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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 04:46

 

 

     «Selon ma mère, mon père était d'humeur sombre, de caractère impénétrable, un homme presque triste, qui aimait passer son temps dans les tavernes situées au bord des routes où il notait les mensonges des voyageurs.» (page 140)(j'ai souligné)

 

 

 

          Écrivain fécond, depuis toujours célébré dans son pays, le Hongrois Gyula Krudy (1878-1933) est trop peu connu en France malgré le travail sérieux de quelques éditeurs et d'excellents traducteurs. Il rédigea ce récit autobiographique (édité en 1922) quand l’enfance était déjà loin comme l’était géographiquement le village qu’il évoque.  

    Ce livre aurait pu s’appeler Mémoires d’une cigale. Ou Traces d'un anonyme. Ou Confidences du vagabond insomniaque. Ou Errance du séducteur. Ou Rêveries du magicien des souvenirs. Ou Territoires de la mélancolie. Ou encore, Célébrations....

 

   Il y a du conte dans le récit qui vous attend. Comme dans un tarot inédit, quelques cartes majeures apparaîtront  : la Maison, l'Auberge, le Chemin, le Lac, la Plaine aride, le Vieux moulin, l'Étoile, la Lune, le Saint, le Tzigane, le Chevalier errant, la Cigale, le Cimetière.

 

Auberge

 

    Tout commence dans une auberge (à l'enseigne du Loup Blanc), la première d'une longue série et celle qui les contient toutes. On nous dira plus tard qu'en général une auberge est fréquentée par les rôdeurs, les comédiens, les mercenaires, les voyageurs et abrite les paroles «des hommes déchus et sans cœur, les vieillards impotents, les fêtards qui ont perdu leur force, les hommes qui sanglotent follement sur leur vie ou ricanent en hénissant, les hommes qui ont perdu leur foi dans la chose la plus sainte, la femme, et qui, pour cette raison, cinglent leurs âmes et celles des autres de paroles tourmentées, comme des déments!...»; que c'est là que le passant peut trouver «la joie, l'oubli, la renaissance», là que «les gens parlent une autre langue, où les pensées prennent une autre direction, où les états d'âme, les couleurs, les convictions sont fascinants comme des feux follets!». Selon les moments, l'auberge sera montrée comme désirable, consolante ou néfaste. L'une s'appellera même l'auberge du Monde troué. Le Loup Blanc avait été autrefois «le repaire des forains et des brigands de grand chemin.»

  Donc, dans une auberge fréquentée par des «gens ordinaires», «impassibles» se développa la parole de N.N. (nomen nescio) et c'est pour nous qu'un anonyme la nota.

 

 

 Autobiographie de l'anonyme

 

   L’autobiographie est depuis plus de deux siècles un genre qui se renouvelle beaucoup, surtout formellement. Quand G. Krudy entreprend de raconter ses souvenirs, il semble ne pas vouloir chercher l’originalité à tout prix, il fait même le choix d’un récit supposé oral, ce qui est, par exemple, la base du genre de la nouvelle. Dans une auberge, un vieil homme anonyme (N.N.) se confie. Tout ce qui est prévisible (et attendu) dans une autobiographie est au rendez-vous : parents (le grand-père, vieux Magyar charmeur qui adorait les femmes (qui le lui rendaient bien), son père (traité assez rapidement il est vrai), sa grand-mère (divorcée par jalousie et qui vivait hors de l'Histoire), sa mère (belle, solaire et vitale, laborieuse) ;  proches (Jella, à la fois très proche du grand-père, du père et de notre narrateur - pour la même raison, le même désir plutôt... ; Juliska, domestique de la grand-mère et substitut de la mère, amante protectrice qui l'initiera peu à peu aux secrets («comme si la nuit avait parlé par ses lèvres»),  aux histoires  («de malandrins, de betyars »); lieux (la petite ville, ses abords, ses routes, son cimetière); les occupations de l’enfance (lectures de longs romans, errances dans la nuit, rêveries ardentes devant des auberges encore interdites).

   Mais, et c'est l'essentiel, tout est rapporté dans un ordre et dans un style souvainement inédits. Et, fait également surprenant, sur une durée assez limitée de sa vie puisque le raconteur évoquera de façon dispersée ses aventures à Pest et de façon elliptique (parce que banalement déceptive - tout a rapetissé) son retour, dix ans après, dans le royaume de ses jeunes jours. Enfin, il dira son séjour à Buji auprès de Juliska retrouvée (elle a hérité  de ses parents «une petite propriété, ferme basse, aux murs blanchis à la chaux, maison qui répandait l'odeur de la bonté) puis repartira.       

