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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 07:11


 «(...) je sais que la pauvreté vous rend plus sensible que l'aisance.» (page 210)
 

  «(...) tant il est vrai que le point de vue que nous avons sur le monde dépend de la place qu'on nous y fait.» (page 277)

 

 


         Comment dire la faim, écrire la dèche après Hamsun, Orwell et tant d'autres? Au sortir de la CONDITION PAVILLONNAIRE, S. Divry tenait une vraie gageure en décidant  de raconter sans misérabilisme les mésaventures d’une jeune femme (bientôt la quarantaine) écrivaine qui, après sa grande Révolution (sa Grande Rupture, son grand Exode - mari quitté, famille éloignée, «boulot» abandonné), se trouva au chômage et connut le passage aux minima sociaux.

 

  Rentrant un soir de la bibliothèque, la narratrice constata qu'il lui fallait tenir dix jours encore avec seulement en poche quarante euros. Tel est le point de départ d'un roman qui présente trois parties (l’esquisse d’une quatrième apparaît dans les bonus).  Sur quelques mois du printemps 2012 on suit tour à tour les petits calculs de l'héroïne pour survivre avec si peu d’euros au milieu des tracas quotidiens et des méandres administratifs ; on accompagne son retour sur les territoires maternel et fraternels (elle a six frères) et, pour finir, on la voit pratiquer de petits boulots dont l'un tourna mal à cause d’un «mec lourd». Ce livre dont on voit les conditions d’élaboration (faim, solitude, ennui, lassitude) sera achevé au calme dans la résidence De Pure Fiction (Lot).

 

 

   Comme sur une partition, sous le titre de son roman, l’auteur  propose  de définir ce qui nous attend : « Roman improvisé, interruptif et pas sérieux

 

« Roman improvisé, interruptif et pas sérieux

 

  Entendons que sur la base d'une composition évidente (désarroi, tentations de l'enfance, "petits boulots"), la narratrice préfère entretenir la sensation (fausse) d’un immense coq-à-l’âne : bien décidée à toujours en rajouter, elle fait un sort à tout ce qui semble surgir sous sa plume (la bataille des doigts, le (très drôle) contemplage de plafond, le bleu au dessus de la place de la Comédie, l’expression "faire sa vie”, la rencontre du néo-célibataire etc.) et qui pouvaient s’inscrire ailleurs, si on n'y réfléchit pas trop : tout coule(rait) aux sources sombres de la débine et tout peut faire anthologie.

 

 Modernité (datée) oblige, nous lisons un texte (supposé) en train de s'écrire. Rédigeant un bout de roman pour faire plaisir à son voisin Hector, la narratrice joue même typographiquement avec les ratures et nous fait croire qu’elle pioche dans son carnet des métaphores toutes prêtes  à servir. 

 

« Roman improvisé, interruptif et pas sérieux


  Dans ces conditions on ne s’étonnera pas du rythme choisi (plutôt presto avec des plages adagiées) ni des hommages rendus à Sterne et à Jacques le Fataliste : on a vu qu'il arrive même que la narratrice obéisse à un de ses personnages et écrive sous la contrainte (façon Perec aussi sans doute).
 Ce roman éclaté est plein d’éclats : la rupture l’anime. Son diable n'y est pas pour rien. Ruptures visuelles (la typographie a des accès d'autonomie, les caractères changent de police, la BD s'immisce en contrebande, les calligrammes auraient plu à Apollinaire (l’un surtout, diaboliquement phallique); ruptures génériques à tous les chapitres (des contes (dont le délicieux «mange-consonne» ou celui de l’invention du conditionnel),  des passages isolables qui donneraient de bons sketches, des dialogues avec stychomythies, du  fantastique de contrefaçon, un  récit de rêve aussi arrangé que ceux de certains surréalistes, de l’épistolaire (-contemporain, les impayables courriels avec Pôle emploi), du porno avec tous ses stéréotypes et ses périphrases phraseuses ....

 

 

« Roman improvisé, interruptif et pas sérieux

 

      «C'est ainsi que, alors que j'ai intellectuellement grandi sous l'influence d'une écriture blanche ou plate, en tous points sérieuses, j'ai abouti à son exact contraire, une écriture gondolée, pour ainsi dire.»

 

   Il faut s’entendre. Ce roman n’a pas le sérieux du récit naturaliste dont l’empire n’a jamais reculé dans la littérature française (1). Il met trop en jeu(x) le langage (mots-valises, mots forgés (mollybloomer), contrepets, substantifs conjugués à tour de phrase); il aime trop certaines  figures  (l’énumération, l’accumulation (les listes (dont le j’aime/j’aime pas repris par Roland Barthes à SLC...) sont sa passion), le zeugme clin d'œil, l’anaphore essoufflante, la drôlatique concaténation d’anadiploses : bref une réédition enrichie du Gradus s’impose… (pour le Morier c'est sans doute un peu tard)). Il ne lésine pas non plus sur les références, les renvois, les emprunts (l'auteur signale ses dettes dans la partie bonus), les parodies, les pastiches (il faut avoir lu la réécriture de Phèdre mise au service de la tragédie d'un grille-pain...).

