Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
29 décembre 2015 2 29 /12 /décembre /2015 05:00

 

                    Fliegt der erste Morgenstrahl

                      Durch das stille Nebeltal,

                      Rauscht erwachend Wald und Hügel :

                      Wer da fliegen kann, nimmt Flügel!

  

                                          AUS DEM LEBEN EINES TAUGENICHTS (page 108)                       

 

 

 

               Joseph von Eichendorff publia en 1826 cette œuvre qui restera sa plus célèbre. Mélange de poésies, d’aventures picaresques, de merveilleux, de fantastique, d’onirisme, ce récit allègre placé sous les symboles de la flèche et de la ronde (la danse) illustre parfaitement un jeu délicieux avec certaines traditions du conte et du roman. Comme le héros, son lecteur est souvent dupé avec plaisir. 

 

  En dix chapitres d'inégales longueurs, un narrateur se remémore un grand moment de son passé de jeune homme naïf et enthousiaste : le premier duvet sur ses joues d’alors est bien loin. Il était peu instruit (il croyait encore vivants Vinci et  Guido Reni) mais prêt à beaucoup découvrir. Sa mère l’avait bercé avec des histoires de brigands et son grand rêve était de connaître Rome : l'idée qu'il s'en faisait alors était approximative («(...) et je m'imaginais Rome semblable aux nuages qui passaient là-haut, avec des monts et des gouffres splendides sur la mer bleue, avec des portes d'or, en haut desquelles chantaient des anges en robes dorées.»).

 En guise d’auto-portrait, le héros se comparera fréquemment, avec justesse, à un oiseau léger («J'étais comme l'oiseau dans l'air sans que j'eusse besoin de voler»). D'ailleurs, dans tous les paysages traversés, il sera sensible à la présence des oiseaux. Parfois, il arrivera aussi que dans ses moments de bonheur tout vole autour de lui : «Moi, je m'étais assis tout en avant, à la pointe du bateau, et je m'amusais à balancer mes jambes au-dessus de l'eau et à regarder les lointains bleus, tandis que le navire poursuivait son vol et que les vagues frémissaient et écumaient à mes pieds.» (j'ai souligné)

 

 

Tableau vivant

 

 

   Une scène pourrait orienter la lecture : à Rome, dans un petite buvette champêtre, deux femmes (l'une chante et l'autre joue de la guitare) sont sous la direction d'un chef d'orchestre. On apprend que cette scène soudainement interrompue est la reproduction vivante d'une description d'Hoffmann dans une nouvelle intitulée FERMATE que mit en peinture Hummel en 1814. Une description, un tableau, un tableau vivant reproduisant ce tableau...On saisit l'indice. Au cours de la lecture on en viendra à se demander si le conte n'est pas une traversée de situations de romans (avec personnages complices et récurrents) dont le héros n'a pas conscience et qu'il joue à son insu. On lui dira d'ailleurs : « (...) "- au fait, tu n'as sans doute pas encore lu de roman?" Je répondis que non. "Eh bien! tu as du moins, joué ton rôle dans un roman."» Mais n'allons pas trop vite.

 

 

En route

 

 

    Un beau matin de printemps, poussé par un père meunier las de nourrir un paresseux, notre propre-à-rien (croyant en Dieu auquel se recommande son âme quand c'est nécessaire) quitte sa petite patrie en n’emportant avec lui que ses chansons, sa pipe, son violon, et quelques dictons à usage universel. Il part au hasard (croit-il) vers cette Italie rêvée dont il sait à peu près rien (un portier lui dira «qu'en Italie les grains de raisin sucré vous poussent jusque dans la bouche.»...)