  Entre la fin du récit de ces séquences (les plus heureuses) de sa vie et le moment de la rencontre à l'auberge où N.N. âgé se raconte on devine des dizaines d'années et bien des blancs narratifs rejetant l'inutile.

 

 

NN le raconteur

 

      Les remarques et les évocations de cet anonyme (supposé) forment l'étoffe du livre. Avant de parler de son univers à la fois pauvre et surabondant, quelques repères qui conviendraient à une fiche biographique plate et limitée.

 

  On sait peu de son apparence physique en dehors de la couleur de ses cheveux (châtains) et de sa force étonnante dans les duels livrés à seize ans dans la caserne des hussards. Sa mère (« paysanne pauvre»), était une jeune fille de quinze ans quand elle le mit au monde : elle travaillait comme bonne chez sa future belle-mère qui la chassa. Pour survivre pendant sa maternité, elle dut travailler durement avec des maçons. La grand-mère qui avait écarté cette mère éleva l'enfant qu'on traita de «bâtard dans [sa] lointaine enfance». Plus tard, en retrouvant Juliska, il apprendra qu'il a lui-même un enfant naturel (de dix ans) : il le rencontrera et constatera que cet autre nn ne sera pas instable comme lui.

  Familier de la nuit (il ne la craint que lorsqu'il est dans une maison), adolescent sentimental et désirant, il fut toujours triste et las, souvent solitaire, lisant «les romans les plus interminables»; plus tard, à Pest, il eut de nombreux succès féminins grâce à ses talents de séduction et à une capacité peu commune de mensonges toujours approuvés, dit-il, par ses maîtresses. Son pouvoir d'invention le rendra apte à deviner les fabulateurs comme monsieur Szomjas que nous rencontrons vers la fin de son récit - mais ce solitaire lui ressemble tellement aussi....

  Avant même d'être initié par Juliska à l'Étoile des Vagabonds et de prendre la route de la grande ville afin de devenir poète (vers seize ans) il aura été durablement fasciné par les errants, les vagabonds, les comédiens itinérants, les forains. Dans son monde le Tzigane n'était jamais loin. Il put longtemps en voir devant ou dans l'auberge et rêver sur leur destinerrance aurait dit Derrida.

 

  Tel est cet homme commun et sans nom qui «jadis, croyai[t] que les enfants illégitimes vivaient une vie malheureuse comme les épouvantails. Qu'ils maugréaient amèrement  comme les les branches sèches des arbres dans l'orage. Qu'ils gémissaient tristement comme le vent vagabond autour du vieux moulin. Que dans le grand chapeau difforme de leur père inconnu, ils étaient ridicules comme les mannequins en haillons des champs qui effrayaient les étourneaux.» (j'ai souligné).

 

   Le détail biographique importe peu. Ce qui retient est ailleurs. Le raconteur qui n'a plus de contact avec cette province éloignée et qui trouve puériles ses pensées d'alors nous invite à écouter une parole envoûtante, recréatrice d'un monde perdu.

 

 Tours de parole

 

     Le Loup Blanc, un jour de carnaval et de nouvelle lune : «une auberge [malpropre et obscure]» située dans les faubourgs de la ville,  jadis repaire des forains et des brigands de grands chemins. Parmi les habitués, «les individus manqués», ceux qui semblent «dissimuler leur existence à la mort», se confie N.N., un  «individu ordinaire» parmi les ordinaires, «déjà bien avancé en âge».

  Nous lisons donc ce qu'un soi-disant auditeur a pris en notes : signe de complicité, ce rapporteur (qui n'interviendra plus) s'exprime exactement dans le style de celui dont nous allons subir la fascination....

