il lui a fallu et il lui faut accumuler tous les savoirs nécessaires : Gobseck possède son réseau, ses informateurs, ses relais - tout s'agite autour de lui), ses cercles d'influence (il fréquente une petite confrérie informelle («nous sommes dans Paris une dizaine, tous rois silencieux et inconnus, les arbitres de vos destinées») qui se retrouve au café Thémis pour échanger les informations («nous possédons les secrets de toutes les familles») qui lui permettent de connaître ses clients avant même qu'ils  ne franchissent le seuil de son antre de la rue des Grès. Son domaine de compétence? «Moi, j'ai l'œil sur le fils de famille, les artistes, les gens du monde, et sur les joueurs, la partie la plus émouvante de Paris.» Archiviste omniscient de toutes les folies, psychologue averti, il lit par transparence ses futures victimes dont il devine les étapes de leur marche à l’abîme. À sa première rencontre avec Anastasie de Restaud «[il a] lu sur cette physionomie l'avenir de la comtesse» alors que l'inflexion de son destin ne prendra forme dramatique que quatre ans plus tard.

 Pour couronner le tout, il offre une ressemblance avec la statue de Voltaire qu’on voit dans le péristyle du Théâtre-Français : le contemporain de Balzac comprend vite le sens de cette ressemblance et n'est pas étonné par les allusions  fréquentes au rire de Gobseck, rire parfois muet.

 

  Lui cédant la parole, Derville nous fait entendre la “philosophie” de l’usurier. Elle est fondée sur des principes solides qu’il croit incontestables : les relatifs (dus à la géographie, aux mœurs (on comprend l’importance de ses voyages de jeunesse)), ceux qui le poussent à un scepticisme  inébranlable mais en même temps à un respect scrupuleux des lois "locales” qui donnent tout pouvoir à qui ne les ignore jamais et sait en jouer avec habileté) et les universels (l’instinct de conservation (intérêt personnel), l’or (6) comme seule force matérielle, qui «contient tout en germe et donne tout en réalité» (je souligne): il dira même que «l’or est le spiritualisme de vos sociétés actuelles

 Sa lecture de la société relève d'une mécanique particulière : «la vie n'est-elle pas une machine à laquelle l'argent imprime le mouvement (j'ai souligné). Tout est dans le mouvement («Je suis assez riche pour acheter les consciences de ceux qui font mouvoir les ministres, depuis leurs garçons de bureau jusqu'à leurs maîtresses : n'est-ce pas le Pouvoir? Je puis avoir les plus belles femmes et leurs plus tendres caresses, n'est-ce pas le Plaisir?» et ce mouvement concourt au Pouvoir et au Plaisir dont il capitalise les avantages tout en les gardant à distance.(7) Il avance une théorie physiologiste qui complète ce point : «La vie est un travail (8), un métier, qu'il faut se donner la peine d'apprendre. Quand un homme a su la vie, à force d'en avoir éprouvé les douleurs, sa fibre se corrobore et acquiert une certaine souplesse qui lui permet de gouverner sa sensibilité; il fait de ses nerfs des espèces de ressorts d'acier qui plient sans casser; si l'estomac est bon, un homme ainsi préparé doit vivre aussi longtemps que vivent les cèdres du Liban, qui sont de fameux arbres.»( j'ai souligné)

 Hors lui et quelques égaux qu'il retrouve au café Thémis, tous les hommes sont dans l’illusion et se voient traités de dupes, de fous, de niais, de sots. Même ceux qui se vouent à la recherche et l’Art.... Lui, au contraire, possède, «la pénétration de tous les ressorts qui font mouvoir l’humanité. En un mot, je possède le monde sans fatigue et le monde n’a pas la moindre prise sur moi.»(j'ai souligné) Gobseck, depuis sa tanière, relance toujours les mouvements d'échange qui lui procurent tous les plaisirs abstraits.

 

 

Un double

 

  Aucun doute n’est permis, tous les commentateurs l’ont remarqué : comme souvent, mais plus nettement cette fois-ci, Balzac s’est projeté dans cette puissance de l’ombre, dans cet œil auquel rien n’échappe. Comment ne pas entendre Balzac faisant dire à Gobseck «(…) croyez-vous que ce ne soit rien que de pénétrer ainsi dans les plus secrets des replis du cœur humain, d’épouser la vie des autres, et de la voir à nu?»?

