Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 novembre 2015 6 28 /11 /novembre /2015 05:57

 


 « Je dis que je voulais savoir tout ce que l'on peut savoir.»

 

 « J'avais depuis ma dixième année le sentiment d'être fait de plusieurs personnages, mais c'était un sentiment bien flou et je n'aurais pas pu dire quels étaient ceux qui parlaient à travers moi ni pourquoi l'un prenait la place de l'autre.»

 

« J'appris à connaître les gens seulement en les écoutant

 

 «Les éclairs et les illuminations dont on se délectait pouvaient tout aussi bien vous dissimuler le chemin de la vérité.»   JEUX DE REGARD                                                 

                                        ***

   

                 C'est très tardivement qu'Elias Canetti entreprit une autobiographie publiée en plusieurs volumes. Le premier (HISTOIRE D'UNE JEUNESSE/ LA LANGUE SAUVÉE) correspond aux années 1905/1921 : il parut en 1977. Celui qui nous intéresse aujourd'hui date de 1980 et couvre les années 1921/1932. Viendra ensuite, en 1985, JEUX DE REGARD (1931-1937). (1)

 

 Entre 1921 et 1932, après Zurich dont il conserve un grand souvenir, Elias Canetti aura habité à Francfort (1921-1924) puis Vienne qu'il quittera épisodiquement pour retourner quelques semaines dans son pays natal (la Bulgarie), pour passer quinze jours en montagne et découvrir Berlin pendant deux étés (1927/28).

 

  Lu de très loin ce livre raconte deux émancipations : Canetti s'affranchit de l'emprise de sa mère et, au contact de Berlin (qu'il rejettera de façon très complexe), de l'influence extrême de Karl Kraus (le tournant étant raconté dans MUSTISME AU CAFÉ MUSEUM, chapitre du tome III). En contrepoint, émergent la figure de Veza et celle d'Isaac Babel.

 

 

  Entrer dans la mémoire de Canetti c'est entrer dans l'univers d'un homme qui n'a jamais voulu emprunter des concepts («m'intéresser aux métamorphoses m'a préservé de devenir la victime du monde des concepts en marge duquel je suis toujours resté.») et pour qui seules la peinture et la littérature concentrent la réalité.

 

 Sans recherches formelles ostensiblement affichées (comme celle d’un Leiris, par exemple), cette autobiographie emprunte des chemins en apparence assez connus. Pourtant elle réserve des surprises : tout converge  profondément vers le feu, l'œil et l'oreille. Grâce à des confidences audacieuses (qui précèdent, non sans ironie, l'évocation de Freud) sur quelques tableaux qui soutiennent l'ensemble du livre (jusqu'à ses derniers mots), on suivra une lutte acharnée dans l'éblouissement qui ne serait ni mirage obnubilant ni, surtout, aveuglement.

 

 

Classique

 

 

    Comme beaucoup d'autobiographes, Canetti se permet quelques réflexions sur le genre qu'il emprunte. Rares, elles sont marquantes, en particulier pendant le récit de son séjour à Berlin, où il reconnaît avoir, par fidélité, beaucoup sélectionné dans ses souvenirs. La composition, peu visible d'abord, est de première importance.


  Sortant de l’adolescence Canetti évoque évidemment les relations familiales : le père étant mort d’un arrêt cardiaque  à Manchester (raconté dans le premier volume),  la mère est omniprésente. Après l'amour passionné et jaloux des premières années, on voit Elias s’éloigner peu à peu d’un rapport toujours plus conflictuel («Quand les choses allaient mal entre nous, elle affirmait que c’était moi qui l’avait tuée»), surtout quand il commencera à fréquenter l’amour de sa vie, Veza (il lui faudra inventer des conquêtes pour rassurer sa mère partie alors à Paris). Cette belle femme, veuve très jeune, persuadée d'avoir tout sacrifié à son fils, ne connut pas la métamorphose qu’il attendait d'elle. Ils ne s’entendaient que lorsqu’ils parlaient littérature. En dépit de cette indépendance conquise durement, Canetti a toujours su montrer le lien indissociable qu'il devait (et entretint) entre la langue (et donc son art) et sa mère. 

