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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 06:16

 

 

«Abyssus abyssum, le bourgeois attire le bourgeois.» (page 34)

 

    Dans nombre de nouvelles et romans Balzac aime montrer des peintres à l’œuvre : on se souvient du  profond CHEF-D’ŒUVRE INCONNU. C’est à une nouvelle très satirique, à la fois «sociologique» et «politique» qu’il conviait ses lecteurs en 1839 avec le moins connu PIERRE GRASSOU.


 

Balzac tel qu’en lui même

 

  ...Balzac en condensé. Un narrateur omniscient qui tient les rôles d’informateur, de guide (partial), de juge, de physionomiste imparable délivrant les bons et mauvais points, de moraliste qui aime la sentence sans mépriser le calembour (la légende comique de ce texte pourrait être il y a gras pour le grassouillet Grassou), qui raille, caricature et, en s’appuyant beaucoup sur l’antithèse et la synecdoque, mène une critique sociale bien déterminée. Tout commençant par une rencontre entre une famille et  l'artiste qui se connaissent sans le savoir.

 

 Le “héros”

 

  Le héros éponyme (Pierre Grassou, venu de Fougères, surnommé tout bonnement Fougères) est l’artiste bourgeois, le bourgeois artiste. L’artiste élu, avec d'autres, par la Bourgeoisie. Son aventure et son (lent) «triomphe» se situent entre 1829 et 1839 (le 12 mai de cette année-là il a pris part à la dispersion des émeutiers...).

Son apparence, son quotidien («(…)le canapé, simple d’ailleurs, mais propre comme celui de la chambre à coucher d’une épicière, là, tout dénotait la vie méticuleuse des petits esprits et le soin d’un homme pauvre. Il y avait une commode pour serrer les effets d’atelier, une table à déjeuner, un buffet, un secrétaire, enfin les ustensiles nécessaires aux peintres, tous rangés et propres.») sont éloquents: chez Balzac on sait que les biens, le mode vie disent l’intériorité des êtres (ou même l'absence d'intériorité). Homme de l’économie, de la lésine, de la privation, sa vie est  réglée et, quand il en aura, son argent sera placé. Homme d’ordre, il aime l’ordre. Il ne se permet de facilités que dans quelques phrases qui feraient presque bohème.
  Sa carrière est affligeante comme le rappelle l
a prévisible analepse  balzacienne  : il n’a rien retenu de ses maîtres (eux-mêmes contestables). Il est médiocre, on le moque partout «mais partout il  désarma ses camarades par sa modestie, par une patience et une douceur d’agneau.» Passé la moquerie, c’est la pitié qui l’emporte quand on le voit et quand on pense à lui. Il fut le martyr de son entêtement : « Ce jeune homme, né pour être un vertueux bourgeois, venu de son pays pour être commis chez un marchand de couleurs, originaire de Mayenne et parent éloigné des d'Orgemont, s'institua peintre par le fait de l'entêtement qui constitue le caractère breton.»

  Ses anciens maîtres et ses amis d'études firent tout pour le décourager mais il travailla comme un galérien et, malgré les rebuffades, rien n’entama longtemps la confiance de cet innocent à l' «angélique patience ».

 Au mieux, il réussit dans l’imitation servile qui jouera un rôle décisif dans sa soudaine réussite, celle de l'«honnête artiste, cette infâme médiocrité, ce cœur d'or, cette loyale vie, ce stupide dessinateur, ce brave garçon (...)

 

La surprise


  En effet, lors de l’Exposition de 1829, Grassou connaît un triomphe inattendu pour le plagiat d’une œuvre célèbre de  Gérard Dow (LA FEMME HYDROPIQUE), dont personne ne reconnaît l’original dans son actualisation «politique»(LA TOILETTE D'UN CHOUAN CONDAMNÉ À MORT) qui doit beaucoup à Balzac qui s'est incontestablement amusé avec cet exemple inventé qu'il appelle plagiat (1). Grassou emprunte à Vigneron pour le pathétique et à Dubufe (portraitiste bourgeois par excellence) pour «l'exécution» et, par un jeu de déplacement, de remplacement des figures de l'original (sans oublier un ajout majeur), il transforme la femme hydropique en chouan....