   Le petit livre narre les étapes du voyage où derrière le hasard  bienveillant se cachent bien des acteurs complices. Un voyage «fait de regret mais aussi d'exubérante gaieté»

  Comme dans un conte d'apprentissage, le héros y subit des épreuves (l'une étant la tentation de l'arrêt définitif qui ferait l'économie du beau voyage: à la première étape le bon-à-rien faillit se satisfaire du poste de receveur), rencontre des opposants (jusqu'à un perroquet!) et des adjuvants (les rôles pouvant s'échanger) et, au-delà de l'Italie, l'objet de sa quête est une jeune femme rencontrée très tôt. Viendront rapidement dans un ensemble assez peu soucieux de vraisemblance et sur un rythme enlevé, outre ce que dit l'un des personnages, M. Léonard («révélations, repentir, réconciliation»), rendez-vous impromptus, brèves menaces, égarements fâcheux, déguisements, substitutions, confusions, méprises, déceptions provisoires, rencontres décisives, rebondissements euphorisants et, finalement, retrouvailles prévisibles même pour le lecteur, qui, longtemps, se demande qui est qui .... Autant dire que le séjour à Rome sera de brève durée.

 

 

Joie

 


   Il arrive que notre voyageur connaisse de temps en temps des échecs, éprouve des déceptions, subisse des désillusions amoureuses, pleure sur sa solitude (toujours passagère:«Chacun a son petit coin bien à lui sur terre, son poêle chaud, sa tasse de café, sa femme et son verre de vin le soir et tout à souhait! (...) Mais moi, je ne me plais nulle part. Il semble que j'arrive toujours trop tard et je n'ai nulle place en ce vaste monde.»(1)) La mélancolie lui vient souvent comme perce la nostalgie «de la fraîche et verte Allemagne, là-bas, derrière les monts!»

 Mais ce n’est pas ce que retient le lecteur. Ce livre est celui de la joie : tout est y allant, élan (l’image de la flêche s’impose souvent), envol, exaltation, exultation. Dans la traduction, les mots les plus fréquents sont bond, comble et cœur.

  Le plaisir est aussi bien dans l’endormissement soudain (combien d’heureuses siestes!) que dans le plaisir du réveil. Tout fait battre le cœur, tout est motif à sauter de joie. Tout est éveil, tout est printemps. Un moment de doute? Un coup d’archet et la danse de la vie reprend. L'allegro domine : parfois même le presto s'impose comme cette course folle au sud de la Lombardie qui file sans que le voyageur maîtrise rien des cochers (il se retrouve à Rome sans vraiment savoir comment). Et, quand l'adagio survient avec une lettre de la belle, le lecteur feint d'oublier de se demander comment on a pu trouver le héros dans un château si vieux et tellement reculé au fond des forêts...

 

  Ces bonds et rebonds, cet hymne à l'énergie, au désir, ce bonheur du corps et de l’esprit s’inscrivent dans un décor favorable.

 

 

Nature

 

 

   Certes, le héros traverse des forêts angoissantes et  découvre des replis menaçants mais, dans l’ensemble, cette nature n’est ni panique ni sauvage et l’idéal proposé est celui d’une campagne parfaitement cultivée (avec beaucoup de vignes) et de sages villages qui enrichissent la beauté du décor.

 Quelques points frappent dans le témoignage du propre-à- rien. Tout d’abord son goût pour une position spatialement dominante : confirmant son goût pour le vol ou l’envol et ses vertus aériennes, il aime surplomber les panoramas et grimpe très souvent (pieds ballants ou non) dans toutes sortes d’arbres. Ainsi «(…) par un après-midi de lourde chaleur, j’étais perché à la cime d’un grand arbre qui se dressait au flanc d’une montagne et je me balançais sur les branches qui dominaient la vallée profonde.»

 D’autre part, son regard est extraordinairement sensible à l’harmonie des espaces qu’il traverse : tout concourt à aiguiser ses sensations (visuelles, auditives (musique et bruits s’allient souvent), gustatives sans oublier son goût pour les parfums). Lit-il une missive surprise de la bien aimée? Alors « les rayons du soleil, tamisés par le feuillage, dansaient si capricieusement sur les lettres qu’elles se mêlaient sous mes regards en un papillotement de pétales dorés, vert tendre, ou rouges.» En toutes occasions la lumière (lunaire comme solaire) orchestre l’instant qu’il se plaît à décrire : «Les rayons du couchant étincelaient à travers la vigne, éclairant tantôt les bouteilles de vin et les fruits dont la table était garnie, tantôt les épaules rondes, pleines, éblouissantes, de la dame à la guitare.» La contemplation exclut rarement le désir….