  On découvre sa grande proximité avec son cadet Georg qui aura à Paris la carrière médicale que la famille attendait plutôt de l'aîné. En juillet 1924, un voyage sur le Danube, non vers le village natal (Rouchtchouk, Bulgarie) mais à Sofia, chez les sœurs de son père, nous montre l’importance chez certains de ses cousins des départs vers la Palestine. Dans ce volume l'anti-sémitisme est présent (mort de Rathenau; épisode d'un camarade, Rainer (génial en mathématiques), dont le frère ne cesse de vouloir l'offenser sur cette question)) mais jamais montré comme un fait majeur et périlleux.

  En même temps que ses innombrables lectures et quelques-uns de ses médiateurs (et médiatrices) Canetti nous donne quelques aperçus de la culture au quotidien dans son milieu à Vienne : la célébrité de Spengler décline; Schopenhauer est toujours admiré, Mahler toujours idolâtréSchnitzler est encore respecté mais dominent incontestablement les figures de Karl Kraus (sa popularité est à peine croyable) et de Freud.

    Plus âgé, il est plus précis sur Berlin où il séjourna deux étés de suite (1927/8) et dont il partagea «la vie incroyablement active et turbulente». Fort de quelques relations et de deux guides parfaits (un jeune éditeur, Wieland Hertzfelde (il a réussi grâce à la mode Upton Sinclair (Élias devant  traduire un autre volume) et Ibby Gordon (jeune poétesse hongroise chassée de Budapest par son amant (l’écrivain Friedrich Karenthy, désireux de ne plus tromper sa femme Aranka) dont tout Berlin est amoureux), Canetti pourra vivre parmi des artistes et fréquentera un milieu à la fois riche (que de réceptions! que de mécènes!) et bohème. Vienne lui paraît alors très provinciale: il nous offrira des portraits remarquables de Brecht, de Grosz, de l’acteur  Ludwig Hardt et surtout d’Isaac Babel. Tout en reconnaissant l’influence du chaos berlinois (il pratique beaucoup l'ellipse dans ce cas) Canetti prend vite ses distances (un certain puritanisme n'est pas à exclure) avec cette bulle culturelle («On se traînait ainsi dans Berlin comme un morceau de viande avancée, on ne se sentait pourtant pas encore assez battu et l'on guettait les nouveaux coups.») qui ne répond pas à un idéal en train de se construire.

 Beaucoup plus modestes sont les allusions au contexte politique et social, si l'on excepte l'inimaginable influence de Karl Kraus. L'assassinat de Rathenau a eu un retentissement certain et c'est dans une manifestation d'ouvriers que Canetti connaît sa première émotion au sein d'une masse en mouvement. C'est le traité de Versailles qui domine les esprits et, rétropectivement, l'autobiographe est sidéré devant l'ignorance de tous face aux dangers qui montaient. Cependant, dans les six mois qu'il vécut seul à Francfort, Canetti assista à de nombreuses réunions qui l'enflammèrent même s'il se contentait d'écouter: «Je n'ai jamais senti autant d'inquiétude dans les êtres que pendant ces six mois. Les différences entre eux en tant que personne n'étaient pas très importantes; c'est à peine si je remarquais ce que, plus tard, j'auraus vu tout d'abord.» À cette époque de sa mémoire il associe immanquablement ... Aristophane (dont le principe d'écriture l'a marqué et peut nous servir à comprendre ce que nous lisons).

 À Vienne, dans son laboratoire de chimie, il côtoie des partisans du national-socialisme plutôt discrets et dialogue avec un garçon qui fait confiance à Hitler qu'il croit pacifique voire pacifiste ! Rien de strictement politique n'apparaît longuement dans ses deux séjours à Berlin (alors qu'il dit bien que cette ville débordait «de violents combats politiques»). Toutefois un événement social le marque profondément. Le 15 juillet 1927, des ouvriers marchèrent dans Vienne pour protester contre une décison inique de la Justice: elle venait d'acquitter les responsables d'une tuerie commise sur des ouvriers du Burgenland. Le maire de la ville s'opposa à cette manifestation ; les ouvriers mirent le feu au palais de justice ; la police tira : il y eut  quatre-vingt-dix morts. C'est le phénomène de la foule qui intéressera profondément Canetti comme on verra plus loin.