  Celui qui se confie laissera de temps en temps (en des séquences d'inégales longueurs) la parole à quelques êtres qui ont compté dans sa vie : à Juliska, la jeune femme qui s’occupa de lui au moment de l’adolescence et qui sera la mère de son fils sans qu'il le sache avant longtemps. Quand il l'aura rencontrée à Sosto puis accompagnée non loin de la Tisza, à Buji, Juliska lui dira (en plusieurs temps) ce qu'elle est devenue depuis son départ et célébrera sa province où les pouvoirs du rêve sont démultipliés tandis que N.N. lui racontera son séjour dans la capitale et la place des femmes dans son existence. Autant dire, selon lui, «propos vides et morts» alors qu'elle méritait qu'il «lui révèle tous [s]es secrets , les causes de [s]a tristesse et [s]a lassitude, de [s]on sourire narquois, les raisons pour lesquelles [s]on cœur battait parfois dans [s]a gorge et rappelait d'anciennes chansons sur [s]es lèvres(...)».

  Dans la suite de ses remémorations, il rapportera aussi la parole d'un vagabond venu de Transylvanie qui se joue des «superstitions paysannes et de ces fous d'hommes» mais déconseille de prêter l'oreille aux cigales....Nous entendrons quelques rares (mais précieux) mots du vieux garde-champêtre, le vétéran de la bataille de Milan, de longs bavardages des sœurs Onodi, si bonnes connaisseuses des mondanités de Pest dont elles sont pourtant éloignées. Enfin dans un passage troublant avec dédoublement, nous écouterons monsieur Szomjas, solitaire voisin du vieux moulin à vent et théoricien des jeux. Nous serons alors près de la fin, proche d'un nouveau départ.

  Dans ces tours de paroles, dans ces dialogues magnifiques, pas de doute, une seule et même voix s'affirme. Disons, pour aller vite, la voix de la cigale.

 

Trois saisons

 

  L'automne, l'hiver, l'été sont restitués avec un talent exceptionnel. Hormis un âge (seize ans), puis une durée (dix ans plus tard), les repères temporels exacts manquent....Écrivain de l'instant (éclaté en gerbes d'instants), il est aussi capable de suggérer une saison de façon à la fois analytique et synthétique. Et chez Krudy la partie peut-être plus grande que le tout, telle saison peut couvrir des années.

 Les deux premières sont parfois comme superposées sur certains plans et le passage de l'une à l'autre se fait presque insensiblement. Elles sont cercles de l'enfance et de l'adolescence avant de se prêter à l'espoir (vain) d'un ancrage dans une atmosphère voisine.

 

   Saison de sa naissance, l'automne «aimé infiniment», correspond, avec son aspect «sombre, pluvieux, brumeux, piquant» et «sa veillée fabuleusement longue»(1), aux joies (mélancoliques (2)) de son enfance et semble spécifique de sa région, le Nyirseg. Après les vendanges, venaient les longues pluies et leurs indispensables pauses : au sujet des activités intérieures, chaque phrase condense l'infini, chaque proposition grandit l'infime.

 

  L'hiver (3)  tellement attendu (ses joies, ses bruits de luge et de clochettes, ses feux rougeoyants, la chaleur du repli, ses aubes incomparables (signaux d'un ailleurs désirable), son carnaval, sa fête du cochon qui paraît installer l'éternité) est raconté aussi brillamment et permet de montrer de manière impressionniste les étapes de son émancipation : chez la grand-mère, auprès de Juliska, avec des sorties en sa compagnie, avec les pas sur la neige, avec l'auberge qui excite un désir du dehors et d'un autre refuge (avec, aussi, la fréquentation des «femmes faciles»). Peu à peu s'impose l'idée de départ et de voyage, loin de la blancheur de l'innocence de cet hiver qui envahit même de «sentiments suaves le désespéré.»

 

 

  L'été correspond à deux moments de sa vie: à la dernière des saisons qu'il passa aux eaux de Sosto, lieu de calme et de repos pour beaucoup (on n'y parle que «de maladies, de rêves nocturnes, d'abcès et de misères»), lieu d'ennui mélancolique ou de désespoir pour certains comme lui mais aussi lieu de fêtes parfois endiablées et violentes vers la fin des dimanches (fait assez rare, le raconteur est plutôt satirique à l'endroit de la micro-société des curistes): N.N. y passe beaucoup de temps à rôder à la pleine lune et à trouver l'étoile des Vagabonds ; c'est aussi là qu'il est retrouvé par Juliska : il lui fait part de sa vie à Pest  et de ses nombreuses conquêtes feminines ; elle lui apprend l'existence de son fils. Il l'accompagne à Buji, endroit lui aussi marqué comme symbole de la vieille Hongrie, comme lieu du bonheur possible. Il songe alors à sa mère et il est toujours plus question du retour de la cigale que son fils comprend mieux que lui. La mémoire alors devient féconde et fait largement écho à la première saison d'automne racontée (celle de l'enfance) : elle participe de la foi en cette Hongrie perdue.