 Dans cette nature dominée par le château et l’église, organisée en parcs sillonnés de belles allées sablées, constituée d’espaces accueillants avec fontaines, étangs (et inévitables cygnes), avec gloriettes charmantes, jolis pavillons, avec jardins soignés et fructueux (le héros est un temps jardinier), émerge ce qui ressemble à un idéal de société (plutôt autarcique) soumise à une économie et une "politique” très particulières: on voit rarement quelqu’un travailler - on mettra cet oubli sur le compte du regard inattentif du bon-à-rien....Un idéal patriarcal avec châtelains généreux (la promise du héros lui révèle que le comte leur a fait cadeau «du petit château qui brille là-bas au clair de lune (...) ainsi que du jardin et des vignobles»), nobliaux oisifs, serviteurs zélés, employés obéissants : on aurait du mal à deviner la plus légère contestation chez notre fils de meunier. Cet idéal repose sur le rêve d’un échange permanent entre les maîtres et serviteurs ou les employés. Il passe souvent par la fête comme, dès le début du récit, cette sérénade offerte à leur jeune maître par les domestiques. De nombreux passages festifs viennent célébrer une unanimité heureuse où le partage domine (la boisson («Le gobelet ([de vin] repassa à la ronde, l’ecclésiastique eut à cette occasion pour chacun un mot aimable et il se gagna ainsi tous les cœurs. Tous finirent par converser en un joyeux brouhaha»), les mets, fussent-ils modestes («Deux des musiciens retirèrent du feu un petit pot contenant du café et aussi du lait, sortirent du pain des poches de leurs manteaux, firent trempette et burent à tour de rôle à même le pot.»), la musique (même un air du Freischütz!), les histoires : voilà le conte de l’abondance, du don et de l’échange. Comme symbole la danse de la ronde (tantôt ouverte, tantôt fermée) revient fréquemment et trouve vers la fin sa forme initiatique la plus symboliquement accomplie. Dans sa belle homélie, le seigneur Léonard n’hésite pas à parler d’Arcadie.

 

 

           Ce conte souvent inventif (2), construit comme un rêve à la fois dynamique et nostalgique, riche en surprises et en rencontres vite fraternelles représente-t-il vraiment un art de voyager? On peut en douter : dès son départ, le propre-à-rien sait qu'il reviendra et il est rare que, même au cœur de ses accès d'enthousiasme, sa «patrie» ne lui manque pas. Inutile de souligner la force de ses «Vivat Östreich». Et, quand il est de retour, il constate avec plaisir que rien n'a bougé et que le même bruant «qui, jadis, ne manquait jamais de saluer le soleil couchant de sa sérénade, chantait encore comme si, depuis lors, rien dans l'univers n'eût changé.»

  Il dit vouloir apprendre mais quelles leçons retient-il  vraiment en dehors de sa fréquentation des étudiants pragois? En réalité, grâce à la générosité de son seigneur, il a gagné ses galons sociaux et c'est «embourgeoisé» qu'il repartira un jour pour voir (peut-être) enfin Rome.

         Voilà un Candide qui n'a pas besoin de Pangloss pour louer l'ordre et la beauté d'un monde qui lui épargne maux et vraie négativité. Propre à raconter le meilleur moment de sa vie, le propre-à-rien est propre à la Joie, ce qui est presque tout.

 

            « (...) - und es war alles, alles gut!»

 

 

Rossini le 7 janvier 2016

 

 

NOTES

 

(1)On mesure l'"ampleur" de sa philosophie de vie....

 

(2)On appréciera ses remarques amusantes sur la forme de certains chiffres, son sens des formules et de la caricature.

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans conte
commenter cet article

commentaires