 

     Classique également est le choix de faire revivre en chapitres et sous-chapitres des moments décisifs de sa formation, de son apprentissage et de ses lentes métamorphoses. Chaque bloc de textes cherche à cerner une étape qu’il estime majeure et qui, par ramifications souterraines, va construire l’intellectuel (il n'y a pas de mots français qui conviennent à Canetti - en allemand il employait pour Broch, Musil etc. celui de poète) et l’homme qu’il est devenu. Régulièrement viennent sous sa plume des phrases synonymes qui disent le caractère exceptionnel et décisif de ces moments.


  Dans ce volume, vivre à Francfort la folle inflation ne fut pas sans effet sur lui : toute la grande œuvre de sa vie (MASSE ET PUISSANCE) en résultera. Parmi ses innombrables lectures, l’épopée de Gilgamesh et Aristophane furent déterminants. Avant de reculer grâce à au récital d'un comédien, l’influence de Kraus fut immense.  Les chocs visuels (les AVEUGLES de Bruegel, le retable d’Issenheim, le SAMSON de Rembrandt, un livre de photos consacrées aux masques mortuaires) sont remarquablement restitués et expliqués. Inutile de dire le caractère décisif de la rencontre avec Veza et de leurs conversations littéraires si élevées. On reviendra sur le rôle de Berlin et l’influence décisive d’Isaac Babel. La fréquentation du jeune paralysé Thomas Marek lui ouvrit bien des portes spirituelles et engagea la radicale modification de son roman DIE BLENDUNG (AUTO-DA-FÉ). Nous le suivons toujours sur une ligne de crêtes. 

 

  Téléologie

 

  Le grand problème de l’autobiographie vient de la facilité que l'écrivain peut avoir à réécrire son passé en connaissant les points d’arrivée. Ce qui permet de laisser de côté des aspects qui n’entrent pas dans le récit orienté et qui seraient pourtant bien significatifs. Cette option fut celle de Canetti mais on verra qu’elle ne nous prive pas de le connaître sous d’autres angles.

  Comment suis-je devenu l’auteur d’AUTO-DA-FÉ et de MASSE ET PUISSANCE, et plus largement écrivain? Telle est la question à laquelle répond prioritairement ce volume autobiographique.

  Conscients ou pas sur le coup, immédiats ou lents, ce sont toujours des choix qu'il nous expose.

 

   Choix négatifs. La famille et les amis avaient d'avance tracé pour lui un destin : il serait un grand médecin (sa mère lui affirma un jour que c'était le rêve de son père alors qu'aucune conversation de l'enfant avec le défunt ne correspondait à cette affirmation). Il trichera longtemps avec cette orientation et décidera de mener à leur terme de brillantes études de chimie (il sera docteur) dont il ne fera rien sinon en utiliser la rigueur intellectuelle dans ses créations et ses recherches.

   Déjà dans le premier volume (HISTOIRE D'UNE JEUNESSE, la langue sauvée) et, dès la présentation de la pension Charlotte (à Francfort) où un homme appelé Hungerbach (qui a connu sa mère au sanatorium d'Arosa) vient lui rendre visite, Elias nous convainc d’un rejet  fondamental : celui de l’argent. Plus tard, ce mot («quintessence de l’inhumanité» selon lui) donna lieu à une crise violente avec sa mère  qu’il raconte parfaitement dans son aspect délirant (il se mit à écrire «de l’argent, de l’argent» jusqu'à ce que son bloc de papier fut épuisé (2)). Canetti ne veut pas entendre parler de la promotion sociale par l’économie pour ne rien dire de l’enfermement petit-bourgeois qu’il constate dans sa famille restée en Bulgarie. S’entendre dire qu’il faut «avoir les pieds sur terre» avait le don de le rendre agressif. La fréquentation du beau-père de Veza vint renforcer sa détestation de l’argent.