   Un sujet si grave souffre-t-il d'autant de jeux ? En réalité, la liberté d’invention instaure une distanciation qui ne signifie par pour autant indifférence, insensibilité et éloignement gratuit. Pareille réserve critique reviendrait à négliger de percutants  passages  satiriques (les étudiants de l’ENS à Lyon; les appels à Pôle emploi (et sa dimension bureaucratiquement polie), la revente chez Gibert ou sur leboncoin,  le milieu des patrons de restaurant) et à oublier le salut adressé à B. Lahire en fin de volume: sur le chômage, la sociologie classique a son mot à dire mais loin des statistiques et des entretiens avec questions ouvertes ou fermées, un roman ludique et survirevoltant nous permet d’entrer autrement dans la réalité de la souffrance. L'alacrité stylistique informe la lucidité. On est admiratif devant les remarques sur la solitude du vendredi soir, sur les sensations éprouvées selon la durée du chômage  (chaque année a sa couleur). On retient les justes notations sur l’obsession du calcul, sur les découragements qui guettent face à des tâches administratives labyrinthiques (le torturant photocopiage), sur les accès de déprime soignés avec les petits chocolats qui accompagnent le café comme sur les  petits moments de relance maniaque.
 Sur la faim et le manque Viry complète parfaitement le très sobre Orwell (les vitrines causes d’hallucinations) et va même plus loin dans l’extension du mot :«Je pouvais toujours remplir mon estomac de nouilles à l'huile, mais j'avais une faim plus profonde et plus insatiable, une faim de fierté, acérée, une faim ambitieuse et dévorante, une faim existentielle et terrifiante, une faim de viande en sauce et d'île flottante, une faim de travail, une faim de rôti de porc aux pruneaux, une faim de velouté potimarron-châtaigne, une faim de merguez grillées, de journées bien remplies, de grandes tablées bruyantes, une faim de nuits réparatrices, une faim de déchirer la gangue économique et la morosité sociale, une faim de joyeux camarades; une faim de projets, de rires, d'e-mails dans ma boîte, de poires juteuses, de coups de téléphone délirants, de destuction de contraintes; j'avais faim d'un festin sur les ruines du passé, faim de voir l'avenir s'ouvrir, mon appartement s'aggrandir, faim d'une razzia  dans une pâtisserie, faim d'un vin rouge puissant, coloré, rond, chaud, tannique, un vin qui envahit le palais et fait tourner, et j'avais faim d'amour, faim d'un homme qui m'enverrait des textos quand je n'irais pas bien, faim de consolation, faim d'un air impollué et clair, faim de reconnaissance, j'avais faim d'avoir accès à ce que j'imaginais alors comme la vie enfin ; la vie tout entière - celle dont j'avais aperçu l'ombre quelques années auparavant, mais ma Grande Rupture l'avait pour longtemps (et peut-être pour toujours) remisée loin de moi.»(2) ou dans  la description physiologique qui ouvre à une connaissance par les gouffres de la dépersonnalisation («Au fil des jours, la faim ne se situe plus tant dans le ventre - la crampe devient familière - que dans les yeux, démesurément ouverts, dans les mains et dans les pieds, glacés, irréchauffables, dans la tête, chose flottante et délicate qui souffre au moindre bruit.(...) J'avais perdu tout espoir de voir ma situation s'arranger, je ne cherchais plus tant à faire un repas qu'à passer le temps; car il arrive un moment ou manger - manger mal, manger un peu - ne sert qu'à entretenir la faim, non à l'éteindre : il arrive un moment où la faim rend tellement avide, tellement transpercé, qu'on est sensible à chaque visage, à chaque souffrance, surtout en ces temps si mornes, si agonisés, si désinvestis, si terriblement prévisibles et terriblement solitaires, si indécemment injustes que nous vivions alors en France. Bientôt ma faim n'eut plus rien de personnel; elle était comme un diapason qui résonnait de tous les malheurs du monde, puisqu'elle avait supprimé, l'espoir comme l'avenir, la chaleur comme le désir, il ne restait que l'offense et l'indignité, d'obscènes déclarations télévisées prononcées par d'obscènes gens de pouvoir, d'obscènes insultes déversées sur la faiblesse humaine. Par mon corps devenu faille, je captais tout cela. Et c'était comme si je n'avais jamais rien fait pour me construire et m'en protéger, comme si je n'avais jamais vécu d'amour, comme si ma mère et mes frères n'avaient jamais existé, comme si tout avait disparu dans les cris rauques des chats nourris par des mémés célibataires dont le visage blanchâtre et doux me crevait le cœur.» (j'ai souligné)

 

 

          Ce livre est un bel objet (sa maquette est parfaite et, sur la fin, il utilise avec humour les méthodes pratiquées dans les DVD (3)) et son évocation de la débine, sans rendre plus optimiste que la fin de CANDIDE, est une grande réussite. 

   Son diable personnel très hip n'est pas un mauvais bougre. Pourtant on se dit qu'il aurait parfois tendance à pousser sa protégée sur la pente la plus dangereuse pour les écrivains talentueux, celle de la facilité. Gageons qu'elle saura y résister.

 

 

Rossini, le 15 octobre 2015

 

NOTES

(1)Rappelons qu'Orwell lui-même fait en passant une allusion à Zola dans sons livre  DANS LA DÈCHE....

 

(2)Le lecteur aura compris qu'on tient là, en condensé, l'esthétique de S.Divry, du moins en ce livre.

 

(3)On nous offre des bonus et, surtout, soucieux de faciliter la tâche des journalistes, on leur livre une note d’intention supposée tenir lieu de réponses à toutes les interviews de la saison (ses œuvres passées, leurs ambitions, ses choix stylistiques, ses dettes, le contexte de sa formation littéraire…).

 

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Published by calmeblog - dans roman sternien
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commentaires

Henri-Charles Dahlem 05/01/2016 22:06

Une analyse très fouillée que je partage. Bravo! https://lc.cx/4Sj2