 

 

     Certes, ici et là, il est question, en passant, du printemps mais à aucun moment, cette saison n'est saisie globalement comme  N.N. le fait de façon aussi originale pour les autres avec son art profondément évocatoire. Doit-on comprendre que le printemps correspond au séjour donjuanesque à Pest, à la trahison regrettable et inéluctable, à l'illusion inévitable nées d'une séparation irréversible et insurmontable?

 

  Dans tous les cas, la nuit et la lune dominent. Et les étoiles, dont celle des Vagabonds. Et c'est à l'automne, après la rencontre de Sosto, qu'il croit redécouvrir son «être véritable resté dans le Nyirseg, parmi les saules, les bouleaux, les paysages mélancoliques et les roseaux

 Mais il est trop tard. Toujours déjà trop tard.

 

 

Le perdu

 

    L’ouverture du récit semble très paradoxale et bien des passages situés plus loin pourraient même l'infirmer. Elle consiste en un éloge du changement (apparent) sur fond d’immobilité (on songerait presque à l'extraordinaire place de la lenteur dans la vie des cigales). On découvre que dans une maison comme dans la région où elle est située (ce fameux Nyirseg) règne un ordre naturel pour ne pas dire cosmique. Tout se déroule sans surprise sans anomalie : «Passent des jours jeunes, des jours vieux, vont et viennent des brumes, des pluies chagrines, des mois de mai et de novembre, de bonnes et mauvaises humeurs, des dévotions et des jurons, des maladies et des santés débordantes. Personne ne s’étonne de la vie, pas plus que le saint rayon du soleil printanier ou que la maussaderie de l’automne n’est inattendue. Fou, celui à qui déplaît le départ de l’été ! le sage retrouve la paix sous la couverture de la neige hivernale, dans le silence éternel, dans la solitude sans voix humaine.»
  La vie de ce groupe est capitale dans l’économie (symbolique) du livre. Tout part de là, tout y revient, souvent de façon antithétique (Pest) comme le chante la cigale: « Nous ne vivions pas dans l’instant, mais pour l’année qui n’en finit pas et qu’une vie d’homme, avec son printemps et son automne, symbolisait approximativement. Notre vie ne fut pas faite sur le modèle d’une seule journée, mais sur la totalité des jours qui comprend la fugacité du printemps et la longueur bâillante de l’automne. Personne ne pensait uniquement à ce que les heures les plus proches ou le lendemain allaient apporter : la vie était conçue pour des perspectives lointaines, comme l’était le garde-manger, le grenier d’une femme soigneuse.» Avec l’aide du symbole de la cigale, comme on verra, la mort n’était pas une fin et c’est la sensation de cycle qui s’imposait dans ce lieu reculé, dans cette ancienne Hongrie, loin de tout, si négligée - à tort, parce que si sage....

  Pourtant N.N., le raconteur insomniaque et mélancolique, partira un jour et tout sera perdu comme lui dira Juliska dont l'image se confond avec celle de la mère (Krudy ne cache jamais la dimension œdipienne de son récit) et se trouve condensée dans l'étoile des Vagabonds, fatalement lointaine : «C'est vers elle que j'envoyais mes pensées comme vers un rêve qui au réveil frémit encore quelques instants devant les yeux. Je songeais à elle comme si toute la nuit une voix m'avait murmuré une fable dont elle était l'héroïne, voix dans laquelle il y avait toute mon enfance et ma jeunesse, la flamme du fagot, le craquement de l'érable bien-aimé, les veillées, le recueillement des remises et des jardins d'automne, le réveil chuchotant de la cave et le silence à la voix de verre de l'hiver profond. Tout ce qui m'était arrivé jusque-là sur terre se trouvait dans cette petite étoile. Loin comme elle.» (j'ai souligné)

Dans sa sagesse, le vieux garde-champêtre répète souvent que «nous cherchons en vain ce que nous avons perdu».