  Un autre rejet, plus sourd, se manifeste au moment de son séjour au milieu du «chaos» berlinois  : il est heureux d’entrer dans ce monde inconnu voué au culte du nouveau pour le nouveau mais, au fil des pages, et, notamment avec le succès de l’OPÉRA DE QUAT’SOUS auquel il assista, on voit que sa critique est de plus en plus acide et sa résistance de plus en plus forte. Il préfère le travail intellectuel isolé à l’artifice d’une élite narcissique et mondaine qui s'applaudit en applaudissant telle ou telle œuvre. Toutefois l'influence fut si forte, même négativement, qu'il mit dans le reste de son œuvre (Noce, entre autres), sous d'autres noms et dans d'autres lieux, bien des aperçus de sa vertigineuse expérience berlinoise (3). Et une sorte d'écriture «inspirée» l'attendait comme on le découvre à la fin de ce tome deux. Inspirée : autant dire vertigineuse.

 

Choix positifs.

 

  Aussi bien dans une lente maturation que dans sa participation à la manifestation du 15 juillet 1927, on voit progressivement Canetti s’atteler à une tâche qui lui demandera trente cinq ans de recherches. Ce cheminement est passionnant à suivre et c’est vraiment le grand arc du livre. Il naît à Francfort (sur la Zeil (grande avenue de la ville) lors d’un défilé d’ouvriers qui l’aimante déjà) ; il se confirme à l’écoute de son oncle Arditti qui enflamme les foules ; il s’affirme en 1924/25 dans une illumination qui le saisit en pleine marche dans l’Alserstrasse sans qu’il ait pleinement conscience de ce qu’il veut dire; il se développe dans un séjour en montagne puis dans un combat rageur contre les thèses de Freud. Les événements tragiques du 15 juillet 1927, expérience sensible absolue («pendant cette horrible journée éclairée de lumières si brutales, je me fis une image fidèle de ce qui domine notre siècle sous les aspects de la masse»), engagent toute sa vie (4) et on apprend encore que chaque dimanche il entendait depuis sa chambre la foule des supporters du Rapid de Vienne, ce qui lui permit d’approfondir ses analyses sans jamais avoir à s’intéresser au football. La question l’obsède à ce point qu’il lui arrive de manquer de tact et d’en parler longuement avec son jeune ami, le paralysé Marek, qui en avait une expérience douloureuse.

 

  Un choix majeur grâce à une rencontre décisive «Je remarque que j’ai peu de choses concrètes à dire sur Babel et pourtant, il eut plus d’importance que tous les gens que j’ai rencontrés à cette époque

 

  Quand il rencontre Babel à Berlin, Canetti a déjà beaucoup lu et ses intérêts le poussent vers toutes les civilisations (par exemple, il s’initie au Tao et en retient la réflexion sur les métamorphoses) et les grands moments de l’histoire universelle. Rien de l’encyclopédisme universitaire mais une volonté d’approfondissement uniquement tournée vers l’étude des masses en mouvement. Mais avec le grand écrivain d’Odessa (son être (si discret), son rapport au monde avant tout, son silence et son regard («Je n’ai jamais vu personne qui regardât avec une telle intensité, il restait parfaitement immobile, seul le jeu des parties du visage proches des orbites faisait changer sans cesse l’expression des yeux.»), il prend conscience  de ce que veut dire, et voudra dire désormais pour lui, CONNAÎTRE, en particulier les autres (à une différence près : «(…) son désir d’une amélioration des êtres ne servait pas de prétexte au besoin de les connaître.(…) Ce qu’il apprenait des êtres était indépendant de la joie, de la peine, des profondes déceptions qu’il en éprouvait: il lui fallait connaître.» On ne sera pas surpris de constater la place des portraits dans l’écriture de Canetti et on comprendra qu’après la révélation du comédien Hardt et qu'avec la fréquentation de Babel, Canetti se soit peu à peu éloigné du flambeau dans l’oreille : «J'appris aussi une autre chose qui, après l'école du Flambeau à laquelle j'étais si longtemps allé, paraissait peut-être plus importante encore : la manie de juger et de condamner prise comme fin en soi est bien lamentable.» (J'ai souligné)


  Symboliquement, l’épisode berlinois s’achève sur le portrait de Babel  envers qui il reconnaît une dette immense et à qui il voudrait dédier «chacune des quatre-vingt-dix journées berlinoises.» (5) Dans le volume suivant de son autobiographie on fera connaissance avec un personnage aussi important que Babel, le Dr Sonne, «l'homme bon».