 

   Un long paragraphe donne une première idée de l’enjeu de la nouvelle. Le narrateur constate le «prodigieux succès» du médiocre tableau de Grassou et, à l’aide d’une plaisante suite de phrases, en propose ironiquement les effets sous forme de ricochets comiques. Au bout du paragraphe c'est le sommet de l'État qui sombre sous le sarcasme.


  Ce jour-là, tout d’abord, le roi s’arrêta, signe majeur, on s’en doute. La duchesse de Berry «s’enthousiasma pour le Breton» dont elle apprit «la vie patiente». Le futur Louis-Philippe, amateur d’art, «marchanda la toile», point assez peu innocent sous la plume de Balzac. La Dauphine influencée par un environnement pieux y reconnut «un air religieux très satisfaisant». Son époux fut saisi par un détail du tableau qui n’était qu’une maladresse du peintre.... C’est finalement la Duchesse de Berry qui acheta la toile pour la somme de  mille francs (ce qui, si l'on comprend bien, est un rien pingre...). Pour ne pas être en reste, le Dauphin passa commande d’un autre tableau. Un haut fait trouvé par hasard dans la généalogie du peintre lui valut la croix et le ministre de l’intérieur commanda deux œuvres pour l’église de Fougères....

 Ce succès permit à Grassou quelques bénéfices qu’il plaça parfaitement sans rien changer à sa vie économe et tout en continuant à vendre à son marchand des tableaux inspirés par d'autres chefs-d’œuvre.

Les années passent : en rêvant de l’Institut et de la rosette, Grassou désire enfin faire de «VRAIS tableaux».(j’ai souligné)

Pourquoi pas avec la visite d'une famille qui pourrait, en plus, lui offrir la chance d'un beau mariage….

 

 Satire et caricature

 

   Le narrateur ne masque donc pas l'absence de talent du peintre mais, soucieux de renforcer sa thèse implicite, il le sauve en soulignant ses qualités : il est travailleur («il pioche»), ne ménage jamais sa peine au point de s’enfermer pendant des mois pour quelques tableaux et même il «était éminemment sensible aux beautés» et «ses conseils étaient empreints d’un sentiment de justice qui faisait accepter la justesse de ses remarques.»

  En revanche, le narrateur s’acharne sur des visiteurs qui vont devenir des commanditaires (ils le sont déjà, indirectement), la famille Vervelle : le père a fait fortune dans bouteilles et bouchons et possède même une maison de campagne à Ville-d’Avray qui abrite une collection de peintures valant 100 000 francs. Jamais loin de Daumier et de Grandville, le narrateur classe la famille dans la catégorie des fruits et légumes (le père est melon et citrouille, la mère, noix de coco et la fille asperge : des Arcimboldo à peine esquissés et grandeur nature, doublés parfois d’éléments sobrement tératologiques) et raille leur ignorance de parvenus : ils ne respectent que les signes de l’art et n’achètent que la respectabilité qu’il peut apporter. Investir dans l’art c’est à la fois cacher aux yeux des jeunes filles certaines représentations indécentes et c’est surtout acheter un standing pour épater bourgeoisement le bourgeois.

 

 

Le Mal?


    Avec un héros aussi insignifiant et des victimes aussi nanties on peut s'interroger sur le véritable enjeu de la nouvelle. Comme souvent chez Balzac un personnage agit dans l’ombre. Dans notre cas, c’est le marchand de tableau, Elias Magus, «usurier de l'art» qui est présenté clairement selon le stéréotype de l’usurier juif auquel il accole, non sans facilité, un air diabolique en n'hésitant pas à faire une allusion à Méphisto.(2) Et c'est lui qui vend très cher des plagiats faits par Grassou qui dupent des clients ignares et le transforment ainsi, à son insu, en faussaire. L'invraisemblance prouve qu'aux yeux de Balzac le mal est ailleurs : Magus n’est que l’agent d’un processus économique et politique qui touche aussi à l'art.