  On reconnaît en Gobseck le don de double vue, spécialité  balzacienne (« (...) il me jeta seulement un de ces regards qui, chez lui, semblaient en quelque sorte le don de seconde vue ») et la divinité de ce regard est indiscutable : «Ces sublimes acteurs jouaient pour moi seul, et sans pouvoir me tromper. Mon regard est comme celui de Dieu, je vois dans les  cœurs. Rien ne m'est caché.»(9)

 Quand GOBSECK compare la visite de ses clients solliciteurs à du spectacle («Des spectacles toujours variés: des plaies hideuses, des chagrins mortels, des scènes d'amour, des misères que les eaux de la Seine attendent, des joies de jeune homme, des rires de désespoir et des fêtes somptueuses. Hier, une tragédie: quelque bonhomme de père qui s'asphyxie parce qu'il ne peut plus nourrir ses enfants. Demain, une comédie: un jeune homme essaiera de me jouer la scène de M. Dimanche, avec les variantes de notre époque. Vous avez entendu vanter l'éloquence des derniers prédicateurs, je suis allé perdre mon temps à les écouter, ils m'ont fait changer d'opinion, mais de conduite, comme disait je ne sais qui, jamais. Hé bien, ces bons prêtres, votre Mirabeau, Vergniaud et les autres ne sont que des bègues auprès de mes orateurs. Souvent une jeune fille amoureuse, un vieux négociant sur le penchant de sa faillite, une mère qui veut cacher la faute de son fils, un artiste sans pain, un grand sur le déclin de la faveur, et qui, faute d'argent, va perdre le fruit de ses efforts, m'ont fait frssonner par la puissance de leur parole.»), on ne peut que lire l'auto-représentation de l'insatiable regard de Balzac et le panorama immense de son monde. Avec un clin d'œil, Balzac ne fait-il pas évoquer par Gobseck (qui se déclare poète) une espèce de «livre noir» dont on devine que certaines pages consultées ou arrachées doivent figurer en bonne place dans la Comédie humaine?

 

La chute 


     Bien que Derville ait dit assez tôt «Il existe deux hommes en lui : il est avare et philosophe, petit et grand.», la fin de la nouvelle réserve une surprise. On mesure la part d’hésitation de Balzac en comparant la dernière version avec le projet initial dans lequel Gobseck renonçait à l’usure, faisait une carrière dans la députation, rêvait de baronie et pensait à la croix. Dans la version finale, devenu propriétaire terrien, il «fait le seigneur», réussit son dernier coup de génie en exploitant les conséquences de la reconnaissance par la France de la république d’Haïti et en dupant les anciens colons, y compris en acceptant des cadeaux qui tenaient lieu d’escompte.

 À cette occasion, un écart aussi soudain que profond se produit en lui : la passion l’emporte sur l’intelligence et il verse dans une avarice catastrophique. Derville croit reconnaître «les progrès d'une passion que l'âge avait convertie en une sorte de folie.» Gobseck qui entretenait, sans jamais la bloquer, la machine des échanges cherche dans ses derniers mois à prouver son pouvoir plus qu'à l'exercer et, gaspillant son temps en chicanes et contestations, se surprend à stocker au lieu de relancer la circulation des objets et de l'argent qui entretient la vitalité économique : en «insatiable boa», il accumule les denrées, les choses et, le temps passant, vers, insectes fourmillent chez lui où s’installe aussi une effroyable puanteur. Victime de carphologie, il finit en parent proche de Grandet (Derville : « Je n’ai jamais vu, dans le cours de ma vie judiciaire pareils effets d’avarice et d’originalité»), orientation invraisemblable quand il était en bonne santé. Impotent, devenu incapable de cacher (pour les tenir à distance, comme en respect) son or et son argent dans la cave d'une banque, il aura même cherché à les mettre en cendres. La machine Gobseck s'est déréglée. Au moment de ses triomphes, son espace privé (partie d'un ancien couvent) était limité, presque vide. Quand la mort le travaille, quand il suspend l'échange dont il était l'un des plus grands acteurs et aiguilleurs, le monde s'introduit chez lui et l'immobilise en pourrissant son univers.