 

  La fin du livre révèle encore une autre dette indirectement contractée à Berlin en dépit de la «rupture énergique» qui fut la sienne. Et pour l’heure, même la notion de choix devient contestable.

Des «monstres» vont longtemps le visiter, s'imposer à lui. Canetti se confie en des pages puissantes, mystérieuses, à la fois précises et abstraites : c'est l’écho créatif de son séjour dans la capitale. Au cœur de la tranquille Vienne, au cours de marches solitaires et paisibles dans une rue «choisie parce qu’elle était inoffensive et sans vie», il est assailli par un personnage (mental) «venu de l’époque à laquelle [il] tentait d’échapper. (...) Je ne l’avais encore jamais rencontré, il me déconcertait jusqu’à me faire peur, il m’agressait, il s’accroupissait sur mes épaules, tordait ses jambes autour de ma poitrine, me poussait aussi rapidement qu’il voulait dans la direction qui lui convenait.» Surgit alors «une écriture ininterrompue» de laquelle émergent d'autres personnages « qui avaient leur propre manière de voir, qui ne pouvaient plus se modifier eux-mêmes arbitrairement, qui, avaient au contraire des sensations, des pensées empruntant des voies déterminées (…).»

 Une seule direction, un développement implacable, une langue à part pour chacun de ces personnages aux destins linéaires et parallèles. Il en garda huit seulement qu’il caractérisa d’une lettre majuscule comme V. pour «l’homme de la vérité», R., le rêveur,  F., le fanatique religieux ou encore C. le collectionneur, P. le Prodigue,  «l’ennemi mortel» (plutôt ennemi de la mort), A. l'acteur «qui ne pouvait vivre que dans de rapides métamorphoses» et L., l'homme des livres.

    Dans sa chambre, face à l’asile de fous de Steinhof  Canetti est dans l’écriture et au seuil d’une œuvre qui sera un tourment extrême (Veza craignit beaucoup pour l'équilibre de son compagnon) et dont il reparlera souvent dans différents écrits et avec un sentiment de culpabilité obsédant : un an passera  dans «un élan, dans un sentiment d’exaltation comme [il ] n’en a jamais connu depuis (…).» et il faudra sa rencontre et son amitié pour Thomas Marek le jeune paralysé pour que s’infléchisse ce qui était devenu un projet de roman intitulé alors «"Comédie humaine" de la folie».

 Soudain, un seul personnage s’imposa, «l’homme des livres» dès lors nommé Brand (incendie) : il renvoie à un épisode du 15 juillet 1927 qui l’avait tellement marqué, dans son (inattendu) comique même: un fonctionnaire se lamentait alors sur les dossiers du Palais de Justice qui brûlait non loin de lui. Une idée vint à Canetti pour sa fiction : son personnage dit au départ «l'homme des livres», ferait brûler sa bibliothèque.

  D’un coup se joignaient le lointain MASSE ET PUISSANCE et la première œuvre, placée sous le modèle stylistique de Stendhal. Brand devint Kant: le titre du manuscrit fut longtemps KANT PREND FEU. Il s’appellera pour finir DIE BLENDUNG (le titre français AUTO-DA-FÉ traduisant l'épisode final et non le titre allemand).

 

   Avec patience et art dans la composition, Canetti nous aura raconté de grands moments de sa vie tout en nous montrant les conditions de ses premiers pas littéraires. À chaque étape se constituent et se confortent fermement ses choix éthiques et littéraires. On sait qu'apprendre et connaître furent ses plus grandes orientations. Liée à la connaissance, une de ses passions (et l'une de ses plus grandes réussites littéraires) s'affirme toujours plus dans ce volume.