De son côté, Juliska (sa voix est évidemment celle d’un possible de N.N.) offre une orientation dans cette quête du perdu et de la source. Celle du rêve (on ne sait pas, on ne peut pas rêver en ville) complété par son installation auprès d'elle, dans cette campagne protégée et protectrice : «Et si vous restiez là? Votre jeunesse évanouie reviendrait certainement parce que je l'appellerais, je l'envoûterais jusqu'à ce que revienne votre ancienne âme qui était bonne, noble et impassible comme le chant d'un oiseau.» (j'ai souligné) Mais surtout par le hasard (calculé) d’un pèlerinage (vers Mariapocs) passant sous ses fenêtres, s'invite l'orientation mystique de la foi consolante incarnée par le saint pélerin Kozsarka qui, lui, a perdu trente ans auparavant « tout ce qui est terrestre

  Pareille mystique mariale ne pouvait être le choix de N.N., autrement dit, Gyula Krudy.

 

 

   L'écriture et le perdu.


  Ce livre est célébration fervente du perdu. La phrase, le paragraphe, le chapitre cherchent à le rendre pleinement sensible. Comment?
 Les choix stylistiques de Krudy sont aussi évidents que peu nombreux. Sa phrase se caractérise avant tout par l’énumération, l’accumulation, la parataxe, par des personnifications fréquentes (ainsi «(...) les jardins faisaient des rêves profonds à la manière des vieillards qui rêvent de leur jeunesse, de cueillette de fruits, de passion, d'étreinte
amoureuse, de secrets sur lesquels les jardins des petites villes en savent long.»), par un recours à tous les types de comparaison (comme, on eût dit, semblable à etc. - l'analogie est son royaume), par une surprenante alliance du concret et de l’abstrait.  Omniprésente, la description ne rend jamais compte de façon réaliste, elle suggère, en prenant des formes absolument étourdissantes au point que le lecteur a envie de tendre le livre à tout le monde tandis que le critique a la tentation de tout citer. Jamais l’espace n’a été à ce point bouleversé (le centrifuge et le centripète, le dedans et le dehors s’échangent), jamais l’instant n’a contenu autant de sensations mêlées.

 G.Krudy est l’écrivain des ensembles, des masses, des nappes d'atomes qui cheminent comme des nuages et que, parfois, une étoile résume. Comme peu, il exprime un instant (une seconde ou une nuit de neige, une soirée), un élément (le vent), une chose (le panier de Juliska, un épouvantail), un groupe (de femmes par exemple (les foraines) ou les curistes de Sosto), une saison (inégalable rendu de l’automne), un gros bourg (le sien), une région (le Nyirseg que les autres Hongrois tiennent alors pour archaïque, dépassé, fini car voué aux chimères), le tout dans une prose de poème où l’éclaté sert à la manifestation d’une harmonie inédite. Tout fait signe, tout concerte. Tout prend des proportions sidérantes. D’une main de magicien il vous offre des bouquets de sensations. Le moindre détail semble sourdre d’une légende qui attendait son sourcier, la remarque la plus étrange paraît avoir été détachée d’un mythe tombé en miettes d’or. 

 

 Tout est perdu (doublement : son passé et celui de cette partie négligée de la Hongrie) mais tout reste à célébrer.

 

 

 

La cigale

 

  Dans de nombreuses pages il est question de cet animal  qui semble presque relever du totemique. Signifiant instable, flottant, symbole ambivalent, la cigale est en même temps un petit animal qui troue le silence, une puissance qui chante pour et par chacun et, avant tout, la voix du conteur.

 

  La cigale en son décor

 

  La cigale a des pouvoirs et un espace temporel bien supérieurs à ceux de notre cigale provençale. On l'entend dans l'évocation de grands et petits moments de l'été (à l'extérieur) et de l'automne (à l'intérieur) - autrement dit surtout au début et à la fin du récit autobiographique.  Comparée au violoniste, elle ignore le chagrin et semble indifférente au sort des autres dont elle accompagne les activités. Sans le savoir, sans le vouloir, elle berce, divertit les malheureux (par exemple, parmi tant d'autres,  «pour ceux qui se taisaient longuement, qui guettaient les étoiles, pour les affligés taciturnes, les muets sans plaintes, pour ceux dont les yeux fixaient les jardins assombris, qui, la tête lourde, luttaient contre les fantômes de la folie.»)(4) Au total, le causeur affirme, non sans contradiction :«la cigale habitait donc dans le cœur de tous ceux qui n'étaient pas heureux, pas des élus de la vie...Peut-être n'y a-t-il pas d'homme heureux sur la terre. C'est ainsi que la cigale avait d'innombrables maisons en Hongrie