 

  La vraie cible

 

  On comprend vite le sujet d'une fable qui complète de nombreuses analyses balzaciennes : montrer la place et le rôle de la bourgeoisie dans tous les domaines et, ici, dans un domaine particulier, celui de l’art. La bourgeoisie comme cliente, comme  porteuse d'idéologie et faiseuse d’opinion, comme représentante de la démocratie que Balzac ne prise pas vraiment.

  L'attaque balzacienne est de plusieurs ordres. L’art bourgeois fait pour les bourgeois ne produit que de la médiocrité. Au mieux, les artistes sont consciencieux mais sans talent. Êtres parfaitement étriqués, disciplinés ils respectent l’ordre et le reproduisent en art, rendant ainsi délicate la réception d’œuvres moins prévisibles. Grassou «était un excellent citoyen: il montait sa garde, allait aux revues, payait son loyer et ses consommations avec l’exactitude la plus bourgeoise.» Pour lui aussi l’œuvre compte comme promotion et signe de respectabilité. Et pour sa part, le spectateur bourgeois attend que l’académisme le conforte dans ses préjugés et ses refus…. Il veut être rassuré et, pour en atténuer la force, annexer l'art réduit au rang d'objet décoratif.


  Autre angle d’observation : comme le prouve la longue ouverture de la nouvelle, la faible qualité de ces peintres reconnus seulement pour des œuvres conformistes (comme produites en séries) impose une quantité de créations où le spectateur, trop sollicité, se noie et gâte son goût. Le narrateur regrette longuement l’évolution du Salon qui est devenu un bazar (le mot revient deux fois): l’espace réservé à l’exposition des toiles est saturé, le public ne sait où donner du regard, il perd en attention et en concentration. Le lieu encombré est devenu bruyant, agité, envahi par «le moindre gâcheur de toile». Naguère encore, le Salon saluait les meilleurs, même s'ils choquaient la Critique "institutionnelle" (Ingres, Sigalon, Géricault, Delacroix, Deveria).(3)

 

 

    Le propos est clairement politique et Balzac qui va jusqu'à prédire la mort de l'Art ne cache pas sa défiance à l’égard de la démocratie: son "héros" pasticheur symbolise tout un état et pas seulement en art : «Inventer en toute chose, c'est vouloir mourir à petit feu ; copier, c'est vivre. Après avoir enfin découvert un filon plein d'or, Grassou de Fougères pratiqua la partie de cette cruelle maxime à laquelle la société doit ses infâmes médiocrités chargées d'élire aujourd'hui les supériorités dans toutes les classes sociales ; mais qui naturellement s'élisent elles-mêmes, et font une guerre acharnée aux talents.»(j'ai souligné) La chute du paragraphe ne cache pas la vraie cible du narrateur : «Le principe de l'Élection, appliqué à tout est faux, la France en reviendra.» (j'ai souligné). La parole ne peut être donnée à tous. Balzac défend clairement une aristocratie du goût et de la domination.

 

  On comprend mieux alors la place de Magus dans l’analyse. Plus qu’un stéréotype antisémite il représente un autre aspect de la critique balzacienne : commerçant, spéculateur, il est surtout l’intermédiaire qui dupe toutes les parties (peintre comme acheteur) et dans le succès de Fougères fondé sur un plagiat (qui se généralisera) se cache le poison du faux, du falsifié qui hante la dénonciation esthétique et politique de Balzac. Seraient donc faussés l'art et le rapport à l'art : ce qui suppose une idéalisation des formes du passé et fonde sur la nostalgie une critique de la démocratisation dans tous les domaines. Le faux menace les privilèges d'une élite.

 

  Même si la nouvelle ne lui offre pas une grande place, Balzac promeut en passant l'idéal-type du peintre digne, selon lui, d'une "authentique" (mais problématique) reconnaissance.