 

 

 Portraits
 
  Qu’ils soient consacrés à des anonymes ou à des personnages secondaires (son camarade Hans, Hungerbar l’intrus, la délicieuse madame Schicho, le nain Sieghart, le mormon rouquin à la jambe de bois,  des voyous viennois, sa logeuse Weinreb aux pratiques nocturnes assez  curieuses, tellement d’autres! toujours saisis dans leur singularité plus significative que leur situation dans la hiérarchie sociale) aussi bien qu’à d’autres plus "intimes" (
évidemment sa mère, Veza, Ibby Gordon, Wieland qui l’accueille à Berlin, Thomas Marek le paralysé apprenti philosophe qui lit en tournant les pages avec sa langue), aucun d’entre eux n’est oubliable. Quant aux auteurs ou peintres célèbres qu'il rencontre Kraus, Grosz, Brecht (d'autres viendront dans JEUX DE REGARDS (Broch, Musil)), il les cerne avec une justesse absolument étonnante.


 Le portrait canettien n'est que brièvement physique :  c’est l’être entier qu'il saisit (sans se prétendre totalisant) et qu'il nous présente selon un va-et-vient de l'ensemble au détail (Brecht et son «déguisement prolétarien») et inversement. Chaque personne est saisie en mouvement (un simple geste nous révèle Hund), elle n’est jamais indépendante d’un échange ou d’un groupe (la pension Charlotte, au café (à Vienne et à Berlin), dans le labo de chimie), voire d’un moment (le Brecht de Canetti est inséparable du Berlin d’alors). Le jugement est rare (c’est entendu, celui de Brecht est féroce (le rapport à l'argent, toujours) mais son admiration pour les poèmes n'est pas contestable (6)) parce que la vérité est ailleurs : tous ont, à leur façon, une richesse : même Wundel le tricheur, le simulateur, même Hund le maladroit, le quasi-muet qui se révèle grand photographe. Tous sont mémorables en leur singularité :  Marek et, surtout, Backenroth nous hantent pour toujours.

 

   Dialogue. Dans le fil de ces portraits, insistons sur deux points : d’une part il n’est pas une page de ses mémoires où, directement ou pas, Canetti ne rapporte une conversation avec quelqu’un. Le portrait canettien est inséparable de la parole qu’il restitue, quels que soient les interlocuteurs. Et le lecteur ne peut qu’être sidéré (pour ne rien dire de la mémoire de Canetti) par la qualité des échanges, par le souci du tact de part et d'autre, la finesse des observations, la profondeur des remarques et des hypothèses (avec sa mère, son jeune frère Georg, son cousin Arditti, avec Eva, l’amie du labo, avec le bouddhiste, que sais-je! ailleurs avec Broch). Sans compter qu’il a l’art de divulguer ce qui se joue dans (ce qu’on n’appelait pas encore, sinon au théâtre) la sous-conversation (songeons à Eva et à leur rapport au suicidé Backenroth). Il est impossible d’en donner des exemples, des centaines de pages seraient nécessaires. Qu’on se reporte simplement aux entretiens avec Veza sur la littérature (pas uniquement russe) dans un chapitre intitulé significativement L’APPRENTISSAGE DE L’OREILLE et où le désaccord ne se transforme jamais en conflit (il y avait des luttes mais jamais de vainqueur): « Malgré la vivacité de ses propos, elle ne se donnait jamais des airs de supériorité. Elle ne s'était jamais soumise non plus et elle ne se serait jamais pardonnée si elle avait tu son opinion pour faire la paix ou par faiblesse. Peut-être le mot de "combat" ne convient-il pas au sujet de nos disputes  car ce qui était en jeu, c'était une pleine connaissance de l'autre et pas seulement l'appréciation de sa combativité et de ses forces