  Si la cigale possède un auditoire universel, elle cymbalise surtout «pour les insomniaques et les somnambules qui errent, désemparés.»....Elle a rapport à l'au-delà et oriente les somnambules lunatiques sur les toits d'une voix habitée par «un étranger ténébreux, un esprit vagabond de toute beauté». Dans son espèce de mue vocale la beauté dangereuse de la musique est définie :«Une musique incroyablement suave vibre alors, amour éternel, inassouvissable, désir indicible, soupir, langueur, bonheur chantent, chantent, résonnent...» Dangereuse parce que le lunatique peut alors se jeter du toit....

 

  la cigale et l'assassin

 

   Plus loin, grâce à Juliska, la cigale est l'héroïne dans le récit de la vie d'un criminel cruel, Sovago, qui purgeait ses trente ans de prison en circulant librement dans la ville le jour et même en rendant des services à la population. Le jour de sa libération, en automne, Sovago prit le chemin de son lointain village, traversant «la jungle hongroise» aux «paysages du silence éternel», le Nyirseg, naturellement. Cet univers,  celui du conteur, n'a pas changé depuis cinquante ans et dans son immobilité incitait à tous les désespoirs. Dans sa bourgade de naissance il se mit à imiter le chant de la cigale pour en capturer une et la ramener à sa ville d'adoption où il avait été prisonnier, prolongeant de lui-même son séjour en prison. Une cigale venait chanter pour lui chaque soir. Juliska précisant :«Parce qu'il est nécessaire que chacun ait sa propre cigale dont les chants et les bercements lui font oublier toute  sa vie.»...

 

 ... La cigale comme voix

 

 Mais c'est assez tôt que le lecteur comprend que la cigale accompagnatrice et tentatrice enchanteresse était aussi le conteur en personne ("comme tout le monde était cigale autour de moi car tout le monde vivait pour soi-même") et que, dans ce chant, ce frottement  musical qui peut paraître monocorde et monotone, il faut entendre la voix de l'amour et de son art, cette capacité apprise dans l'errance à inventer le réel, à le diffracter, à le vaporiser comme éclate son identité au cours du récit et, en particulier chez Szomjas, où il croit se retrouver inchangé avant de se sauver par un trou dans les roseaux. Le réel éclaté, transposé, condensé et réorchestré par celui qui repartira loin d'un fils qui sait lui aussi chanter comme une cigale. Mais qui restera.

 Le vagabond transylvanien n'affirmait-il pas qu'il ne faut pas «écouter la cigale, car elle enseigne toujours la fidélité?» Entendons la fidélité au chant, et pour Krudy, à l'écriture. Sa trahison aura permis le chant anonyme et si singulier de la cigale nomade.

 

 

 

      On l'aura deviné : N.N. qui nous fait passer par l'auberge dite le Monde troué située au bord de la route et qui nous apprend que le véritable vagabond à un trou à la place du cœur (5) nous offre une des plus belles célébrations de la mélancolie.

 

 

Rossini, le  25  janvier 2016

 

 

 

 

 

NOTES

 

(1)«C'est l'heure de la correspondance fraternelle, de la rédaction du journal intime, de la lecture de Rocambole et d'autres romans en soixante tomes

 

(2)«Peut-être l'ai-je déjà dit, j'aimais beaucoup les soirées d'automne où l'on pouvait être triste.» (page 45);

 

(3)Curieusement, la mère y est associée comme la question de la bâtardise.

 

(4)On a compris que la préposition pour ne convient pas exactement car il suppose une finalité.

 

(5)La définition est donnée (page 143) : «Eh bien ce trou (...) est nécessaire pour pouvoir laisser ceux qu'on aime, quitter les villes et les tavernes où on était bien, se lever de son lit chaud à minuit et sortir sur la grand-route où la pluie frappe comme la flèche des Tatars, où le vent saisit les vieux arbres à la taille pour les arracher de terre avec leurs racines. On a besoin du trou pour ne jamais regarder en arrière en marchant et ignorer ainsi si l'on pleure ou si l'on rit dans notre dos. Mais cela, ton père aurait pu te l'apprendre» remarqua sur un ton de reproche le vagabond.»

 

 

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Published by calmeblog - dans autobiographie
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