 

 

 

        La conclusion de la nouvelle est étonnante: d'un côté la chute finale de Gobseck n'efface pas la fascination qu'il peut exercer sur le lecteur et l'éloge de Derville s'impose à nous : « (...) je suis intimement persuadé que, sorti de ses affaires, il est l'homme le plus délicat et le probe qu'il y ait à Paris.»(je souligne); d'autre part, si le mariage d'Ernest et Camille est rendu (économiquement donc socialement) possible par le récit de l'avoué, la vicomtesse pourra encore tenir à distance de son salon la fille de Goriot....

       Le monde de l'apparence n'en a jamais fini avec la boue et l'or. Sur la comédie humaine, il restait à Balzac bien des rideaux à ouvrir grâce à une machinerie textuelle inestimable (10).

 

 

Rossini, le 29 février 2016
 

 

NOTES

 

(1) Léo Mazet (voir infra, note suivante) parle de deux récits enchâssés et donc de deux co-narrateurs (Deville s'adressant à Grandlieu; Gobseck s'adressant à Derville).

(2) Pour l'économie des nouvelles balzaciennes et, plus particulièrement de Gobseck, on ne peut que renvoyer à l'étude subtile de Léo Mazet publiée dans L'ANNÉE BALZAC de 1976. Influencé par les travaux de Mauss (et de Serres), il éclaire parfaitement tous les jeux d'échanges et les relie à une théorie du littéraire: « Le statut privilégié de Gobseck dans La Comédie humaine procède de ce que ce texte représente de transposition romanesque la plus systématique et la plus immédiate de l'acte d'échange qui est la base de toute communication littéraire.»

Mazet nous aide à  bien mesurer le rôle de Derville qu'il appelle «l'échangeur de rechange»: après avoir rétabli les Grandlieu dans leurs biens, il rétablira l'héritage des Restaud et celui de Gobseck. Sans oublier que grâce à lui (et à Gobseck, qui, par ailleurs, lui permit de rencontrer Fanny Malvaut, sa future femme) les Grandlieu pourront s'associer aux Restaud sans (trop de) honte....

(3) Il y a aussi du fantastique dans ces grandes scènes et, avec anachronisme, le lecteur a tendance à les voir comme sorties des films de l'expressionnisme allemand.

(4) Il quittera sa charge en 1840 en la revendant pour se retrouver à la tête d'une belle fortune.

(5) Balzac avait une passion pour la (supposée) signification des noms propres (cognomologie) : on admettra qu'ici son cratylisme est transparent.

(6) Sur l'or, on ne peut que recommander les remarquables analyses de Philippe Berthier dans la préface de notre édition (en particulier page 34 où il compare l'usurier à Grandet). Il a cette formulation décisive : l'or pour Gobseck « c'est un accumulateur, un formidable condensateur d'énergie, une sorte de pile ou de batterie qui peut faire tourner à plein régime les turbines du monde. Énergie qu'on peut ne pas voir et ne pas toucher, si on sait - et quel frisson de le savoir ! - qu'elle est là, soumise, à disposition.»  Ajoutons que Balzac, avec une assurance de funambule somnambule, frôle les intuitions psychanalytiques sur l'or.

(7) Là encore, dans sa préface, Philippe Berthier a de puissantes et originales propositions.

(8) Peu ont médité cette intuition d'une vie comme travail d'autant que dans le même texte la mort est aussi présentée comme un travail....

(9) Ce point est contesté  dans l'excellente  préface  de P. Berthier : il voit dans Balzac le marionnettiste divin de la Comédie humaine et donc de Gobseck  aussi : «Gobseck est au-dessus du monde, mais Balzac au-dessus de Gobseck, et le surplombe, ou le subsume. (...) Il n'y a pas d'Œil suprême au-dessus de Balzac.» Mais, au total, la différence est mince et on sait combien Balzac le démiurge a pu se projeter dans de si nombreux personnages.

(10) Sur cette machinerie, nous renvoyons au BALZAC de J. Paris (Balland éditeur).

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