  L’oreille. C’est ce point deuxième qu’il faut souligner pour l'admirer. Canetti possédait d’évidence une aptitude peu commune qu'il cultiva : l’attention acoustique qui lui permit de saisir phénomènes et personnes d’une façon radicale et inédite (inouïe plutôt). Cet apprentissage fut déterminant : «J’apprenais cependant à fréquenter de manière intime un être humain pensant, apprentissage où il importe non seulement d’entendre chaque mot, mais aussi d’essayer de le comprendre en répondant avec rigueur , sans rien déformer. C’est en ne négligeant pas ce qu’ils disent que l’on commence à respecter les êtres humains. J’aimerais qualifier de “silencieux” l’apprentissage de cette époque, bien qu’il s’effectuât à travers nombre de mots, tandis que l’autre apprentissage que je suivais en même temps était sonore et éclatant
  À ce principe (« Il était beaucoup plus important que l’on apprît en même temps à écouter. Tout ce qui était dit, partout, à tout moment, par qui que ce fut, s’offrait à l’oreille, une dimension du monde qu’on n’avait pas soupçonnée jusque là et, comme il s’agissait de l’alliance de la langue avec les hommes, dans toutes ses variantes, c’était peut-être la plus significative, en tout cas la plus riche. Cette forme d’écoute n’était pas possible si l’on ne renonçait pas aux réactions personnelles. Dès que l’on avait mis en route ce que l’on pouvait entendre, on s’arrêtait, on ne faisait qu’écouter et l’on ne devait se laisser entraver par aucun jugement, aucune indignation, aucun enthousiasme. Ce qui importait, c’était que la figure restât pure, non falsifiée et qu’aucun de ces “masques acoustiques”, expression que j’emploierai plus tard, ne se mêlât au
x autres.» (7)), nous devons les portraits sublimes de sa mère, de Veza, du bouddhiste, de Backenroth et, dans le volume suivant, celui de Musil et surtout du Dr Sonne. Au-delà des tics de langage, des stéréotypes (ceux, par exemple, de son ancien ami Hans) qui le faisaient fuir et sans négliger certains sons qui firent indirectement sa lente éducation sexuelle, c’étaient avant tout, les silences (si le lecteur pousse jusqu'à JEUX DE REGARD, il sera émerveillé par les silences de Broch et Sonne), les inflexions, les tons, les sonorités, l’accent et l’accentuation, le souffle de chacun (présent chez Marek) qui le retenaient, le bouleversaient.(8) L’écoute (en rien freudienne) lui donnait la vérité d’un être. Si on y prête bien attention, elle n'est pas séparable (paradoxalement) d'un des effets de la foule, le grand objet de recherche de Canetti.

 

 

        Comme tout autobiographe, Canetti n’aura pas tout dit mais, à qui sait lire, dans ses récits et ses portraits apparaissent de vastes autoportraits et des possibles (des vertiges) qu’il ne cache pas et auxquels, pour quelques-uns, il résistera : il parle rarement de son corps, demeure pudique sur sa sexualité et son éveil; dans ce volume, la nature ne tient pas une grande place (une excursion en montagne mais afin de réfléchir; des hirondelles (en “foule”) qui le fascinent). On constate qu’il pouvait être souvent d’une rare violence (enfant, il voulut s’en prendre à sa cousine avec un hachoir..) et l’intransigeance de Kraus lui convenait parce qu’elle était aussi la sienne ; son souci de justice le portait très loin et on comprend combien a pu toucher juste sa mère qui le compara à Michael Kohlhaas, le héros de Kleist ; la rivalité avec certains avait pour lui quelque chose d'exaltant (MASSE ET PUISSANCE est tourné contre Freud…ce qui n'est pas un hasard - dans la composition (serrée) de ses souvenirs Canetti laisse beaucoup de liberté interprétative au lecteur) ; un petit épisode au Prater avec son frère Georg prouve qu’il réfréna une réelle passion pour le jeu et une tentation certaine pour la dilapidation. Plus profondément, il y avait chez lui une sensibilité extrême à toute forme d'impuissance (les vaincus de la vie) mais aussi une capacité de soumission, d'abandon qu'il a l'honnêteté de raconter quand il parle  de Kraus (9) ou de son émotion dans une foule. Le flambeau était bien dans l’oreille. En outre, incontestablement, sa vie fut hantée par la folie : elle est au cœur de son seul roman. Enfin, dans ses amples constructions mémorielles de brefs passages ont une portée  souveraine : pensons simplement à la présence de Pascal dans la pensée de Canetti.