 

LE peintre selon Balzac

 

 

  Ce n’est qu’en creux et très sommairement que Balzac dessine la figure de l’Artiste estimable et pourtant victime de la massification qui entretient l’art académique. On a vu que des peintres admirés étaient nommés dans l’ouverture. Un personnage inventé (que l’on croit inspiré de Sigalon et d’Ary Scheffer ou Delacroix) fait de petites apparitions comme dans d’autres œuvres (4): Joseph Brideau, un des nombreux doubles de l’auteur. (5)

  Dans la nouvelle son rôle est limité : il rencontre le héros et le narrateur le présente comme «l’un de ses camarades, un de ces talents excentriques destinés à la gloire et au malheur.» (j'ai souligné) Un jour, possédant un peu d’argent, il invite Fougères à l’opéra. Plus tard Fougères sollicita Brideau et Schinner pour avoir leurs conseils. Les deux tombèrent d’accord devant ses productions : ce n’était que des pastiches. Brideau lui conseilla même (le trait est plaisant) de se lancer dans... la littérature. Au moment de l'élaboration des portraits de la famille des légumes surgit Brideau. Il a droit à une description rapide mais typique dans sa théâtralité et dans les signes physiognomoniques si chers à Balzac: « (...) il était à la tempête, il avait les cheveux au vent ; il montra sa grande figure ravagée, jeta partout les éclairs de son regard, tourna tout autour de l'atelier et revint à Grassou brusquement (...)…» Puissance naturelle toujours en mouvement, visage défiguré (par les excès, la fatigue, les tourments de son art, on ne sait - peu importe) : tout est dit.

  Il vient demander de l’aide pour faire taire ses créanciers. En même temps, il donne des conseils à Grassou («Aborde donc la  Nature comme elle est! (...) Mademoiselle est rousse. Eh! bien, est-ce un péché mortel? Tout est magnifique en peinture. Mets-moi du cinabre sur ta palette, réchauffe-moi ces joues-là, piques-y leurs petites taches brunes, beurre-moi cela? Veux-tu avoir plus d'esprit que la Nature?») et même prend sa place un temps devant la toile. Il est clairement montré comme un génie dérangeant avec ses allures de «bête féroce», de «pacant» qui terrorise les bourgeois. Difficile d'en savoir plus sur son art sinon qu’il se réclame de la Nature et non d'une nature codée, filtrée par toute une tradition pudique et sage qui interdit l'audace. On devine chez lui un génie à la vocation dévorante : dans d'autres œuvres, il apparaît tantôt plus rangé, tantôt plus déséquilibré.

  Brideau tient lieu d'antithèse : il rapetisse d'autant Grassou et permet à Balzac de semer quelques traits de l'Artiste tel qu'il aime à le célébrer. Ce sont de pareils génies («Les allures du Génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.» ) qui, forcément inadaptés à une société bourgeoise, vont pâtir d'un processus historique que dénonce Balzac (et bien d'autres)(6).

 

 

 

 

        La drôlerie de cette pochade ne doit pas masquer le sérieux de Balzac. Campant sur des positions passéistes (qui ont encore un bel avenir), son propos reflète des contradictions dans le champ de l'art au sein d'une société en voie de transformation. La générosité de Grassou (devenu riche en épousant la fille de la famille des légumes, il entretient anonymement des créateurs de génie demeurant inconnus) peut-elle suffire dans un système normatif qui risque de marginaliser les créateurs exigeants, quelques-uns de ces «excentriques destinés à la gloire et au malheur?

 

 

Rossini, le premier février 2016

 

 

NOTES

 

(1) En termes plus récents, pour qualifier une pratique très ancienne, on parlerait de réécriture, de citation et de transposition. Encore faut-il être capable de reconnaître l'original !

 

(2) Sur la question de l'usure et de l'usurier on sait que c’est Gobseck qu'il faut relire attentivement.

 

(3)On voit que la postérité a, parfois, fait d’autres choix.

 

(4) Comme UN GRAND HOMME DE PROVINCE, LES DEUX FRÈRES (intégré ensuite à un autre roman), LA RABOUILLEUSE, ILLUSIONS PERDUES) : ses œuvres sont citées ici et là (dans URSULE MIROUËT, LA COUSINE BETTE).

 

(5)Pierre Citron (DANS BALZAC) le classe dans «les sosies approchants» de l'auteur de la COMÉDIE HUMAINE qui le fait d'ailleurs naître, comme lui, en 1799....

 

(6)Dans les notes de notre édition on peut lire un bel extrait de Nathalie Heinich définissant chez Balzac «le paradigme de l'artiste romantique.»(page69)

 

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Published by calmeblog - dans nouvelle
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