       

         Le livre refermé, parmi d’innombrables éclats de vérité (et de beauté) quelque chose retient plus que tout : l’énergie incroyable de Canetti. Elle prend sa force et son sens dans son rapport à la mort. Deux points de repère nous guident: LE TRIOMPHE DE LA MORT de Breughel et l’épopée de Gilgamesh qu’il découvrit au théâtre.


 

      «Il ne s’agit pas de répéter comme un perroquet que, jusqu’à présent, tous les hommes sont morts, il s’agit seulement de décider si l’on accepte volontairement la mort ou bien si l’on se révolte contre elle. Le droit à la splendeur des choses brillantes, à la richesse, à la misère, au désespoir de toute expérience, je l’ai conquis par ma révolte contre la mort. C’est dans cette révolte sans fin que j’ai vécu. Et si la douleur ressentie à la disparition de mes proches ne fut pas moindre que celle de Gilgamesh à la mort de son ami Enkidu, j’ai cependant un avantage, un seul, sur l’homme-lion: c’est la vie de tout homme qui m’importe, et non seulement celle de mes proches.»

 

 

Rossini, le  7  décembre 2015

 

 

NOTES

 

(1) PARTY IM BLITZ DIE ENGLISCHEN JAHRE (LES ANNÉES ANGLAISES) sera édité de façon posthume en 2003.

 

(2) Tout à fait dans l'esprit de l'époque que Canetti regrettait, le docteur de famille, appelé en urgence, diagnostiqua un Œdipe bien reconnaissable, même par qui n'aurait qu'entendu vaguement le nom de  Freud....

 

(3) Dans la tension qu'elles manifestent, dans ce qu'elles se contentent de suggérer, les premières pages du chapitre V, le fruit du feu, sont absolument capitales.

 

(4) Il écrit d'ailleurs cinquante ans après :« Je n'ai cessé d'y revenir, d'y plonger le regard, et même maintenant [il écrit un peu avant 1980], je sens combien il m'est difficile de m'en arracher, puisque je ne suis parvenu qu'à accomplir la plus modeste partie de mon projet initial : connaître et comprendre la masse.»(J'ai souligné)


(5) N'était son rejet de Freud on pourrait dire que Babel incarne pour Canetti, avec Sonne, un idéal du moi.

 

(6) Ne cachons pas que Canetti est capable de portraits féroces. Dans JEUX DE REGARD, celui du chef d'orchestre Hermann Scherchen est impitoyable. Pour ne rien dire de ceux consacrés à Alma Malher et à Franz Werfel.

 

(7) J'ai souligné de deux façons.

 

(8) Dans JEUX DE REGARDS le souffle de Broch est rendu de façon éblouissante.

 

(9)« Depuis dix-huit mois j’allais à chaque conférence et j’étais empli de sa pensée comme d’une bible. Aucune de ses paroles m’inspiraient le doute. Je n’avais reine entrepris contre ses convictions, mais, au grand jamais. Il était mes idées. Il était ma force. Si je n’avais pas sans cesse pensé à lui, je n’aurais pu supporter une seule journée l’absurde cuisine des préparations que je faisais au laboratoire. Quand il lisait des extraits des passages des DERNIERS JOURS DE L’HUMANITÉ, il peuplait Vienne pour moi. Je n’entendais que ses voix. Y en avait-il d’autres? Ce n’était que chez lui que l’on trouvait l’équité, ou plutôt non, on ne l’y trouvait pas, il était l’équité en personne. Sur un froncement de ses sourcils, j’aurais rompu avec mon meilleur ami. Sur un signe, je me serais jeté au feu pour lui.» (J'ai souligné)

 

 Oui, vraiment, le flambeau était bien dans l’oreille. Rappelons qu’à l’époque Canetti minore l’hypothèse freudienne (après celle de Le Bon) selon laquelle la foule  devrait tout à un meneur, un Führer....

Partager cet article

Repost 0
Published by calmeblog - dans autobiographie
commenter cet article

commentaires